Accueil > Politique | Entretien par Alicia Bourabaâ | 28 mars 2012

Travail : défiance, frustration et paranoïa

La sociologue Danièle
Linhart analyse
les changements
advenus dans le champ
du travail au regard des
politiques et des discours
produits depuis le début
de la présidence Sarkozy.
Entretien.

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Regards.fr : En quoi le quinquennat de
Nicolas Sarkozy a-t-il changé
le monde du travail ?

Danièle Linhart : Les politiques menées par
Nicolas Sarkozy ont intensifié
des tendances préexistantes.
Avec son discours dénonçant le
manque de travail et de productivité
des salariés, il a intensifié
le sentiment d’illégitimité et de
mal-être qui existait. En faisant
passer des travailleurs pour des
irresponsables qui ne prennent
pas au sérieux les enjeux du
travail, en critiquant de front les
35 heures, les fonctionnaires,
les syndicats… Durant tout le
quinquennat, le gouvernement
a tenu un discours schizophrène,
appelant à toujours plus
de travail tout en instaurant des
politiques d’évaluation de plus
en plus arbitraires. Les mesures
politiques sont allées dans le
sens de ce discours de dénigrement.
Le non-remplacement
d’un fonctionnaire sur deux partant
à la retraite, cela sous-entend
qu’un travailleur sur deux
serait tout à fait inutile et que
l’on pourrait donc s’en passer.
Il faut se rendre compte de la
violence du message ! À côté
de cela, le gouvernement a multiplié
des mesures d’exception
à l’adresse d’une frange privilégiée
de la population.

Regards.fr : Quelles en ont été les
conséquences ?

Danièle Linhart : Les discours politiques
marquent les esprits. À force
d’entendre que les Français
ne travaillent pas assez, il
s’est développé un climat de
défiance, de frustration, de
persécution et de paranoïa.
Chacun a le sentiment de travailler
dur mais comme on nous
répète sans cesse que les
autres ne travaillent pas assez,
les Français se sont désolidarisés
les uns des autres. Les
stigmates risquent de rester
un certain temps.

Regards.fr : Malgré des conditions
difficiles, les Français accordent
au travail une
place toujours aussi importante
dans leur épanouissement
personnel…

Danièle Linhart : C’est exact. Non seulement la
posture adoptée qui consiste
à dire que les Français ne
s’intéressent pas au travail a
eu des effets pervers dans la
perception que les individus
ont les uns des autres, mais
elle repose sur de fausses allégations.
Tous les spécialistes
de la question s’accordent à
dire qu’il existe « une exception
française » dans le rapport
qu’entretiennent les Français
au travail. Ils font partie des
Européens qui investissent le
plus la valeur travail, pour qui
il s’agit d’un vecteur fondamental
d’épanouissement, et qui
souffrent plus que les autres
de la dégradation des conditions
de travail. Le danger
réside essentiellement dans la
tension qui existe entre la précarisation
des conditions de
travail – qui s’intensifie depuis
les années 1990 et la crise –
et les attentes que nourrissent
les Français à son égard. Burn
out
, suicides, on en évalue
aujourd’hui toute la mesure.

Regards.fr : Les propositions des candidats
à l’élection présidentielle
vous semblent-elles,
à cet égard, suffisantes ?

Danièle Linhart : Il y a très peu de propositions
dans ce domaine et aucune ne
s’attaque à l’offensive du management
privé. Mais ces carences
sont assez anciennes.
Il y a quelques années, le PCF
pourtant « parti des travailleurs »
se penchait moins sur le travail,
son organisation et son
vécu que sur le chômage et
l’emploi. C’est assez représentatif.
Ce qui intéresse les
partis politiques c’est la valeur
d’échange du travail et non sa
valeur d’usage. Le problème se
pose également pour les syndicats
qui se focalisent presque
exclusivement sur la souffrance
au travail sans la rattacher à sa
signification politique. Penser
le travail, c’est penser la vie
au travail, mais aussi la place
que les individus lui attribuent
dans une société donnée.
Malheureusement, c’est un
impensé politique du moment.

Danièle Linhart est Directrice de
recherche au CNRS, Genre travail
mobilité (GTM).

Trois visages du sarkozysme

Quelques semaines. C’est le temps dont dispose Nicolas Sarkozy pour faire oublier un bilan qui fait débat jusque dans ses propres rangs. Inflations législatives, réformes hasardeuses et parfois contradictoires, le quinquennat restera marqué par une augmentation des inégalités et la capitulation face aux marchés, alors que la crise donnait au pays une chance historique de faire un pas de côté. Politique bling-bling, malaise de la Justice, politique sécuritaire qui aura même réussi à dégoûter la police, chômage qui n’en finit plus de monter, les sujets étaient nombreux.

Nous avons proposé aux sociologues et philosophe Monique Pinçon-Charlot, Michel Pinçon, Danièle Linhart, Eric Fassin et Michel Feher de revenir sur le quinquennat. Cadeaux aux plus riches, autoritarisme, travail malmené : trois visages du sarkosysme décryptés.

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