Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er mars 2005

Travail, capitalisme, intermittence

Après les éclats de 2003, la mobilisation des intermittents n’a pas cessé. Une proposition de projet de loi définissant les bases d’un nouveau régime d’assurance-chômage pour les intermittents du spectacle a été déposée le 2 mars à l’Assemblée nationale. L’occasion de revenir sur les enjeux d’un travail politique.

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NÉO-LIBÉRALISME ET PENSÉE RADICALE

Lacan établissait un parallèle entre capitalisme et hystérie en ce qu’ils sont tous deux dans des dynamiques d’accroissement sans satisfaction. C’est ce que l’évolution économique actuelle tend à confirmer : loin de s’en tenir au dogme du libéralisme économique classique, du « laisser-faire » et de la foi en la liberté naturelle du marché, le capitalisme mondial apparaît dans une nouvelle phase de son développement, qui exige au contraire un soutien de l’Etat pour établir les bases de conditions de productions plus drastiques. Le succès de l’économie ne se suffit plus du jeu naturel des forces en présence, il demande protections (pour les employeurs) et réglementations (1). Ce qui expliquerait la tournure droitière des gouvernements des démocraties occidentales actuelles.

Il en va là, de toute façon, de la dynamique inhérente au processus capitaliste lui-même, pointé par Marx dans le Manifeste : mode de production fondé sur l’excès, qui ne se maintient qu’à changer sans cesse les bases de son fonctionnement, qu’à entretenir les conditions de son propre déséquilibre. On pourrait donc prendre à contre-pied la lecture actuelle qui veut que l’on soit dans un capitalisme « postindustriel », « postmoderne », en disant que le capitalisme a, de fait, pour vocation d’être, à un moment donné, post-quelque chose, post-lui-même.

Aussi, la question que cela pose à ceux qui tentent de réfléchir à des alternatives radicales, contre la doxa qui tend à naturaliser le capitalisme, est, pour aller vite, celle de la toujours-pertinence opératoire du marxisme aujourd’hui. L’état des choses est-il si nouveau qu’il faille déplacer certaines coordonnées du cadre de la pensée critique ? Les configurations néo-libérales s’accompagnent du coup d’un panel de diagnostics et d’évaluations des modifications, au nombre desquels on compte la pensée de Toni Negri (cf. Regards n°14, février 2005, et n°15, p. 70) qui identifie la nature de l’économie contemporaine à la fin du fordisme et au développement décisif du travail dit immatériel, cela exigeant quelques aménagements critiques. Le temps et le lieu de la production débordent de plus en plus du cadre classique de l’emploi, qui n’est plus qu’un moment dans le temps du travail.

Le mouvement des intermittents français, en route depuis la première crise de 1996, reprend à son compte quelques éléments de cette réflexion. La part primordiale prise par le travail « immatériel » dans le processus de création, quel qu’il soit, et, de façon connexe, la distinction croissante entre travail et emploi, justifient que l’on pense l’articulation des deux différemment. L’économie de projet qui caractérise le monde du spectacle (on travaille parfois des années en amont d’un spectacle, c’est-à-dire avant d’en être payé) ainsi que la multiplicité des employeurs qui lui est propre (flexibilité) sont les deux éléments qui font du spectacle vivant un laboratoire exemplaire de la nécessité de repenser les modes de rémunération du travail aujourd’hui.

La difficulté étant que l’identification par le sens commun du problème est inverse : les hérauts de la réforme libérale exaltent le retour au travail, autrement dit le plein emploi est prôné par ceux-là mêmes qui tirent parti de la flexibilité du marché du travail. Le subterfuge a quelque enjeu : le dogme du plein emploi est aujourd’hui un leurre employé à des fins de culpabilité comme lubrifiant idéologique dans le cadre d’une politique de mise au pas de la main-d’œuvre.

INTERMITTENCE ET POLITIQUE

Le psychanalyste et philosophe Slavoj Zizek définit, avec Etienne Balibar, le geste élémentaire de la politisation à « l’identification des sans-part avec le Tout » (2). C’est-à-dire que le premier pas d’une construction politique est de penser le monde à partir de et pour ses plus démunis. A l’instar du geste fondateur de la Révolution française qui posa l’identification du Tiers-Etat avec le Peuple. Le mouvement des intermittents est exemplaire de cette posture. Loin de faire le jeu de l’atomisation particulariste générée par le capitalisme : cf. les statuts d’exception divers et variés : il ne cesse de revendiquer l’extension du principe de l’intermittence à tous, comme mode de gestion intelligent de la flexibilité du marché de l’emploi.

Il faut alors dire un mot de l’important travail abattu par les coordinations, et particulièrement par la Coordination des intermittents et précaires d’Ile-de-France (CIP-IDF) depuis le début de la seconde crise, liée au nouveau protocole, signé en juin 2003. Après le débordement et l’impulsion militante de l’été 2003, et après la sinistre rentrée qui suivit et la réouverture comme-si-de-rien-n’était des salles, l’équipe de la CIP s’est trouvée resserrée autour d’un noyau dur actif d’une soixantaine de personnes, qui assurent depuis un nombre conséquent d’actions. La coordination est structurée en commissions, sur la base des formes actuelles de la participation militante : démocratie participative et réseau. Ce fonctionnement trouve sa raison d’être, d’une part, dans des exigences de mobilité horizontale des savoirs et dans la volonté de rompre avec les modes de fonctionnement des organisations collectives hiérarchisées, d’autre part, dans la cause formelle que leur donne la circulation généralisée des informations par Internet. Les intermittents ont en effet repris à leur compte cette arme des mouvements revendicatifs, depuis ceux des malades du sida des années 80 : le refus d’avaliser la séparation entre usagers et experts, et les pratiques de pouvoir qui en découlent. D’où la nécessaire appropriation de savoirs sur soi que cela implique.

La conséquence pratique de cette exigence revendicative est qu’il existe aujourd’hui, au sein de la CIP, la commission CAP, Conséquence de l’application du protocole, qui tient des permanences deux fois par semaine et qui est en mesure d’expliquer la mécanique du nouveau protocole, voté en 2003 et appliqué depuis janvier 2004, à leurs usagers. Des antennes Assedic téléphonent à chaque permanence tant, d’une part, ce protocole est complexe (à quels fins ? celles d’une fragmentation de plus en plus fine des professions ?) et tant, d’autre part, le travail effectué par la CAP est conséquent. La surprise créée par le mouvement auprès du gouvernement et de l’opinion publique tient finalement à ces trois facteurs connexes, longévité, crédibilité en tant que partenaire de discussion et déploiement d’une force de travail conséquente.

Dans la perspective de ce ressaisissement des savoirs, a été lancée à l’initiative de la Coordination nationale une enquête sociologique dans le cadre de l’expertise citoyenne du régime des intermittents du spectacle. Cette enquête vise à faire apparaître les spécificités des pratiques d’emploi dans le secteur du spectacle. Elle a donc pour enjeu d’apporter une contrepartie substantielle aux rapports commandés par le gouvernement et dont la multiplication laisse à croire qu’elle n’a d’égale que leur inaptitude à saisir ces réalités (depuis l’été 2003, rapports Latarjet, Lagrave, Charpillon et Guillot !) (3).

Le paradoxe et l’élégance de ce mouvement est qu’il est issu d’une génération traditionnellement peu militante, enfants de la crise de 73 et de la dépolitisation des années 80. L’invention s’accommoderait-elle mieux d’une relative innocence ? Innocence du reste bien entamée lors des participations aux luttes des chômeurs des années précédentes. La CIP-IDF a été successivement installée à Paris, à la Villette, puis dans le XIe arrondissement, puis dans un ancien commissariat à Temple, désormais à nouveau près de la Villette. Où se redécouvrent les gestes de mutualisation et de bénévolat des premières Bourses du travail.

La CIP a cette originalité, à la différence de mouvements voisins, comme ceux, par exemple, des Disobbedienti italiens pris dans une réalité sociale et économique si caricaturale qu’elle laisse des marges de manœuvre militante très réduites, de cumuler différentes modalités d’action de façon assez fluide : agit-prop (la cérémonie des Césars ne devrait pas être en reste, mais à l’heure où ce papier s’écrit, on n’en sait encore rien), travail réflexif et production de textes (important apport de la commission proposition), suivi avec les médias, et comité de suivi avec le dépot, ce mois-ci, de cette proposition de projet de loi (4).

Face à l’impossibilité de renégociations avec les partenaires sociaux (Medef, CFDT), alors même que le protocole a été dénoncé quasi unanimement, le recours à une proposition de loi, parlementaire et non gouvernementale, pourrait être une étape décisive. Son adoption entraînerait la levée partielle de l’agrément et donc l’abrogation du protocole. Les partenaires sociaux seraient alors obligés de se réunir pour renégocier un accord. A l’Assemblée nationale aujourd’hui, le groupe PS a déjà adopté le texte, les Verts et le PCF devraient le faire à leur tour. Pour l’UMP, il n’y aura pas d’engagement de groupe, ce sera donc des signatures individuelles.

1. Voir Wendy Brown, « Néo-libéralisme et fin de la démocratie », in Vacarme, Michel Foucault, 1984-2004, automne 2004, p. 87.
2. Slavoj Zizek, Plaidoyer en faveur de l’intolérance, Climats, 2004, p. 32.
3. L’enquête est financée à ce jour par trois régions (Ile-de-France, PACA et Bourgogne), et a été confiée à l’équipe ISYS, composante de Matisse-UMR de l’université de Paris 1 et du CNRS.
4. Groupe de travail créé en décembre 2003, qui se réunit à l’Assemblée nationale toutes les semaines pour travailler sur le dossier des annexes 8 et 10 ; y figurent, entre autres, la CIP, la CGT spectacle, le Syndéac, l’U-Fisc ainsi que des parlementaires UMP, UDF, PS, PCF etVerts.

Contact

Coordination desintermittents et précaires d’Ile-de-France

14, 16 quai de la Charente 75019 Paris. 01 40 34 59 74

www.cip-idf.org

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