Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er mai 2000

Un radical absolu

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De nombreux livres et revues continuent d’interroger l’un des auteurs majeurs de ce siècle, Georges Bataille, dont l’oeuvre reste productive, notamment dans l’ordre de la transgression (1). Et aussi de sonder la confrontation Sartre/Bataille, tout autant productive dans l’ordre de l’engagement (politique) des intellectuels.

Signe du temps, les Temps modernes, (2) la revue fondée par Sartre au lendemain de la guerre, consacrait, il y a un peu plus d’un an, un numéro spécial à Georges Bataille (3). Improbable il y a peu, car l’auteur de la Nausée n’avait pas été tendre pour celui de Histoire de l’oeil, notamment dans un article des Situations intitulé "Un nouveau mystique". Dans ce numéro spécial, Jean-François Louette, de manière convaincante, montre que, en s’attaquant à Bataille, Sartre ne faisait rien d’autre que de régler ses comptes avec lui-même, comme si Georges Bataille représentait un frère de pensée ou, du moins, de problèmes. "Sartre et Bataille se définissent tous deux comme des héritiers compliqués de Nietzsche, lancés dans l’entreprise difficile de l’athéisme", note-t-il. De fait, l’une des images fondamentales de Bataille retenues par la postérité est ce "mystique impossible", ce mystique athée qui s’est peut-être longtemps souvenu de sa crise religieuse d’adolescence. Un premier choix de lettres (1917 - 1962), publié en 1997, avait commencé à jeter un peu de réel sur une image déifiée. L’édition de Michel Surya montrait un Georges Bataille acharné au travail, soucieux de construire un groupe susceptible de progresser dans la réflexion, attentif à tous les arts, ce qui ne le distinguait pas de sa vocation fondamentale de philosophe : quoique n’étant pas universitaire puisqu’il vient de l’école des Chartes : et surtout un ami infatigable et authentique bien que très exigeant.

Sartre et Bataille, héritiers compliqués de Niezsche

Avec l’Apprenti sorcier, (4) l’auteur de l’édition, Marina Galletti, livre une autre possibilité de lecture de la correspondance de Bataille. C’est qu’elle se consacre à une période encore insuffisamment connue du romancier du Bleu du ciel (démarches individuelles sur fond de guerre d’Espagne et de stalinisme) : 1932-1939, soit la période dite militante du bibliothécaire, puisque celui que Foucault tient pour "un des écrivains les plus importants de son siècle" a dû travailler comme salarié pratiquement toute sa vie pour se nourrir : chichement :, cela ajouté à un travail d’édition, d’écrivain, de philosophe, d’anthropologue auquel il s’est donné tout entier. Bataille, dès le début des années trente, collaborait activement à la revue de Boris Souvarine, la Critique sociale, et fréquentait, là ou ailleurs, Raymond Queneau, Michel Leiris, Pierre Kaan, Roger Caillois, André Masson...

Empêcher les gens "de préférer jouer les marmottes"

Que ce soit à la Critique sociale ou aux revues qu’il a ensuite lui-même fondées (Documents en 1929 ; Contre-Attaque en 1935 ; Acéphale, une revue et une société secrè-te, en 1936), Bataille ne se départit pas d’une attitude faite d’exigence, de rigueur, d’abnégation. Dans l’Apprenti sorcier, on comprend mieux encore combien Bataille devait être difficile à vivre, compte tenu des impératifs qu’il entend satisfaire : "voir s’il est possible d’aider les gens à prendre conscience de ce qu’ils vivent et à les empêcher, si c’est possible, de préférer jouer les marmottes." Ce qu’il abhorre avant tout, et qu’il sent venir : le fascisme : d’où sa hargne au combat. "L’humanité entière est menacée d’une réduction à un immense système d’esclavage de tous", craint-il. Et il ne cache pas, en la circonstance, sa déception du socialisme dans sa version stalinienne, ce qui lui fait dire : "Le « monstre » dont nous devons triompher a trois têtes, trois têtes ennemies, christianisme, socialisme et fascisme." On comprend, après cela, que Bataille, dans les années trente, ait connu une certaine forme de solitude plus souvent qu’à son tour.

Ce qui peut gêner chez Bataille est la profusion de l’oeuvre : il n’est aucun domaine du réel qu’il ne tente de faire sien, portant son attention sur des choses auxquelles on prêtait peu, à l’époque, de considération. La sexualité, ne commentons pas, mais que dire d’un travail dont un pan se consacrait : si l’on tient à conserver les classements habituels : à l’économie d’une façon pour le moins hétérodoxe, en pensant les sociétés non en fonction de la production, mais de la dépense, notion essentielle d’un ensemble qui soulève toujours autant de difficultés théoriques. De son vivant, déjà, on se méfiait de cet homme au savoir extra-universitaire impressionnant et qui se mêlait de tout, sans souci de chapelle ou de coterie quelconques.

Flageller "la honte et la peur que les hommes ont de leur nature"

Devant "la défaillance du monde actuel", il passe donc les années trente à lutter sous de multiples formes contre le fascisme et les oppressions, quelles qu’elles soient. Il va jusqu’à créer une société secrète, avec ses rites et sa sacralité. C’est que le sacré, de même qu’une nouvelle morale, se doivent d’accompagner les révolutions authentiques, auxquelles il consacre toute son énergie jusqu’à la guerre. "Nous flagellerons la honte et la peur que les hommes ont de leur nature" clame-t-il sans ambages avant de définir que "l’homme ne vaut pas suivant le travail utile qu’il fournit, mais suivant la force contagieuse dont il dispose pour entraîner les autres dans une libre dépense de leur énergie, de leur joie et de leur vie". Totale, l’oeuvre de Bataille n’est pas pour autant clôturée. Elle nécessite un approfondissement constant, des relectures presque permanentes et, avant toute autre chose, l’abandon de tout préjugé.Marina Galletti a effectué un gros travail en publiant ces textes, lettres et documents ; certes, en raison d’un appareil critique très conséquent, mais aussi parce que Bataille n’est pas seul à y parler. De sorte qu’on comprend mieux les conflits qui peuvent survenir et qu’on se fait une idée peut-être plus proche de la réalité que celle impliquée par le Choix de lettres établi par Michel Surya (Gallimard, 1997) et qui brasse une période plus étendue et variée, de 1917 à 1962, année de la mort. Surtout, ce recueil permet de sortir de l’idée fausse qu’on pouvait nourrir, à savoir celle du sulfureux prosateur de Histoire de l’oeil (signé Lord Auch), ou de

Ma mère ou le Mort, ces deux derniers textes parus de manière posthume. C’est à croire que le penseur n’accordait probablement pas à son oeuvre romanesque la place qu’elle devrait occuper dans l’ensemble et dans l’histoire de la littérature tout court. A moins que : et l’usage du pseudonyme peut être interprété en ce sens : Bataille n’ait pas voulu entamer l’image respectable du bibliothécaire de la BN (bibliothèque nationale) ou de celle d’Orléans où il a terminé sa carrière, d’ailleurs interrompue par la mort. Les censures qui ont perduré jusqu’aux années 70, ont conduit les livres de Bataille dans les arrière-boutiques ou dans les sex shop. Impossible (mot bataillien !) pendant longtemps de le trouver en librairie. Comment deviner, donc, derrière l’image sulfureuse, le philosophe, l’économiste, l’ethnologue, l’esthète qu’il fut ? (5)

1. Sartre/Bataille, Revue Lignes, nouvelle série, n°1, mars 200. Editions Léo Scheer, 22 rue de l’Arcade, 75008 Paris. Lire aussi Philippe Solers, "Solitude de Bataille" in l’Infini n° 69, printemps 2000.

2. N° 602 daté décembre 1998 - janvier et février 1999.

3. Bataille est, lui, le fondateur de la Revue Critique, aujourd’hui éditée par les éditions de Minuit.

4. Etablie et formidablement commentée par Marina Galletti l’Apprenti Sorcier, concerne les textes, lettres et documents couvrant la période 1932 - 1939, soit la période "communiste anti-stalinienne" de Bataille. Editions de la Différence, coll. Les essais, 1998.

5. Les oeuvres complètes, en 12 volumes, sont disponibles chez Gallimard. Nombre d’ouvrages sont disponibles en poche, notamment les plus connus (la Littérature et le mal ; les Larmes d’Eros ; le Coupable ; Théorie de la religion ; l’Expérience intérieure ; Histoire de l’oeil ; Ma mère, etc.) ou aux éditions de Minuit (la Part maudite ; l’Abbé C., etc.)

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