Accueil > Monde | Par | 1er janvier 2005

Ukraine-moscou, mécanique de l’orange

La « révolution orange »a renversé la situation politiqueen Ukraine mais aussi crispéles relations entre Moscou etles Occidentaux. Identitaire,politique, sociale, cette crise électorale révèle les difficultés de la démocratie à s’imposer dans les ex-républiques soviétiques.En toile de fond, l’incapacitéde la Russie à redéfinir ses relations avec ses anciennes colonies. Entretien avec Anne de Tinguy et Jean Radvanyi.

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Anne de Tinguy est chercheur au CNRS, politologue, professeur à Sciences-Po.

Jean Radvanyi est géographe, CNRS centre russe-inalco.

Le mouvement de protestation démocratique d’une partie de la société civile en Ukraine fait-il écho à la « révolution des roses » de novembre 2003, en Géorgie ? Quels points communs voyez-vous entre ces deux événements ?

Anne de Tinguy : Il peut y avoir eu un effet d’entraînement. Des événements de ce type ont une telle ampleur qu’ils ont des répercussions dans des pays voisins. Cela étant, la situation en Ukraine est très différente de la situation géorgienne. Les origines du mouvement actuel résident dans le rejet du système politique mis en place par Leonid Koutchma et dans la crise politique qui sévit depuis l’assassinat du journaliste Georgiy Gongadze à l’automne 2000. Par la suite, il y a aussi eu la campagne électorale, ni libre ni équitable, des législatives de 2002. Les médias étaient contrôlés par le pouvoir et la victoire a été « volée » à Viktor Iouchtchenko par le président Koutchma.

Jean Radvanyi : Ces mouvements correspondent tous les deux à un rejet massif de ces populations envers des systèmes politiques qui s’appuient sur une perversion de la démocratie : on affiche un idéal démocratique mais en même temps on en trahit les principes en truquant les élections, en manipulant la presse, les listes électorales. Ce rejet a aussi des aspects économiques : dans les deux cas, bien que la crise économique géorgienne soit plus profonde que celle de l’Ukraine, il y a des pouvoirs corrompus, des lobbys économiques qui jouent un rôle très important et qui donnent à la population l’impression d’une coupure entre elle et le pouvoir politique, très lié au sein des lobbys et des clans à la mainmise sur les secteurs essentiels de l’économie. Cette crise est donc d’abord sociale et politique. Le fait que ces mouvements aient été aidés de l’extérieur, notamment par des fondations américaines, reste secondaire, même si cela a joué un rôle dans les deux cas.

Un an après la « révolution des roses », la situation démocratique en Géorgie reste problématique : dérive autoritaire, corruption endémique, presse critique muselée, inégalités exacerbées entre les élites et la population. Faut-il craindre en Ukraine la pérennisation du système actuel ?

Jean Radvanyi : Je ne suis pas sûr qu’il faille maintenir un parallèle. La crise géorgienne est beaucoup plus grave que n’a jamais été la situation en Ukraine. Il y a eu en Géorgie une véritable guerre civile... Que le nouveau président géorgien ne réussisse pas, en un an, à vaincre tous ces maux, n’est pas étonnant. La prise de contrôle de la province sécessionniste de l’Adjarie en mai a été un grand succès, mais l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie lui échappent encore ! Sa lutte contre la corruption est très difficile. Par ailleurs, ce pays est pauvre, sans ressources, il n’a pratiquement plus d’industrie...

L’Ukraine a d’autres problèmes. Viktor Iouchtchenko, s’il est élu, devra répondre à certaines questions fondamentales, pas seulement sur le choix d’alliance entre l’Europe ou la Russie mais aussi sur le plan économique. L’originalité de l’Ukraine est qu’elle ne peut fonctionner sur le plan énergétique, économique sans avoir de bonnes relations avec la Russie. D’autre part, il n’est pas si simple pour la Russie de se passer économiquement de l’Ukraine. Or, l’économie ukrainienne s’est relevée, ce n’est plus la dépression des années 90, même si elle reste en difficulté. Il va y avoir là de sérieux enjeux telle la redéfinition des accords gaziers et pétroliers, douaniers, entre autres.

Anne de Tinguy : Il y a une spécificité ukrainienne, c’est indéniable. En Ukraine, il n’y a pas eu de conflit armé depuis 1991... Quant à la récente menace séparatiste de l’Ukraine orientale, je ne la pense pas réelle.

Jean Radvanyi : Cette menace n’était qu’un argument électoral ! En dépit de la fracture au sein de l’opinion, l’idée de l’existence d’une Ukraine indépendante et unie reste le programme commun minimum de tous les courants ukrainiens.

Dans votre ouvrage les Etats postsoviétiques, vous constatez le difficile passage à la démocratie et au marché de l’ensemble des pays post-soviétiques. Ont-ils échoué dans leur révolution démocratique ?

Jean Radvanyi : Pourquoi d’emblée parler d’échec ? On critique ces peuples et leurs dirigeants car ils n’ont pas réussi à faire, en treize ans, ce que la France a eu bien du mal à faire en un siècle et demi avec quatre révolutions et plusieurs guerres. Il faut se rappeler que ces pays partent des ruines d’un régime soviétique avec une idéologie officielle, une construction sociale, politique. Ces difficultés sont donc logiques. Tous se sont engagés dans la voie de la démocratie de marché et de l’adoption de règles économiques même par les régimes les plus autoritaires. Sur le plan démocratique, les résultats sont plus disparates. Des pays ont été tentés par diverses démarches dont les plus autoritaires. D’autres se sont orientés vers un modèle de démocratie parlementaire plus ou moins efficace. Il faut savoir qu’au départ ces peuples n’ont pas de partis constitués, ils ignorent ce qu’est une vraie vie politique. Il leur fallait tout apprendre, tout construire. Sans compter les difficultés liées aux héritages soviétiques ou pré-soviétiques et celles liées à des facteurs géopolitiques. Imaginez la Géorgie, coincée entre la Turquie, la Russie et les conflits caucasiens !

Vous expliquez ces problèmes démocratiques notamment par la difficulté d’affirmation identitaire de ces pays. Comment faites-vous le lien ?

Jean Radvanyi : Sur les quinze républiques de l’ex-URSS, quatre seulement avaient une expérience étatique autonome : les trois Etats baltes et la Russie. Les autres sont sorties de l’URSS avec parfois le sentiment d’avoir déjà une identité stabilisée. En fait, elles étaient beaucoup plus fragiles qu’il ne semblait en raison de compositions ethniques particulières, de régionalismes exacerbés maltraités dans la période soviétique et qui ont rejailli au moment de l’indépendance. Ces nouveaux Etats, pour affirmer leur souveraineté, ont dû répondre à des questions sur ce qu’est leur peuple, leurs frontières, parfois leur langue, leur religion. Songez qu’en Géorgie on parle quatre langues ! Or, la résolution de ces problèmes identitaires est un préalable à la démocratisation. Aux élites donc de trouver de larges consensus pour que la démocratie fonctionne dans les nouveaux cadres territoriaux. Une des tâches de Victor Iouchtchenko, s’il est élu, sera de réaffirmer l’identité ukrainienne par-delà les clivages entre les russophones et les ukrainophones, entre les quatre clergés orthodoxes en conflit les uns avec les autres.

Ces problèmes d’identité favorisent-ils l’influence de Moscou sur ces pays ?

Jean Radvanyi : Moscou a joué sur ces clivages identitaires pour maintenir son influence. Ce fut le cas dans les conflits caucasiens, mais aussi en Ukraine sur la question religieuse. Le patriarcat de Moscou, évidemment, soutient la partie du clergé orthodoxe ukrainien qui reconnaît son rôle dirigeant. Toutefois, l’instrumentalisation par Moscou de ces querelles a souvent été contre-productive. Les peuples n’aiment pas que leurs voisins se mêlent de leurs affaires et la façon dont la Russie s’y prend est généralement très maladroite.

Anne de Tinguy : Cette maladresse, qui provoque des sentiments antirusses parfois très prononcés, vient des difficultés de la Russie à comprendre les évolutions de l’Ukraine. C’était aussi vrai durant le mandat de Boris Eltsine. Cela dit, ces sentiments sont très différents selon les pays de la CEI (1). Dans un pays comme la Biélorussie, l’idée apparemment prévaut que sans la Russie, il n’y a pas d’avenir.

L’Europe a favorisé l’affirmation par tous ces Etats de leur souveraineté, mais on lui reproche son intérêt tardif à l’égard de l’Ukraine et son silence à l’égard du massacre tchétchène...

Anne de Tinguy : Je suis d’accord sur la question tchétchène, le silence des Occidentaux est pesant, non sans conséquences. Mais ce silence des Etats est lié à leur souci de ne pas isoler, de ne pas humilier la Russie plus qu’elle ne l’est, afin de l’intégrer dans un espace européen. Ce n’est pas une situation facile à gérer. Quant à l’Ukraine, l’UE n’a commencé à s’y intéresser qu’en 2002, en raison de son élargissement à l’Est. Elle a alors pris conscience qu’elle allait avoir de nouveaux voisins dont les évolutions la concernaient directement. Elle a donc défini une politique de voisinage dont le sens est d’avoir autour d’elle un cercle de pays amis et « bien gouvernés »...

Au vu des récentes tensions entre Poutine et les Etats-Unis, certains analystes replacent la crise ukrainienne dans le contexte plus large de l’affrontement Est-Ouest. Vous partagez cette lecture ?

Anne de Tinguy : Il y a surtout une préoccupation internationale devant l’évolution du régime de Vladimir Poutine et en aucun cas une résurgence de la guerre froide, d’autant plus enterrée qu’il n’y a plus d’Est. Pour moi, cette crise ukrainienne révèle avant tout un problème russe. La Russie va-t-elle accepter tout simplement l’indépendance ukrainienne ? La réaction du président Poutine à la « révolution orange » montre que la réponse n’est pas encore évidente.

Jean Radvanyi : Au-delà du cas ukrainien, cela pose un problème majeur sur le choix politique en Russie : est-il concevable que la Russie puisse redéfinir une identité russe stable sans accepter que les anciennes colonies impériales soient indépendantes ? Cela veut dire redéfinir les mécanismes de la politique extérieure, l’équilibre entre les actions diplomatiques, économiques et militaires. Pour l’instant, la crise ukrainienne montre que cet aggiornamento n’a pas été fait. Et l’évolution autoritaire du régime de Vladimir Poutine laisse mal présager un véritable débat, pour que ces questions puissent être discutées au sein de la population et des élites.

Qu’est-ce qui pourrait provoquer une telle remise en question ?

Jean Radvanyi : Je crois que la probable victoire de Viktor Iouchtchenko en Ukraine va être un coup très sévère porté à Vladimir Poutine en Russie même. Les Russes ont observé les événements, la façon dont leur président s’est engagé, et je crois qu’il va y avoir au sein de l’opinion russe des retours qui risquent d’être très déstabilisants pour lui. Va-t-il changer sa façon de faire ? Il est trop tôt pour le savoir.

L’Europe peut-elle encore jouer un rôle de médiateur malgré ses récentes frictions avec le président Poutine ?

Anne de Tinguy : L’Europe a un rôle à jouer, mais elle se doit d’être très prudente en évitant de donner des conseils qui seraient mal interprétés. Il ne faut pas non plus accepter l’inacceptable. Les relations avec la Russie restent très délicates. On voit bien que cet espace commun Russie-Europe décidé en 2003 se heurte à l’absence de valeurs communes. Sur la guerre en Tchétchénie, entre autres, les désaccords sont fondamentaux.

Jean Radvanyi : L’Europe ne peut qu’être prudente car il faut comprendre que les évolutions au sein de la société russe sont aussi très complexes. Actuellement s’y développe un courant favorable à l’enfermement à tous points de vue : économique, culturel, etc. C’est sans doute cela le danger principal. A cet égard, l’Europe a un rôle à jouer : développer avec la Russie toutes les formes possible de coopération, c’est le meilleur antidote contre l’autoritarisme.

Chakri BelaÏd

1. Communauté des Etats indépendants

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