Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 9 janvier 2013

The Master, les couleurs crues d’un film noir

Encensé outre atlantique, le nouvel opus du réalisateur foisonnant divise en France, entre ceux, nombreux, pour qui The Master pousse un cran plus loin le somptueux de sa mise en scène et les autres, plus rares, selon lesquels cette fresque métaphorique sur un gourou et son cobaye relève d’un académisme vain. Et si The Master excédait ses deux catégories ?

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Voilà un film qui, dès son prologue, semble annoncer la couleur : entre sublime et grotesque. Sublime d’un tournage en 70mm supervisé par le chef op des derniers Coppola et reconstitution magistrale de la fin des années 40 ; grotesque d’un personnage que l’engagement dans la guerre a laissé dans un état d’incandescence borderline et qui s’endort dans les bras d’une poupée de sable après s’être branlé frénétiquement face à l’océan pacifique. Dès lors on a le choix entre s’enfoncer dans la contemplation fasciné d’une maitrise époustouflante de la mise en scène, et la prise de distance d’avec un patchwork de situations qui tissent une trame narrative un peu large pour les deux heures et dix sept minutes que dure The Master.

S’en tenir à ses deux versants critiques, c’est prendre le risque de passer à côté d’un film plus intéressant politiquement qu’il n’en a l’air. Bien entendu ce dont The Master semble parler d’évidence, c’est de la naissance, après guerre, de nouvelles religions sectaires, comme l’église de scientologie, du tristement célèbre Ron Hubbard, transposée ici sous l’intitulé de « la Cause ». Certes ce que le film met en scène aussi c’est la relation d’emprise et de domination d’un homme sur l’autre, sans que l’on sache véritablement qui, du maitre et de l’esclave, occupe quelle place. Qu’on adhère ou non à cette vision et à ses dénonciations ambigües (après tout Philipp Seymour Hoffman n’est-il pas un gourou plus sympathique qu’inquiétant ?) ne change finalement rien à ce dont le film semble être le double écho : du film noir américain des années 40, de l’isolement, de la culpabilité, de l’impuissance et de la trahison qui fut le quotidien de l’Amérique d’hier et qui reste encore, après les guerres d’Irak et d’Afghanistan celle d’aujourd’hui.

En effet le fait que The Master se déroule dans un immédiat après guerre ne doit pas être vu comme une simple esthétique rétro, mais plutôt comme le renvoi distancié, théâtralisé, aux démons de l’Amérique contemporaine. Sorti de la guerre fracassé, comme le sont les soldats de toutes les guerres commises au nom de la liberté Freddie Quell, incarné par un étonnant Joaquin Phoenix désarticulé, dérive d’un boulot l’autre, sans parvenir à se fixer autrement que dans un éthylisme hallucinant. Son errance personnelle rencontre, celle de Lancaster Dodd, philosophe mystique vivant aux crochets d’une communauté d’allumés bien comme il faut. Ici pas d’intrigue, si ce n’est celle de la relation de ces deux individus, aussi misfits l’un que l’autre, en attendant de savoir qui se crashera le premier. Dans cet univers ou la virilité ne cesse de se donner à voir on pourrait penser que les femmes sont au second plan, alors qu’en fait ce sont elles qui détiennent le pouvoir. « Cherchez la femme » disent les héros du film noir classique. Dans The Master, qu’elles soient riche mécène, épouse dirigeante, ou fille allumeuse, elles ne cessent de perturber les deux hommes dans la quête tant de leur animalité que de leur transcendance. Cette inquiétude masculine qui transpire deThe Master, voilà l’un des traits saillant du film noir.

Il y a vingt ans, Noel Burch publiait pour la première fois en français un certain nombre de textes critique marxistes, féministes anglo-saxons revenant sur l’âge d’or du cinéma américain. (Revoir Hollywood, Nathan Université 1993). Dans cet opus un texte de George Lipsitz consacré au film noir rappelle que « le film noir dépeint la lutte d’un individu isolé, proscrit, malchanceux et apparemment coupable qui aspire à être libre dans un monde qui nie la liberté ». Davantage qu’une tendance commerciale ou qu’un cliché artistique, « la peinture que le film noir offre de la quête frustrée d’une communauté de valeur, soulève des questions politiques qui figurent au centre de la vie américaine à la fin de la seconde guerre mondiale ». C’est de ce côté là qu’il semble falloir chercher la clé de The Master, par delà la métaphore de la soumission volontaire, des personnages entre eux, du talents des acteurs à la maitrise formelle du réalisateur, des spectateurs à l’objet fétichisé du film lui même.

The Master de Paul Thomas Anderson. Avec Joaquin Phoenix, Philip Seymour Hoffman, Amy Adams. En salles le 9 janvier.

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