Accueil > Culture | Par Diane Scott | 1er avril 2006

Turin, Pinter, Abou Ghraib et les communistes

A Turin, dans le cadre du prix Europe pour le théâtre, le projet Domani était un événement sans précédent : la création simultanée de cinq spectacles en des lieux différents de la ville. Thématique : l’histoire, la guerre, l’éthique, la technologie, la finance. Manière de vérifier la pertinence du théâtre dans son rapport avec la cité.

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Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Robert Wilson, Pina Bausch y ont été primés ces vingt dernières années : autant dire que toutes les stars de la scène européenne ont été reconnues par le prix Europe pour le théâtre. C’est toute l’ambiguïté de ce type d’institution, qui éclaire qui est déjà sous les feux. Il y a là probablement une fonction de fabrication du groupe, où les prix se valident eux-mêmes, dans des choix qui d’une certaine façon n’en sont plus, et où la communauté théâtrale se fédère autour de quelques signifiants-maîtres. On y verra peut-être l’une des raisons, l’une seulement bien sûr, de l’attribution cette année du prix à Harold Pinter, après que le dramaturge anglais a reçu le Nobel de littérature. On dira que les prix reconnaissent, donc, mais d’abord ceux qui les décernent (1).

TURIN : VERS UNE NOUVELLE HÉGÉMONIE

Il faisait un temps splendide cette semaine-là à Turin, pour la Xe édition du prix (2), accueillie dans le cadre général des Jeux olympiques d’hiver. La belle ville, après avoir été LE cœur industriel italien, derrière la Fiat, tente de se refaire une santé par la culture et de s’affirmer comme centre culturel européen, à l’image de la reconversion du site de l’usine automobile en pôle tertiaire (culturel et commercial).

C’est dans cette perspective qu’il faut voir le projet colossal du Teatro Stabile de Turin. Equivalent de l’une de nos scènes nationales, collaborateur principal du prix, le TST, qui vient de fêter ses cinquante ans, a proposé un événement sans précédent : la création simultanée de cinq spectacles, en des lieux différents de la ville, sur des thématiques d’aujourd’hui et, postule-t-on, de demain, afin de vérifier la pertinence du théâtre dans son rapport avec la cité (3). Le projet s’intitule Domani (Demain), et le maître d’œuvre en est Luca Ronconi, metteur en scène bouillant des années soixante, institution théâtrale aujourd’hui et ancien directeur du TST. Autant dire qu’il en allait de l’image officielle du théâtre italien lui-même.

La programmation du prix proposait, en outre, la dernière création de Roger Planchon de la pièce de Pinter, The New World Order, et le spectacle de Oskar Korsunovas, Le Maître et Marguerite. Sur les cinq spectacles de Ronconi, nous avons vu Troilo e Cressida (Troïlus et Cressida, Shakespeare) et Il Silenzio dei Communisti (Le silence des communistes). Voilà pour les informations d’ensemble.

DES ENJEUX D’UN THÉÂTRE MORAL

Difficile de ne pas s’apercevoir de la prégnance de la guerre en Irak dans nos représentations actuelles, et bien au-delà des murs des théâtres. Le dernier film produit par Quentin Tarantino, The Hostel (Eli Roth, 2006) par exemple, en témoigne à plus d’un titre, et, pour ce qui nous occupe, Troilo et Cressida et The New World Order participaient, à leur façon, de cette hantise, de ce pot commun, où Abou Ghraib finit par devenir le paradigme du pire, le symptôme d’un monde malade. La guerre figurait parmi les cinq thèmes programmatiques de Domani, la mise en scène du Shakespeare semblait faire explicitement allusion au désert irakien, et les costumes, aux tenues des GI’s. Enfin, une partie de la rencontre publique accordée par Pinter était consacrée au « growing disgust in England » (dégoût croissant en Angleterre) contre l’engagement de Tony Blair derrière George Bush, et à la politique antiterroriste de réduction des libertés civiles, développée conséquemment. Sa pièce, écrite en 1991, est la description du fonctionnement d’un Etat totalitaire, notamment de sa prison, où, à force de tortures, les opposants sont réduits au silence.

Ce spectacle est emblématique de tout un régime de représentation, fréquent aujourd’hui, où le théâtre fait office de miroir. Que se passait-il d’autre en effet, dans cette superbe salle du Teatro Gobetti, qu’un discours avec lequel le public, libéral démocrate, ne pouvait être qu’absolument d’accord ? Qui défendra le tortionnaire d’une pauvre famille d’intellectuels déphasés ? Que gagne-t-on, ou que perd-on, à cette représentation de choses communément et facilement honnies ? Le théâtre est ici pensé comme culture, comme ciment de la collectivité, comme lubrifiant idéologique, et non comme endroit d’interrogation et de pensée. Dans cette ville magnifique de la bourgeoisie industrielle triomphante du XIXe siècle, parsemée de théâtres-bijoux à l’italienne, où les classes dirigeantes de l’époque venaient contempler les signes de leur domination, les choses ont-elles beaucoup changé ? Dans leurs modalités peut-être, peu dans leurs structures. L’indignation compatissante étant l’une des formes symboliques actuelles de l’hégémonie sociale.

On ne s’est pas étendu sur l’intérêt artistique des mises en scène de Planchon et Ronconi. Il suffira de rappeler que l’enjeu de ce type de manifestation est de gratifier des artistes déjà faits. Et d’ajouter au passage, au sujet des générations suivantes de metteurs en scène, qu’il est fort compliqué pour les fils de tuer les pères (et de les manger), lorsque ceux-ci ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes.

LE SILENCE DES COMMUNISTES

Luca Ronconi a adapté un livre fameux en Italie, sorti en 2001, qui est la correspondance de trois figures éminentes du communisme italien de l’après-guerre (4) et il en a composé une pièce, en forme de triptyque, où trois personnages exposent leurs visions, justifient leurs choix politiques et font repentance, précisément, du « silence des communistes ». Il faut dire que le discours (théorique non fictionnel) est, croit-on souvent, un objet d’un maniement malaisé pour le théâtre, or, ici, c’est tout à fait simple et efficace. Néanmoins, ce Silence est le reflet de l’époque, là aussi, sans grande surprise : s’y énoncent les clichés de la gauche libérale d’aujourd’hui, de la nécessité de tempérer le capitalisme à l’exaltation de l’éducation et de la connaissance, en passant par la condamnation pénitente du stalinisme. Discours qui n’ont pas manqué d’être chaleureusement applaudis. Mais qu’est-ce que la vérité hors de l’usage qu’on en fait ? Il est répété, à plusieurs reprises dans le spectacle, que l’histoire est le choix entre le monde des possibles et le monde des échecs. Il suffit de réfléchir un peu à ce leitmotiv, énoncé comme la pierre de touche de toute politique, pour en entrevoir toute la bêtise. Quels critères définiront a priori ce qui relève des possibles et ce qui court à l’échec ? Et n’est-ce pas là précisément le chantage implicite de toutes les politiques de régression sociale actuelles, l’invocation au « pragmatisme », au « réalisme », qui est, de fait, la nouvelle idéologie ? C’est bien plutôt ce silence, imposé à toute idée communiste, dont il aurait fallu parler. Gouverner fait partie des trois impossibles énoncés par Freud, cela signifie bien que l’échec est partie intégrante de l’élargissement des possibles que se doit d’être toute politique digne de son mandat.

Pour conclure ces pages, notons que l’on peut se faire une bonne idée d’une politique culturelle à l’horaire des spectacles qu’elle propose. Il suffit que la pièce se termine après le passage du dernier transport en commun pour être certain que quiconque n’ayant accès à une voiture n’y puisse pointer son nez. C’était le cas pour Troilo e Cressida. Le politique n’est décidément pas à sa place...

/* Depuis 1986 existe le prix Europe pour le théâtre,/

/programme pilote de la Commission européenne, qui honore une personnalité phare du théâtre européen. Sa dixième édition s’est tenue cette année à Turin , du 8 au 12 mars./

/1. Les primés étaient Harold Pinter, le chorégraphe Joseph Nadj et Oskar Korsunovas, metteur en scène lituanien, à l’affiche/

/à Aubervilliers en mars./

/2. Ce n’est du reste pas la dixième année du prix, celui-ci étant irrégulier pour des raisons notamment financières./

/3. Les cinq thématiques censément abordées par les cinq spectacles de Domani sont l’Histoire, la Guerre, l’Ethique, la Technologie et la Finance./

/4. Les cinq spectacles du programme Domani de Luca Ronconi sont Troïlus et Cressida de William/

/Shakespeare ; Actes de guerre : une trilogie d’Edward Bond ; Le Miroir du diable de Giorgio Ruffolo, Biblioéthique, mode d’emploi de Gilberto Corbellini, Pino Donghi et Armando Massarenti, Le Silence des communistes de Vittorio Foa, Miriam Mafai et Alfredo Reichlin./

/Encadré :/

/On a vu Troilo e Cressida, Turin/

/Il Silenzio des Communisti, Moncalieri/

/Harold Pinter, The New World Order, Turin/

/En France :/

/The New World Order, mise en scène Roger Planchon/

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