Accueil > Monde | Par Karine Gantin | 1er octobre 2005

To Blair or not to Blair ?

Quel modèle social pour l’Europe des 25 ? That’s the question...

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Trois mois après le début de la présidence britannique de l’Union, la Commission est encore dans le brouillard. Pendant ce temps, le blairisme travaille sans entraves. Le sommet des chefs d’Etat, fin octobre, va-t-il changer la donne ? Après le « non » français au référendum sur le traité constitutionnel, Tony Blair nourrissait plus fermement que jamais l’espoir de poser le Royaume-Uni comme le nouveau pays leader de l’Europe, ce que cet Européen déclaré, l’un des rares du paysage politique britannique, ambitionne depuis longtemps. Dans ce contexte, et alors que commençait la présidence britannique de l’Union le 1er juillet dernier, Tony Blair avait annoncé la convocation d’un sommet européen informel pour octobre, au cours duquel serait examinée par les chefs d’Etat « la viabilité du modèle social en Europe, dans le cadre des changements en cours autour de nous ». Chargée par lui à cette occasion de préparer un document de travail, la Commission européenne lui avait aussitôt emboîté le pas en des propos inquiétants : « Nous devons adapter notre modèle social (...) aux nouvelles conditions, celles de la mondialisation, du vieillissement de la population, de la technologie (...). Pour avoir un modèle social ambitieux, nous avons besoin de croissance, nous avons besoin d’une économie moderne et dynamique. » L’ambition affichée pouvait certes apparaître objectivement intéressante (réfléchir à l’articulation du social et de l’économique), elle n’en menaçait pas moins de subordonner une fois de plus le social à des considérations libérales, si communes à la Commission, sans prendre le temps de se focaliser réellement par ailleurs sur la question fondamentale des droits sociaux et sur la dégradation en cours tant du statut que des conditions de vie des travailleurs dans de nombreux pays de l’Union... Tony Blair, lui, a relancé de son côté en septembre l’offensive contre la politique agricole commune : il a suggéré d’éliminer totalement les subventions agricoles aux exportations d’ici à 2010, une décision qui intervient dans le cadre des négociations multilatérales du cycle de Doha commencées en 2001 pour l’Organisation mondiale du commerce. Bref, l’esprit est comme toujours au libéralisme.

Communautaire et national

D’emblée, diverses considérations stratégiques avaient transparu chez Blair. Avec la convocation du sommet, il faisait « oublier » les déboires budgétaires européens dont il était le premier responsable par son intransigeance sur le rabat britannique et la question agricole. Mais il reprenait intelligemment aussi l’initiative sur la base d’une analyse sociale des « non » français et néerlandais aux référendums : l’Europe fait peur parce que la situation sociale se dégrade, avait-il déclaré. A elle, par conséquent, de reprendre l’initiative en ce domaine. La question du contenu de ce sommet restait alors ouverte : Blair se préparait-il une nouvelle mise en forme de son discours néolibéral, à l’échelon européen cette fois, pour un coup médiatique voire politique d’ampleur ? Ou peut-être avait-il décidé, comme le supposaient quelques commentateurs optimistes, de se poser cette fois en conciliateur afin d’atteindre, en tant que président de l’Union, l’envergure d’un homme d’Etat européen capable de faire progresser le continent dans des directions nouvelles sur la base d’une écoute réelle de ses interlocuteurs ? Plus tactiquement, Blair lançait aussi avec ce sommet une offensive implicite contre la France et le « modèle français » défendu, sur la scène extérieure en tout cas, par Jacques Chirac, et cela au profit probable d’un « modèle anglo-saxon » dont les résultats en matière de croissance et de faible taux de chômage sont si souvent vantés. La scène communautaire devient une fois de plus l’enjeu de passes d’armes stratégiques entre chefs d’Etat, indépendamment des politiques par ailleurs menées sur leurs scènes nationales respectives : Chirac et le gouvernement Villepin continuent leur politique de libéralisation à outrance sur le marché du travail, tandis que Blair investit à nouveau, fait notable pour ce libéral adepte de la dérégulation, dans ses services publics.

Quel modèle européen ?

Le sommet européen qui se tiendra à Londres les 27 et 28 octobre se présente mal. D’abord, l’ordre du jour reste flou et les différents documents de travail promis auront bien tardé à afficher leurs contours. Dans les coulisses des différentes institutions européennes, courant septembre, on s’accordait partout à dire que le travail péchait visiblement sur le sujet... La question du modèle social européen dans l’Europe élargie à 25 fait décidément figure de serpent de mer insaisissable ! A la question « Quel est-il vraiment ? », qui reste toujours ouverte, tant elle se heurte à la multiplicité des modèles et aux luttes entre les différents pays pour ne pas trop abandonner chacun de leurs spécificités historiques respectives, s’ajoute la question encore plus ardue : « Comment défendre ce modèle et l’adapter dans le contexte de mondialisation accélérée actuel ? » De quoi s’y perdre... Même les gauches radicales et alternatives ainsi que les mouvements altermondialistes ne savent comment se saisir efficacement de ces thèmes, ainsi que l’a prouvé la pauvreté des débats proprement communautaires au fil des Forums sociaux européens successifs, ainsi que le montre encore la lenteur du « rebond » promis par ces gauches sur les questions institutionnelles après le « non » au référendum. Jointes aux syndicats, elles envisagent aujourd’hui d’anticiper le sommet de Londres par une mobilisation à Strasbourg contre la directive Bolkestein le 25 octobre, à l’occasion de la première lecture de la directive sur les services par le Parlement européen... Le gouvernement français, lui, veut dépasser le thème social lors du sommet pour l’élargir aux questions économiques, à l’instar de la Commission. D’autres sujets pourraient s’ajouter encore à l’agenda de la rencontre. Plusieurs pays ont émis le souhait d’y reprendre la discussion avortée en juin sur le budget de l’Europe, malgré les réticences de Londres. Egalement, le débat pourrait se tourner vers des sujets de politique extérieure, murmure-t-on ici et là. Il semblerait enfin que la « stratégie de Lisbonne » soit appelée à revenir au centre du débat. Quand le sommet de Lisbonne en 2000 entendait poser les bases d’une « économie de la connaissance » compétitive et ouverte sur le monde, beaucoup avaient alors mis en garde contre les dérives libérales que pouvait susciter son programme. Depuis, seules les mesures de libéralisation et celles hostiles aux modèles sociaux (élévation de l’âge de la retraite à 65 ans) ont été mises en œuvre, au détriment des plans d’investissement promis, entre autres, dans les secteurs de l’éducation, de la formation, de la recherche... L’heure est à la relance de ce programme, sous l’égide de la commission Barroso. Pour déboucher sur les mêmes impasses de l’absence récurrente de volonté politique à l’échelon européen ? Méfiance syndicale

A la Confédération européenne des syndicats, dont le président John Monks avait annoncé durant l’été que le sommet d’octobre faisait figure pour son organisation de priorité stratégique, l’heure est déjà au désenchantement. « Le thème social sera au final peu traité, personne n’a plus l’air d’y croire, maugrée Wolfgang Kowalsky, détaché par le syndicat allemand IG-Metall à la CES. Et les nouvelles mesures de dérégulation annoncées en septembre par la commission Barroso témoignent de l’absence d’inflexion de la politique menée ! » La CES s’est ainsi fendue d’un communiqué pour prévenir que de telles mesures de la part de la Commission entachaient d’emblée la crédibilité du prochain sommet. « Et pourtant, il existe bien un modèle social européen à défendre, fait de valeurs communes qu’il convient de conforter par les textes et les politiques menées, et cela malgré ses échecs patents, dont le plus flagrant consiste en ses 19 millions de chômeurs... », poursuit Wolfgang Kowalsky. « La CES, quant à elle, produira un document de travail pour le sommet dans la lignée de ses luttes passées sur le contenu du traité constitutionnel, tentant de poser à nouveau ces valeurs communes sur la table et de définir les objectifs d’une Europe sociale forte. Hélas, nous craignons aujourd’hui que le thème annoncé par Blair ne soit un rideau de fumée... »

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