Accueil > Politique | Par Frédéric Sire | 1er février 2006

UDF, comment exister ?

Après son congrès de janvier et quelques rappels à l’ordre internes, l’UDF met son bateau à l’eau. Objectif : la présidentielle. A la proue, François Bayrou se garde sur sa gauche, attentif à tenir **le centre sans perdre sa droite. Ohé, ohé matelots...

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Et François Bayrou jeta sa gourme. En se débarrassant définitivement, comme il l’espère, de son rival Gilles de Robien : qui s’en défend : à l’occasion du congrès extraordinaire de l’UDF des 28 et 29 janvier, le leader centriste entend donner à son parti sa feuille de route pour les échéances électorales prochaines. La crise qui couvait depuis un moment déjà, et qui a véritablement éclaté avec le refus des groupes parlementaires UDF de voter le budget 2006 à l’Assemblée nationale puis au Sénat, devrait y connaître sa résolution.

Seul ministre UDF d’un gouvernement auquel son propre parti n’a pas voté la confiance, Gilles de Robien a fait preuve depuis l’automne d’une maladresse, d’une absence de flair remarquables, qui permet désormais à Bayrou de trancher le nœud gordien de son positionnement dans la majorité.

Pour celui-ci, les choses sont plutôt simples : l’action gouvernementale est vouée à l’échec, l’UMP est incapable d’appréhender la gravité de la crise qui secoue le pays et le centre, de ce fait, voit s’ouvrir devant lui un boulevard qui le met en situation pour l’élection présidentielle. Plus prosaïquement, sans doute, François Bayrou n’a pas pardonné à Jacques Chirac le débauchage effréné de ses troupes auquel le président s’est acharné entre les deux tours de la présidentielle précédente pour mettre en place son nouveau parti. Une saignée qu’avait alors pratiquée, avec d’autres, son secrétaire général de l’époque, voué aux basses manœuvres en tout genre, un certain Dominique de Villepin. Et les déroutes successives du parti majoritaire (régionales, européennes, référendum) confortent François Bayrou dans son analyse.

Bayrou, seul en lice

Gilles de Robien est plus nuancé. Plus prudent et plus conservateur aussi. Libéral en rupture de ban avec son ancienne famille politique (il a quitté Démocratie libérale après les élections régionales de 1998), l’ancien maire d’Amiens ne conçoit l’UDF que dans la majorité et doute fortement de la capacité de son parti à incarner cette fameuse troisième voie. C’est lui qui a réclamé un vote interne sur la stratégie de l’UDF, sans prendre conscience de la toute-puissance de Bayrou sur les militants : épurée après 2002, l’UDF a gagné en cohérence interne, et le ministre de l’Education nationale a sous-estimé la rancune de ses troupes à l’égard de l’UMP.

Ce congrès, voulu par Robien et volontiers accordé par Bayrou, se retourne ainsi contre son promoteur qui, déjà exclu des instances dirigeantes, a été violemment rappelé à l’ordre lors du bureau politique du 14 décembre. Sûr de sa défaite, il n’a même pas déposé de motion. Et Bayrou, seul en lice, est sûr de son triomphe.

Une année théorique

2006 doit être son année. Politiquement plus tranquille, le député des Pyrénées-Atlantiques entend désormais mettre son parti en phase avec la société. Et a décidé de la tenue d’une quinzaine de colloques thématiques, d’ici juin, afin de peaufiner son projet présidentiel. Le premier, modestement intitulé « Aux racines du mal français », s’est tenu les 19 et 20 octobre derniers à la Maison des Polytechniciens à Paris. La santé, la démocratie et le logement ont été depuis abordés. Avant que ne vienne le tour de l’immigration, de la justice, de l’Europe... La réflexion théorique des partis politiques français, d’habitude si pauvre, s’en trouvera à coup sûr bouleversée.

« Aux racines du mal français » a fait l’objet d’une publication en DVD, qui devrait permettre de porter la bonne parole dans les tréfonds du parti. François Bayrou cite longuement le général de Gaulle, dénonce l’affaiblissement national, la résignation et la soumission. Eberlué, on hésite entre l’appel du 18 Juin et le discours de Bayeux. Reste qu’entre Martin Hirsch, Guy Carcassonne, Paul Alliès, Robert Rochefort, Nicolas Tenzer ou Alain Etchegoyen, François Bayrou a réuni suffisamment de mandarins pour servir son propos. Plus quelques têtes d’affiche, comme Philippe Meyer et Gérard Miller, qui lui permettent de jouer une partition « people chic » et médiatiquement porteuse. Car pour le fond, c’est à une démolition en règle qu’il se livre. Pour lui, le rôle de l’Etat est à redéfinir la démocratie méprisée, la République à reconstruire. Mais Bayrou se garde sur sa gauche et tacle sévèrement la « rupture » sarkozienne en se faisant le garant du modèle social français (malgré, semble-t-il, l’acquiescement quasi automatique des parlementaires centristes à la politique gouvernementale de casse sociale tous azimuts). Le champ, désormais, est libre pour présenter « la » grande idée de l’UDF, qui pourrait servir de canevas programmatique pour l’année prochaine : la refondation du projet national français. Un mélange de « françunie » mitterrandienne (ah, combien Bayrou doit regretter l’ouverture manquée au centre de 1988 !) et de logorrhée gaullienne pour créer cette troisième force politique que devrait impatiemment attendre le pays.

La multiplicité annoncée des candidatures en 2007 et la lutte fratricide qui s’organise au sein de l’UMP donne objectivement quelques chances à Bayrou de déjouer une alternance classique qui a déjà connu quelques ratés. Et, entre Mitterrand et de Gaulle, François Bayrou se sent à son aise. On le verra peut-être bientôt arborer un képi verdâtre et tripoter des arbres en rêvant à son destin. Mais ce congrès extraordinaire, en l’obligeant à sortir du bois un peu trop tôt, risque d’en faire pendant les prochains dix-huit mois une cible un peu trop facile pour les présidentiables socialistes et libéraux embusqués.

/ENCADRE/

/François Bayrou, le mâle français/

/Fils d’agriculteurs béarnais, François Bayrou rata le concours d’entrée à l’Ecole normale supérieure mais obtint néanmoins son agrégation de lettres. Tôt passionné de la chose publique, il s’enthousiasma successivement pour Jean Lecanuet, candidat à la présidentielle de 1965, puis pour Alain Poher, président inamovible du Sénat et adversaire de Georges Pompidou quatre ans plus tard. Ancien collaborateur de Simone Veil ou de Pierre Pflimlin, le patron de l’UDF se voudrait aujourd’hui gaullien et se réfère à Alain Peyrefitte (Le Mal français, Plon, 1976) pour forger son projet présidentiel... Ces références politiques pour le moins curieuses et originales ne l’ont cependant pas empêché d’entreprendre un cursus honorum classique, objectivement favorisé par la manie de Giscard d’Estaing de tuer dans l’œuf tout héritier putatif. Conseiller général puis député des Pyrénées-Atlantiques, il devient ministre de l’Education lors de la deuxième cohabitation. Successivement patron de Force démocrate puis de l’UDF, il se range rapidement derrière Edouard Balladur contre Jacques Chirac, ce qui ne l’empêche pas : en bon notable centriste : de conserver son poste malgré la déroute de son champion./

/Ancien bègue, il a su vaincre ce handicap avec la même détermination qu’il a employée à conserver « son » UDF face aux tenants d’un parti majoritaire unique. Il en a ainsi fait un instrument à sa main, voué à sa cause, sans véritable opposition interne et destiné à servir un destin qu’il ne conçoit que national./

/Sa campagne présidentielle de 2002 fut un modèle du genre : embarqué dans un bus roulant au colza, il resta inaudible jusqu’au jour où une gifle opportunément collée à un jeune garçon lui faisant gentiment les poches lui permit de passer les 5 %./

/Comme tout « vrai » Européen, il a fait campagne pour le « oui » en prophétisant, en cas de victoire du « non », quarante jours de pluie. L’innocence tranquille de ce type de déclaration conduit à penser que cet homme ne peut pas être tout à fait mauvais./

/Comme tout homme politique français jaloux de son rang, il a déjà goûté aux joies de l’écriture, publiant une biographie d’Henri IV et une histoire des premiers protestants de France. Les médiocres qualités littéraires de son essai autobiographique, Relève, paru en 2001, devrait le conduire à prendre la plume avec plus de circonspection. Ses droits d’auteur lui offrent toutefois d’entretenir quelques chevaux de course. Son aisance dans le jeu politique pourrait lui permettre de ne pas rester dans les annales comme le défenseur tôt isolé d’une réforme de la loi Falloux lancée sous Balladur, au siècle dernier./

Frédéric Sire

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