Accueil > Politique | Editorial par Rémi Douat | 1er février 2008

Un néoconservatisme nommé rupture

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Nous l’avons écrit et raconté à l’envi. Nicolas Sarkozy n’a pas gagné seulement grâce à un véritable talent de communication. Pas uniquement parce qu’il a su faire marcher les médias pour lui ou parce qu’il est copain avec les plus grands industriels du pays. Tout cela était peut-être indispensable à la prise de l’Elysée, mais il est surtout l’homme qui a fait sienne l’opinion que « le pouvoir se gagne par les idées », ce qui est en soi une rupture avec sa famille politique.

Rupture. La posture revient comme un leitmotiv. C’est ici que le communicant est talentueux. Imposer un calendrier à la presse, mettre en scène sa toute-puissance, instrumentaliser une gauche séduite par une « ouverture » qui se referme comme un piège, et surtout bouger et encore bouger, faire croire que la surenchère de mouvements et la frénésie communicationnelle sont les conditions de la transformation sociale qu’il revendique. L’agitation médiatique finit par être ridicule et semble même enfin le pénaliser de quelques points de popularité. Mais il convient sûrement de s’arrêter sur cette intense communication qui parvient à présenter sous l’angle de la rupture une action réactionnaire, dans le sens le plus pur du terme, visant à réinstaurer des institutions antérieures. Un véritable néoconservatisme, au nom de la rupture.

Ainsi sur l’immigration, Nicolas Sarkozy, se pose en homme de la modernité, prenant le taureau par les cornes. « J’ai demandé au ministre de l’Immigration, Brice Hortefeux, d’aller jusqu’au bout d’une politique fondée sur des quotas, déclarait-il aux journalistes venus le voir à l’Elysée le 8 janvier dernier. Cela fait trop longtemps qu’on en parle. Tout le monde sait que c’est la seule solution. » Si Sarkozy se pose comme l’homme du courage et de la détermination, il fait en réalité du neuf avec du vieux. Sur ce thème, c’est Pierre Henry, le directeur général de France Terre d’asile, qui a levé le lièvre. Il nous apprend que la question des quotas est une vieille idée née au XIXe siècle aux Etats-Unis. Il s’agissait, à l’époque, d’interdire l’immigration chinoise. En 1965, les quotas ethniques sont abandonnés, sous la pression du mouvement des droits civiques du pays. De plus, les experts savent bien que les quotas ne sont jamais atteints pour les professions qualifiées, nous raconte Pierre Henry. « Il s’agit simplement pour le gouvernement de lancer un pavé dans la mare » , ajoute-t-il. De l’agitation, coûte que coûte.

Sur la laïcité, le chanoine honoraire de la basilique de Latran, l’autre petit nom du président depuis son passage chez Benoît XVI accompagné de la fine fleur des arts, Jean-Marie Bigard, il semble que là aussi on se tourne résolument vers le passé. « Deux défis contribueront à structurer la société internationale du XXIe siècle, peut-être plus profondément que les idéologies du XXe » , déclarait récemment le président. Le changement climatique, a-t-il dit, « et le retour du religieux dans toutes les sociétés » . Un peu plus tard, dans l’Yonne, il évoque « les racines chrétiennes de la France » en précisant que c’est son « identité » , et évoque « le long manteau d’église qui couvre la France » . Ramener l’identité nationale aux racines chrétiennes, le thème est cher à l’extrême droite. Quant à la rupture, voilà qu’elle balaye la loi de 1905, elle qui impose à l’Etat et à ses représentants une stricte neutralité.

Du côté de la justice, c’est encore vers le passé qu’il faut se tourner, loin, très loin. La loi sur la « rétention de sûreté », permettra, après l’exécution de la peine de prison, de prolonger : indéfiniment, sans peine et sans infraction : l’enfermement des personnes d’une « particulière dangerosité » . « Après un siècle, nous voyons réapparaître le spectre de « l’homme dangereux » des positivistes italiens Lombroso et Ferri, et la conception d’un appareil judiciaire voué à diagnostiquer et traiter la dangerosité pénale. On sait à quelles dérives funestes cette approche a conduit le système répressif des Etats totalitaires. » Ce n’est pas un dangereux gauchiste qui le dit, mais l’un de nos grands sages du droit, Robert Badinter.

Passée presque aussi inaperçue, (rappelez-vous, c’est l’Elysées qui décide de l’agenda médiatique et, en janvier, on a dit Carla pour tout le monde), la signature de l’accord sur la réforme du marché du travail. Ce dernier prévoit notamment

la possibilité d’une rupture de contrat de travail « à l’amiable ». Idéal dans un monde enchanté, où le rapport de force et le lien de subordination avec l’employeur n’existeraient pas. Pour la CGT, qui a refusé de signer, ce texte va « aggraver la précarité ». Pour les autres, tous signataires, la hausse des indemnités de licenciement pour les salariés ayant une ancienneté supérieure à un an équilibre l’accord. Des décennies de combat pour que les salariés ne soient pas des kleenex, vendues pour pas trop cher au Medef. Dont la présidente, Laurence Parisot, pavoise à longueur de colonnes, heureuse de cet accord « révolutionnaire ».

La perte des droits fondamentaux des travailleurs ne s’arrête pas là. Là encore la modernité de Sarkozy et de son équipe est frappante. En créant les prud’hommes en 1806, Napoléon décide que cette juridiction pourra être créée partout où le besoin s’en ressent. Deux cents ans après, Rachida Dati s’apprête, elle, à fermer 63 de ces tribunaux précieux et gratuits. Là où la seule vraie rupture serait de renforcer leurs moyens défaillants. R.D.

Paru dans Regards n°48, février 2009

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