Accueil > Culture | Par Marion Rousset | 1er novembre 2006

Une lucarne pour les écrivains

En France, plus d’un livre sur cinq est détruit faute d’avoir pu trouver des lecteurs. La Lucarne des écrivains est une librairie qui donne une visibilité à ces auteurs et maisons d’éditions qui ne font pas les têtes de gondole. Les stars, au placard...

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On ne peut pas le louper. Le Pilon trône sur le comptoir, attendant sagement d’être feuilleté par les clients qui passent à la caisse. Une place de choix pour un livre qui cumule pourtant les handicaps. Un auteur inconnu qui publie là son premier roman. Un éditeur indépendant, Quidam, qui porte bien son nom. Un titre en forme de mauvais présage... Mais La lucarne des écrivains semble bien décidée à conjurer le sort. La pile ainsi disposée rappelle, à qui l’ignorerait encore, l’ambition de cette nouvelle librairie parisienne : mettre en vedette des ouvrages qui partent généralement au pilon faute d’avoir trouvé leur place dans les rayons. Des ouvrages détruits pour n’avoir pas été assez visibles. Ce désir, la plupart des libraires indépendants le partagent. Mais ils le payent au prix fort : « Les libraires travaillent six jours sur sept, ouvrent à Noël et les jours fériés, et mangent du caillou. Ils se paient le SMIC ! », souligne le maître des lieux, Armel Louis. Et pour survivre, ils n’ont souvent d’autre choix que de mettre aussi en vitrine de purs produits marketing.

L’union fait la force

Rue de l’Ourcq, on ne mange pas de ce pain-là. Dans ce local de 85 mètres carrés loués 200 euros à la Ville, on aura beau farfouiller, mettre son nez dans les recoins les moins accessibles, décidément non, on ne trouvera pas le dernier pavé d’un certain ministre de l’Intérieur. Ni ceux d’un footballeur, d’une star éphémère ou d’un présentateur du 20 heures. Tout est parti d’un pari entre amis. Il y a quelques mois, un écrivain (Claude Duneton) et son vieux copain libraire (Armel Louis) décident de collecter des fonds auprès des auteurs et des éditeurs pour monter un lieu capable de les défendre. A l’époque, le second est au chômage. Il se lance vaillamment dans l’aventure, refermant la parenthèse sur vingt ans de salariat. « L’exemple de la librairie Equipage ouverte en 1999 grâce à des dons m’a conforté dans ce choix. » Il voit dans ce projet inédit une réponse à un problème économique qui affecte tous les acteurs du livre : « Le système de distribution classique étrangle les auteurs, les éditeurs et les libraires. » Et il sait que seule l’union fait la force. Une cinquantaine d’auteurs contactés par mail ont cassé leur tirelire. « Leur participation s’élève à 28 000 euros sur un budget total de 85 000 euros », chiffre-t-il. Les deux tiers restants, il les a empruntés à la banque et à l’Etat. De leur côté, plusieurs petites maisons d’édition ont mis la main à la pâte, déposant gratuitement chez lui non pas leurs dernières parutions, mais l’ensemble de leur stock.

Intermittents de l’édition

« Si mes livres ne sont pas vendus, ils ne seront pas payés », explique Claire D’Aurélie, responsable des éditions étrangement baptisées Paupières de terre. Mais cette ancienne libraire, enthousiasmée par le projet, y trouve aussi son compte. « Nous, les petits, nous sommes les intermittents de l’édition. Nous avons beaucoup de mal à diffuser nos livres », explique celle qui ne pourrait pas vivre si elle n’était aussi conteuse et animatrice d’ateliers. Même son de cloche du côté des éditions Parc : « Les médias ne sont plus des relais pour les petits éditeurs. A part Ruquier, les émissions littéraires ont disparu de l’écran », persifle John Gelder, mi-ironique mi-pessimiste.

Dans un univers soumis à une violente compétition, La lucarne des écrivains veut offrir aux victimes du système l’occasion de sortir de leur isolement, de se rencontrer, de s’entraider. Une fois n’est pas coutume... « Par définition, les écrivains sont des solitaires qui sont, en plus, mis en concurrence par leurs éditeurs. Cette fois, on a réussi à se regrouper. Ce projet est réjouissant, il s’agit d’une réaction politique. Des lieux comme la Société des gens de lettres (SGDL) ou la Maison des écrivains existent, mais dans une librairie, on est au contact des lecteurs ! », jubile l’écrivain Elisabeth Motsch.

« En France, plus d’un livre neuf sur cinq est détruit faute d’avoir pu trouver des lecteurs », avance Armel Louis. C’est vers ces auteurs-là que son cœur le porte. Au placard, les stars des médias ! Christine Angot et Amélie Nothomb sont rangées avec les autres, ni plus ni moins. Chloé Delaume et Grégoire Hervier sont exposés... sur l’étagère du bas. Et bien en vue, sur une table à mi-chemin entre le coin des enfants et celui des adultes, « un classique à lire absolument », La Littérature sans estomac de Pierre Jourde. Pas étonnant que la maison défende becs et ongles ce pamphlet qui tire à boulets rouges sur la critique mondaine. On peut ainsi y lire : « On connaît cette spécificité française, ceux qui parlent des livres sont aussi ceux qui les écrivent et qui les publient. » Il est plus surprenant, en revanche, que ce livre déjà âgé de quatre ans n’ait pas été supplanté par une nouveauté. « Même à la Fnac, la rotation s’est accélérée. Habituellement, les livres jeunesse ne restent que trois mois en rayon », déplore Elisabeth Motsch. Encore faut-il qu’ils aient fait leurs preuves. Un ouvrage qui ne se vend pas tout de suite a toutes les chances de disparaître plus vite encore du paysage. « Les livres ont trois semaines ou un mois pour exister », précise Armel Louis. Le constat vaudrait aussi, selon lui, pour les bibliothèques : « On est passé d’une bibliothèque de conservation à une bibliothèque de prêt. Cette transformation a renforcé le diktat de la demande et de la nouveauté. Les systèmes informatiques permettent de savoir à quelle fréquence un livre est emprunté. »

Un nouveau label

Après les poulets nourris au grain, on verra peut-être surgir un jour sur les couvertures des ouvrages un petit macaron doté de l’inscription « écrit par l’auteur ». C’est en tout cas un label que Claude Duneton songe à créer. « Au moins 50 % des livres exposés sur les tables des librairies n’ont pas été écrits par les gens qui les ont signés », s’emporte-t-il, soutenu par un confrère qui en profite pour renchérir : « On ne peut pas faire la différence au premier coup d’œil entre un vrai et un faux livre. Ils sont présentés de la même façon... » Armel Louis a beau s’en défendre, prétendant ne pas vouloir « faire la police des livres », cette posture morale laisse certains libraires pantois. Xavier Capodano ne se voit pas, quant à lui, « chasser le grand méchant ». Critique, il émet même des doutes sur l’indépendance revendiquée de La lucarne des écrivains : « En se liant avec des auteurs et des éditeurs, cette librairie se met un fil à la patte. Elle se devra de posséder tout le catalogue de telle maison d’édition ou toute la bibliographie de tel auteur. Je préfère que chacun garde son identité. » Reste à savoir quel rôle joueront ces actionnaires d’un nouveau genre...

La Lucarne des écrivains, 115, rue de l’Ourcq, 75019 Paris

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