Accueil > Culture | Par Bernard Hasquenoph | 17 septembre 2012

Un Louvre arabe ou islamique ?

Le choix du terme « Islam » pour nommer de nouvelles salles d’exposition au Louvre prête à confusion. Une ambiguïté qui révèle un projet autant artistique que politique.

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Débat - En recevant sur France Inter Henri Loyrette président-directeur du musée du Louvre à l’occasion de l’ouverture des nouvelles salles des Arts de l’Islam, le journaliste Patrick Cohen a mis les pieds dans le plat. Pourquoi nommer par une référence religieuse la production de civilisations qui englobent des communautés tout aussi bien musulmanes, chrétiennes que juives ? C’est une première au Louvre où la classification des objets conservés relevait jusque là de critères uniquement d’espace ou de genre : Antiquités égyptiennes, Antiquités grecques, étrusques et romaines, Antiquités orientales, Sculptures, Objets d’art, Peintures, Arts Graphiques. Le choix du nom « Islam » plutôt que l’adjectif « islamique » ne fait que renforcer la connotation religieuse de ce huitième département du premier de nos musées français.

Redéployée sur trois niveaux, sous le voile luminescent et mordoré conçu par les architectes Mario Bellini et Rudy Ricciotti, cette collection exceptionnelle comptant 18 000 oeuvres – 3 000 seront exposées - était inclue auparavant dans les Antiquités orientales. Elle couvre une large période allant du VIIème au XIXème siècle, sur une étendue géographie courant sur trois continents, de l’Espagne jusqu’à l’Inde moghole... pour un « art essentiellement profane » indique Henri Loyrette.


Alors ? « Islam en français avec un grand I signifie une civilisation et pas une religion qui s’écrit avec un petit i » répond-t-il. Pourtant « civilisation islamique » et « civilisation arabe » ne recouvrent-elles pas historiquement le même champ ? « Arabe » a d’ailleurs été le terme retenu par le Metropolitan Museum de New York pour rouvrir, en novembre 2011, ses salles rénovées consacrées à une collection à peu près semblable à celle du Louvre. Elles furent alors dénommées : « The Galleries for the Art of the Arab Lands ».

Sophie Makariou, directrice du département parisien des Arts de l’Islam, défend le choix du Louvre, insistant sur le fait que l’art islamique ne se limite pas à l’art musulman : « Nous voulons dévoiler l’Islam de Qusta ibn Luqa, grand mathématicien chrétien et auteur d’oeuvres essentielles de la science arabe à Bagdad au IXe siècle, ou encore celle de Recemundo (Rabbi ben Zaïd), Evêque de Cordoue, un familier de la cour du calife de Cordoue qui écrivait en arabe, mais aussi l’Islam de Moïse Maïmonide, grand savant juif qui a écrit son oeuvre en arabe, annotée en caractères hébraïques... » [1]. Et d’affirmer à l’AFP : « Le mot Islam, il faut l’assumer, lui redonner sa grandeur, il faut le porter, il ne faut pas le laisser aux djihadistes ». Un tel programme est-il du ressort d’un musée à vocation scientifique ?

Un geste artistique et politique

Ces discussions sont autant de subtilités qui risquent d’échapper au plus grand monde qui entendra le mot « Islam » dans son sens uniquement religieux. C’est toute l’ambiguïté de ce projet, « geste  » artistique en même temps que politique, dimension parfaitement assumée par le patron du Louvre. Voulu par le Président Chirac pour « conforter la vocation universelle de cette prestigieuse institution afin qu’elle puisse mieux faire connaître à son très vaste public la contribution exceptionnelle des civilisations de l’Islam à l’histoire de l’humanité  » [2], ce nouveau département a été institué par décret en août 2003, le traumatisme des événements du 11 septembre 2001 n’y étant pas pour rien, comme le révèle aujourd’hui Henri Loyrette.

En juillet 2008, ce fut Nicolas Sarkozy qui présida la cérémonie de pose de la première pierre du futur espace d’exposition, par un discours des plus politiques, prononcé devant le Prince Alwaleed Bin Talal Bin Abdulaziz Al Saud, mécène fondateur : « La France est l’amie des pays arabes. La France veut la paix. La France ne veut pas du choc des civilisations entre l’Orient et l’Occident...  » Histoire de brouiller un peu plus les pistes, le président français employa alors le terme « Islam » uniquement dans son acception religieuse : « C’est l’occasion pour les Français et tous les visiteurs étrangers du Louvre et de la France de voir que l’Islam, c’est le progrès, la science, la finesse, la modernité et que le fanatisme au nom de l’Islam, c’est un dévoiement de l’Islam. Tuer au nom de l’Islam, c’est bafouer l’Islam. Ne pas respecter les droits de la femme au nom de l’Islam, c’est bafouer l’Islam...  » Sur un autre ton, il en a été de même avec le président Hollande lors de l’inauguration du 20 septembre, en évoquant, dans un face-à-face, « l’Europe chrétienne et les cultures d’islam ».

Département des Arts de l’Islam, musée du Louvre, Paris : www.louvre.fr/departement-arts-islam. Ouverture au public samedi 22 septembre.

Notes

[1Les arts de l’Islam au musée du Louvre, sous la direction de Sophie Makariou, coéd. musée du Louvre éditions/Hazan.

[2Discours de Troyes, 14 octobre 2002.

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