Accueil > Culture | Par Patrice Fardeau | 1er décembre 1999

Une mondialité nommée littérature

Entretien avec Pascale Casanova

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Pascale Casanova propose de nouvelles méthodes de lecture de la littérature mondiale où, comme dans d’autres domaines, règnent l’inégalité et la loi des plus forts. Elle en montre les effets en s’attachant à ceux qui sont parvenus à s’affranchir de cette loi.

Comment peut-on aborder la littérature aujourd’hui ?

Pascale Casanova : J’ai posé l’hypothèse qu’on ne peut parler de la littérature que si on a un point de vue mondial ; ensuite, on fait l’hypothèse d’un univers fermé avec ses propres lois, qui ne sont pas réductibles au politique sans en être tout à fait indépendantes ; enfin, c’est un univers inégal. Ce sont les trois hypothèses sur lesquelles je fonde ce discours sur la littérature. Je propose une nouvelle méthode d’interprétation et de comparaison entre les textes. Sans doute cela devrait-il conduire à une réinterprétation de textes canoniques, comme ceux de Kafka, par exemple.

Votre approche est très novatrice. Vous essayez cependant de penser un phénomène à un moment où l’on peut se demander si le seul lieu où la mondialisation n’existe pas n’est pas la littérature. Qu’en pensez-vous ?

P.C. : Il serait très optimiste de dire qu’il n’y a aucun phénomène proche de la mondialisation qui s’y produise. Il n’y a pas de mondialisation littéraire, mais une mondialisation éditoriale. C’est-à-dire un phénomène commercial d’unification et d’uniformisation de la production romanesque dans le monde, notamment avec des productions américaines et des narrations néo-naturalistes, etc.

Vous dites d’ailleurs que l’avant-garde américaine est menacée autant que les autres...

P.C. : Bien sûr. On ne peut donc pas dire que, dans le domaine littéraire, il n’y ait pas de danger de mondialisation, de commercialisation, de "marchandisation". Peut-être toutefois est-ce un domaine qui résiste encore un peu, notamment en France, où nous sommes plus armés qu’ailleurs... Et encore.

Qu’est-ce qui fait que la France soit mieux armée ?

P.C. : Parce que le champ littéraire, l’espace littéraire français est le plus autonome du monde ; pour des raisons historiques, c’est le plus indépendant des lois économiques et politiques du monde ; le lieu où la littérature a eu le plus d’importance pour le plus grand nombre de gens. Mon propos n’est pas nationaliste : j’essaie d’expliquer pourquoi historiquement c’est ainsi. Il est rare de la penser en dehors des clôtures nationales et linguistiques. La littérature est plus liée que d’autres genres à la nation et aux traditions nationales. La poésie a cette particularité d’être toujours interprétée en termes nationaux.

Vous montrez comment la langue est le véhicule d’échange par excellence. Ne peut-on pas se demander si elle ne construit pas le réel ?

P.C. : Je ne m’aventure pas sur ces terrains-là. J’en reste au fait de tenter de savoir : qu’est-ce que la guerre des langues dans l’espace littéraire ? Autrement dit : est-ce qu’on peut dire, comme l’idéologie littéraire le fait croire, que les langues sont égales, que les traductions sont de simples choses transversales, neutres, par lesquelles on passe d’une langue à l’autre ?... Je pense que la traduction est un enjeu très grand et très fort. Certaines traductions sont des laissez-passer, des permis d’exister, des certificats de légitimité littéraire et non pas une simple translation d’une langue à une autre. C’est dans la langue que s’accumule le capital littéraire, si on peut parler ainsi, c’est-à-dire les formes littéraires, les débats, les manifestes, les traditions poétiques... Tout cela fait qu’une langue est littéraire ou plus littéraire qu’une autre ; c’est pourquoi je reprends le mot de Jakobson de "littérarité", pour essayer de faire comprendre ce que c’est que l’enjeu patrimonial de la langue.

Pour être lu, l’écrivain, quelle que soit son appartenance, ne doit-il pas surmonter de multiples frontières ? N’est-ce pas désespérant ?

P.C. : C’est assez désespérant, vous avez raison, mais en même temps, les gens qui sont confrontés à ces difficultés, les gens qui n’écrivent ni en français, ni en allemand, ni en anglais, ni en espagnol le savent beaucoup mieux que nous. C’est vrai que c’est tragique. Alors que l’idéologie littéraire fait croire que tout le monde est égal, que le génie et l’inspiration suffisent à vous faire entrer dans le Panthéon. Il y a un travail beaucoup plus grand, de consécration, des barrières terribles à franchir... Tout est placé pour que ceux que j’appelle les "excentriques", c’est-à-dire ceux qui sont éloignés des centres par la langue, le "capital" et par les préoccupations politiques, etc. voyagent de manière plus compliquée. Cela dit, quand ils parviennent à franchir tous ces obstacles, ils parviennent aussi à être grandement consacrés. Ceux qui ont trouvé les solutions formelles pour sortir, comme Kafka, Joyce, Beckett sont les grands révolutionnaires de ce temps. Donc c’est tragique, mais en même temps une possibilité de produire des innovations formelles et esthétiques extraordinaires.

Comment l’écrivain accède-t-il à l’universel quand il est contraint, dès le départ, par sa langue, ses conditions économiques et politiques ? N’est-ce pas miraculeux ?

P.C. : La question de l’universel est très compliquée parce que, bizarrement, il suffit d’avoir une frontière à franchir par rapport à un centre, il suffit d’être Suisse ou même Béarnais pour connaître le problème. Si vous êtes Français, Allemand, Anglais ou Espagnol, la question de l’universel ne se pose pas parce que vous êtes d’emblée universel. Vous êtes universel avant même d’avoir publié. Et l’universel et le littéraire, c’est pareil. L’universel, c’est la littérature.

La nouveauté, chez vous, est que vous considérez l’universel comme une dynamique contradictoire, qui met de nombreux facteurs en lutte.P.C. : C’est ça. Et c’est un objet d’Histoire aussi. ça ne tombe pas du ciel. L’universel, c’est une catégorie historique compliquée qui s’est mise en place après des bagarres autour de la définition. J’ai essayé de montrer, par exemple, les luttes au sein du Prix Nobel qui est le laboratoire de l’universel en pratique. Le certificat d’universalité ne tombe pas du ciel.

Pourquoi faites-vous référence au théâtre et non au cinéma ?

P.C. : Parce que le théâtre est encore du domaine littéraire, ce que n’est plus le cinéma. J’y fais référence pour expliquer le rôle de Paris. J’essaie de souligner, dans une note, le rôle de Paris en matière littéraire aujourd’hui : il est très contesté : on dit que Paris est fini, etc. Pour comprendre pourquoi Paris est toujours une capitale littéraire, il faut par exemple comprendre que Paris est une très grande capitale du cinéma. C’est par Paris que se sont faits Nicholas Ray, Woody Allen, Aki Kaurismäki, et c’est encore à Paris qu’un Manuel de Oliveira trouve de l’argent pour faire ses films. Il n’y a plus qu’un seul lieu où peuvent vivre les "petits" cinémas, celui des "petits" pays, c’est Paris. Pour des raisons historiques qui, je crois, sont les mêmes qu’en ce qui concerne le capital littéraire. On continue à traduire beaucoup et je pense que Paris est la capitale des "petites" nations ;"petits" pays ; "petites" langues. Il faut que Paris continue dans ce rôle ; sinon personne ne la remplacera.

Sartre n’est-il pas le dernier grand universel ?

P.C. : Je ne sais pas si on peut dire les choses ainsi. Je pense que c’est un des très grands fournisseurs de légitimité et d’universalité à Paris. C’est quelqu’un qui a incarné, à un moment, la quasi-totalité du capital littéraire français. Le fait qu’il ait consacré Faulkner, par exemple, du point de vue littéraire, a été extrêmement important. C’est lui qui a dit : "Faulkner est le plus grand écrivain de sa génération", et c’est par lui que Faulkner, qui était totalement inconnu aux Etats-Unis, est tout à coup devenu très connu et a obtenu par la suite le Prix Nobel. Plus que le rôle de Sartre, cela montre le rôle essentiel que Paris joue dans cet univers littéraire et la fonction de Paris comme capitale mondiale de la littérature. C’est un rôle très particulier, très disputé encore aujourd’hui (prétendants : Londres, Barcelone, Francfort, New York). Mais les Américains ne traduisent personne, ce qui est un indice de fermeture majeure puisque les Anglo-Saxons ne s’intéressent qu’à l’aire linguistique anglaise. Ils ne traduisent pas les "petites" langues, ce qui est un indice de non-capitalisation mondiale. New York est une grande place éditoriale, commerciale, mais pas littéraire. n

Pascale Casanova,

la République mondiale des lettres,

Seuil, 1999, 493 p., 180 F.

* Critique littéraire. Auteur de Beckett l’abstracteur, Seuil, 1997, la République mondiale des lettres, Seuil, 1999.

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