Accueil > Culture | Par Juliette Cerf | 1er octobre 2006

Une cour à Bamako

Bamako, d’Abderrahmane Sissako, est un film habité par l’urgence d’une Afrique oubliée dans sa solitude. C’est le cri d’un cinéaste mauritanien qui convoque la parole politique d’un tribunal dans la cour modeste de son enfance, au Mali, pour faire le procès de la mondialisation.

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"Ma parole ne restera pas en moi ", affirme le premier protagoniste qui apparaît à l’écran. Nous ne sommes pas allongés sur un divan. Nous sommes debout, les yeux grands ouverts, en plein tribunal : la libération annoncée de cette parole est politique bien plus que psychanalytique. Ici, la petitesse de l’ego est diffractée, son onde de choc se répand sur la carte du monde, du Nord au Sud. Le procès fictionnel mis en scène par Bamako, d’Abderrahmane Sissako, donne à entendre les voix qu’étouffe la voie dominante de la mondialisation. Autant de témoignages, ancrés dans la réalité, non dévorés par la nature prédatrice du système mis en accusation. Dans la cour d’une maison de Bamako, au Mali, a lieu un procès imaginaire, celui des organisations internationales, FMI et Banque mondiale, intenté par la société civile africaine. Lieu d’une parole politique érudite (à la barre défilent notamment Aminata Traoré et l’avocat William Bourdon), le tribunal n’en reste pas moins un lieu de vie. Les enfants jouent, un homme se meurt, une femme s’habille, un couple se sépare. Les teintures rouges libèrent des flaques de sang. C’est bien par cette habileté à inscrire un procès majeur dans la chair de ces vies minuscules que le film se distingue. A la théâtralisation judiciaire de la parole répondent les silences d’un loufoque western spaghetti. Aux blessures du continent, les larmes d’une chanteuse interprétée par Aïssa Maïga. Cathartique, la libération de cette parole se fait grondante : l’urgence de penser une recivilisation de la mondialisation. Il arrive que l’imaginaire fasse Histoire.

Entretien avec Abderrahmane Sissako

Votre film joue sur le double sens du mot cour, cour de justice, cour de maison.

Abderrahmane Sissako. Oui, le titre de départ, c’était La Cour. Cette homophonie n’était valable qu’en français, or je voulais que mon film dépasse les relations franco-africaines. Cette idée m’a aidé à expliquer ce que je voulais faire, à fédérer les gens autour du projet. J’ai grandi dans cette maison qui se trouve à Bamako dans le quartier populaire d’Hamdallaye. Elle a toujours été habitée par des parents proches ou lointains. Elle a gardé son objet social, mon père ouvrait ses portes à d’autres personnes, les enfants de ses frères, des gens venus dans la capitale pour étudier, des voisins. On y vivait à vingt ou trente.

Qu’est-ce qui a motivé ce film ?

A.S. Dans cette cour, avec ma famille, des amis, on débattait de sujets sociaux, politiques, concernant le pays et le continent. Je pense qu’inconsciemment mon désir d’être cinéaste est né de ces discussions passionnées. D’une prise de conscience que les choses doivent changer. Quand on appartient au continent africain, l’acte de filmer est un acte rare, difficile. On est dans l’urgence de dire certaines choses et ces choses concernent le peuple. Ce ne sont pas des petites histoires d’appartement. Certaines régions sont dans l’urgence de crier, d’interpeller le reste du monde sur leur situation. Notamment sur une forme de solitude due à la destruction du tissu social. C’est le sens du suicide final.

Cette urgence était déjà présente dans vos films précédents...

A.S. Oui, mais là j’ai franchi un pas. Dans ma trajectoire de cinéaste, j’ai senti que je pouvais être frontal. Cette nécessité s’est vraiment imposée. Le propos devait être dit sans nuances. Le film peut avoir des contours oniriques, comiques, mais le propos non. Non qu’il soit nouveau, ce propos. Mais la forme cinématographique devait l’être. Je voulais faire un film, pas un procès. J’ai cherché l’harmonie de la forme. Les moments fictionnels montrent que la justice est dans les êtres, dans l’espoir des gens, dans l’écoute. Je n’aurais jamais fait ce film dans un tribunal. Si le préjudice, dans les chiffres, est terrible, la dignité est toujours là. Les gens sont debout pour parler, pour combattre.

Comment s’est déroulée l’écriture du film ? Les plaidoiries étaient-elles très écrites ?

A.S. J’ai écrit le concept. J’ai mis les gens, avocats, juges et témoins, en situations. J’ai provoqué ces situations, choisi les thèmes. Je me suis beaucoup documenté. Les témoins sont de vrais témoins car ils sont atteints dans leur vie par cette politique de l’ajustement structurel qui consiste à dire que, pour se développer, le pays doit avoir moins de médecins, d’enseignants. Puis j’ai laissé le film se dérouler. Les avocats choisissaient leurs propres mots, les juges interpellaient quand ils voulaient et les témoins répondaient d’eux-mêmes.

Aminata Traoré dit que l’Occident s’est infligé deux peurs, le terrorisme et l’immigration. Pouvez-vous développer ce point ?

A.S. Les autres pays sont réduits à cela par l’Occident. Le Moyen-Orient est réduit à l’islamisme terroriste. L’Occident s’est infligé la peur de l’immigration en oubliant que celui qui quitte son pays d’origine cherche à améliorer sa vie. On ne marche pas des nuits et des nuits dans le désert pour le plaisir. Les gens migrent car leur situation est dramatique. L’Europe doit être consciente qu’elle est responsable de cette situation. L’Afrique n’est pas pauvre, comme le dit encore Aminata Traoré, elle serait plutôt victime de ses richesses. Ces richesses du continent, c’est l’Occident qui en profite. Tout appartient aux multinationales. Aujourd’hui, nous exigeons un partage juste de la richesse de l’humanité. Une grande partie de cette richesse vient de chez nous. L’Afrique aujourd’hui est le miroir de ce qui se passe, mais par ricochet, d’autres pays plus riches, plus forts vivront la même chose.

Le problème essentiel aujourd’hui, c’est celui de la dette ?

A.S. Non, c’est celui de l’inégalité des rapports, d’un monde qui domine l’autre, qui réduit l’autre. L’Afrique n’est jamais valorisée. L’injustice est là tout le temps. Personne ne croira un jeune Africain voulant aller visiter Helsinki. On le suspectera toujours de vouloir rester là-bas à la différence d’un jeune Européen qui, lui, ira sans problème à Ouagadougou. Cette richesse inhérente à la liberté de partir est refusée à tout un continent. L’Europe se ferme, elle a peur. Aimé Césaire parlait déjà de cette Europe peureuse qui se répand et, fière, se surestime. Cela n’a pas changé avec la mondialisation.

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