Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er février 2008

Théâtre de revenants

Deux spectacles à venir : Mitterrand et Sankara aux Amandiers à Nanterre et Bleu Horizon à L’Atalante à Paris. L’histoire : celle des relations entre la France et l’Afrique, celle des guerres : ses prolongations et ses ruptures, ses spectres qui hantent le présent.

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FRANCE + AFRIQUE = 1,5

Ecrivant au sujet des relations de la France et de l’Algérie, Etienne Balibar disait qu’il ne fallait pas penser le rapport à la nation en nombres entiers. « (...) l’Algérie et la France, prises ensemble, ne font pas deux mais quelque chose comme un et demi, comme si chacune d’entre elles, dans leur addition, contribuait toujours déjà pour une part de l’autre (1) . » On peut étendre la comparaison à l’Afrique entière, et la reprise à Nanterre du spectacle de Jacques Jouet et de Jean-Louis Martinelli, Mitterrand et Sankara, peut être l’occasion de réfléchir à cette nécessaire imbrication des nations.

L’écrivain et le metteur en scène ont composé un spectacle à partir de deux discours, l’un de Thomas Sankara, président du Burkina Faso de 1983 à 1987, et l’autre de François Mitterrand. A quoi s’ajoute un texte écrit par Jouet, une fiction sur la rencontre des deux hommes, qui se connurent effectivement : en 1986, Sankara avait prononcé devant Mitterrand à Ouagadougou un discours qui interrogeait la France sur ses relations avec le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud. Le spectacle, créé en 2002, revient aujourd’hui d’une tournée en Afrique.

Le dispositif théâtral emprunte à l’Oulipo (2) et ses jeux aléatoires, et le ton est délibérément à la farce. Nul doute qu’une certaine qualité de rire manque aujourd’hui, celui de la satire précisément, noyés que nous sommes sous la parodie et le rire pipi-caca à la Bigard. C’est-à-dire que nous manque un rire auquel s’annexerait une certaine violence et exigence de la pensée. Le metteur en scène insiste sur la volonté de « parler de façon ludique des rapports Nord-Sud », « sans être dans le témoignage pleurnichard ni la culpabilisation altermondialiste ». Espérons que l’envie de se divertir aille de pair avec une certaine virulence joyeuse de l’esprit, telle qu’elle est contenue dans le texte de Jouet. C’est ce que nous pouvons souhaiter à ce Mitterrand et Sankara, sur un sujet qui, si l’on se rappelle le discours du président Sarkozy à Dakar en juillet dernier, n’est toujours pas sorti de son obscénité coloniale : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain qui, depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. » (3)

ADVIENNE LE SPECTRE

Ce sont les époques politiquement troublées qui sont des époques à fantômes, ou plutôt le fantôme : parce qu’il est un mort qui n’est pas en paix : contient-il une très belle charge politique, toujours actualisable. Un certain rapport à la mort nous ferait-il défaut, que le motif du mort-vivant ne cesse de hanter nos écrans ? C’est un cliché en effet que de parler de déni de la mort dans nos sociétés prétendument entrées dans l’histoire, du moins le prochain spectacle de Pierre Longuenesse a-t-il cette obligeance de nous restituer quelque chose d’une présence des morts.

Bleu Horizon est d’abord l’histoire de créations enchâssées. Une Anthologie des écrivains morts à la guerre a paru à partir de 1922 sur la Première Guerre mondiale, ouvrage dont l’écrivain Danielle Auby s’est servi pour écrire un roman, Bleu Horizon, paru en 1993, qui aujourd’hui est à l’origine d’un spectacle de Pierre Longuenesse. Une forêt a même été plantée en 1931, dédiée à ces 560 écrivains morts pendant la Première Guerre. Danielle Auby s’est attachée à la « classe 11 », les hommes nés en 1891, et parmi eux, à partir des noms, des romans, des histoires, elle a écrit une composition assez originale, qui non seulement prend à rebrousse-poil les anthologies nécrologiques classiques, mais fait en quelque sorte œuvre de pietà, selon la belle image du metteur en scène : elle, écrivain, se penchant sur ces jeunes écrivains morts.

C’est-à-dire qu’à l’origine de Bleu Horizon, livre et spectacle, il y a un vide. Celui, générationnel, laissé par la mort massive d’une classe de jeunes gens. Ces hommes étaient engagés dans des utopies, chrétiennes, socialistes, littéraires, impliqués dans une modernité qui finalement n’a jamais éclos. C’est un passage de témoin coupé qui, précisément, à manquer de suite, ne cesse d’en susciter : forêt, textes, théâtre. Interruption historique qui, dans son suspens, produit un bouleversement anthropologique, une modification de la façon même dont on peut penser l’histoire. On se la représente toujours comme un ruban qui coulerait, l’image sempiternelle du fleuve, du déroulé, bref de la continuité, et si la vérité de son image se rapprochait plus d’un rameau, dont les bourgeons successifs ne cesseraient d’être abandonnés, sectionnés, sans direction prévisible d’avance, ni moyeu principal ? Les œuvres naissantes de ces auteurs furent interrompues et la génération surréaliste, non pas leur succédera, mais prendra son essor à côté de la veine arrêtée, puisque donc on ne succède pas aux morts de guerre, mais on tente une nouvelle série à côté d’eux. C’est cette rupture, ce non-relais entre eux et nous, qu’interrogent Danielle Auby et Pierre Longuenesse, cette adresse mort-née. L’histoire comme rupture.

Au passage, le spectacle, via le livre, nous donne des éléments sur la Grande Guerre. Longuenesse explique : elle fut pensée comme une guerre napoléonienne, alors qu’il s’agissait désormais d’une guerre industrielle et l’on n’avait pas encore les mots pour la penser. C’est dans cette béance entre les outils manquants de l’esprit et l’efficacité de la technique que se joue le tragique du réel de cette guerre.

Le texte reste la matrice du spectacle. Longuenesse et Auby ont en commun d’être agrégés de lettres et d’être dans ce rapport à la littérature qui la pose en discipline maîtresse. Comme metteur en scène, Longuenesse a déjà travaillé sur François Villon, l’Encyclopédie, Virginia Woolf, avec ce qui pourrait être un fil dans son travail, l’importance au plateau de cette présence des mots, quelque chose comme un fétichisme élégant de l’écriture.

Bien sûr, s’il ne restait qu’un personnage au théâtre, peut-être que ce serait le spectre. Pas seulement, voire pas du tout, pour Hamlet, comme symbole ou métonymie du théâtre tout entier dans sa pièce-totem, mais parce qu’il y a toute une famille de gens de théâtre, allant de Tadeusz Kantor à Claude Régy, en passant par Samuel Beckett, Heiner Müller et Sarah Kane, qui pensent que ce qui noue le théâtre à la représentation, c’est la mort. Avant d’avoir vu Bleu Horizon, à entendre parler Pierre Longuenesse, on comprend donc que son projet a un enjeu théâtral, qui est l’apparition du fantôme. Y en a-t-il de plus essentiels ? Apparition subordonnée à la réunion miraculeuse des conditions de sa présence.

« Who is the third who walks always beside you ?

When I count, there are only you and I together

But when I look ahead up the white road

There is always another one walking beside you... »

«  : Quel est donc ce troisième qui marche à ton côté ?

Lorsque je compte il n’y a que nous deux

Mais lorsque je regarde au loin la route blanche

Il y a toujours un autre qui glisse à ton côté... » (4)

Où Thomas Eliot incidemment nous rappelle que le fantôme est comme l’étoile, nous ne le verrons qu’à la condition de regarder un peu à côté. Diane Scott

1. Etienne Balibar, Droit de cité, PUF, 2002.

2. Ouvroir de Littérature Potentielle, fondé par François Le Lionnais et Raymond Queneau en 1960.

3. www.elysee.fr/elysee/elysee.fr/francais/interventions/2007/juillet/allocution_a_l_universite_de_dakar.79184.html

4. T.S. Eliot, La Terre vaine, in Poésie, Seuil, 1947, p. 85.

Regards n°48, Février 2008

À VOIR

  • Mitterrand et Sankara, Théâtre Nanterre-Amandiers, du 18 janvier au 22 février, 01 46 14 70 00
  • Bleu Horizon, Théâtre de l’Atalante, du 13 février au 7 mars, 01 46 06 11 90 www.compagniedusamovar.com

À LIRE

Danielle Auby, Bleu Horizon, Flammarion.

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