Accueil > Culture | Créations par Diane Scott | 19 avril 2011

Une mythologie de la culture populaire

La publication récente en France d’un essai ancien sur la culture
américaine du XIXe siècle remet en avant la notion de « culture populaire ».
La thèse de l’historien semble promouvoir le discours anti-intellectualiste.

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Au moment où la notion de populisme est à
la mode dans le discours politique et permet
de confondre, sans autre forme de procès,
les extrêmes électoraux, les éditions de
La Découverte viennent de publier un livre
de l’historien Lawrence W. Levine sur la « culture populaire »,
paru aux Etats-Unis en 1988 : Culture d’en haut, culture d’en
bas, L’émergence des hiérarchies culturelles aux Etats-Unis
.
Ce sont trois articles du début des années 1980 qui ont un
double mérite. D’abord celui de dépeindre par touches un
panorama culturel des Etats-Unis de la Conquête de l’Ouest
jusqu’à la Première guerre mondiale, panorama détaillé sinon
savant. Le mérite est aussi de formuler clairement des
éléments que l’on rattache à la notion de culture populaire
sans que, généralement, ils ne soient autre chose que des
présupposés, des idées implicites. Lawrence W. Levine
déploie donc un argumentaire sur une certaine séquence
de la culture américaine, qualifie cette séquence d’authentique
culture populaire et fournit ce faisant un objet conséquent
pour la discussion. Autrement dit, Levine se risque à
proposer, sinon une définition, du moins un exemple de ce
qu’il estime avoir été une tranche
historique de culture populaire.
Usage à discuter mais usage
conséquent d’une notion excessivement
galvaudée.

Perversion

La thèse de Levine est la suivante :
les hiérarchies culturelles avec lesquelles
nous vivons – que les analyses
de la sociologie nous forcent
à considérer, et selon lesquelles la
fréquentation de certaines choses
« ferait bien » tandis que d’autres
« feraient moins bien » – n’ont pas
toujours existé. Elles sont le fruit
de la perversion d’une situation
antérieure, celle d’une « culture
publique partagée », où les hiérarchies
entre « haute » et « basse »
culture n’existaient pas – classement
que la culture anglo-saxonne
opère en empruntant ses termes
à la phrénologie : highbrow et
lowbrow (front haut et front bas).
Que le classement classe, pour
reprendre les termes de Bourdieu,
apparaît à Levine, à la fois comme
une chose insupportable et comme une construction historique. Il en dénonce le caractère de construction récente parce que cela lui est insoutenable.

Tout d’abord, il faut s’arrêter sur la description de la société
américaine pendant la Conquête de l’Ouest – fin XVIIIe - fin
XIXe siècle – dont Levine fait le cadre de cette culture populaire
authentique. En effet, Shakespeare était alors un objet
du socle de référence commun : mineurs, soldats, ouvriers,
enfants, toutes les catégories sociales et tous les groupes
donnés que nous considérerions aujourd’hui comme étrangers
à la culture savante, connaissaient Shakespeare par
coeur. Le théâtre était un divertissement commun partagé,
couru de tous, et proposait à son public fervent des soirées
à rallonge où alternaient sans distinction pièces de Shakespeare,
numéros de foire, chansons patriotiques, etc. Et Levine
de conclure que ce rapport à la culture était finalement
plus sain parce non hiérarchisé.

Représentation valorisante

A lire les exemples qu’il donne, on s’aperçoit néanmoins
que la situation n’était pas si édénique et qu’une grande violence
régnait dans les salles de spectacles. Qu’un acteur ne
joua pas comme on s’y attendait, qu’un chanteur se soit fait
connaître par des positions éventuellement
anti-américaines, qu’un
comédien refuse d’entonner une
chanson patriotique comme l’audience
le réclamait tout à coup, et le
public s’enflammait, canardant les
acteurs de fruits pourris, cassant
les chaises, déchirant les rideaux.
Une fois la part faite à l’exagération
probable des récits – qui a intérêt
à dire quoi ? –, certains épisodes
sanglants de l’histoire américaine
témoignent de cette susceptibilité,
notamment nationaliste et sexiste,
d’un public qui entendait reconnaître
la représentation valorisante
qu’il se faisait de lui-même dans
les objets qui lui étaient proposés.
Ces pratiques culturelles n’étaient
donc pas exemptes de hiérarchies,
elles étaient classées selon des critères
autres.

L’interprétation que donne Levine de la culture américaine du
XIXe siècle, au prix de quelques forçages, correspond à un
monde où le rapport aux objets de la culture aurait été pur de
ces deux dimensions de classement que sont le jugement de
goût et le mépris de classe. Un monde d’innocence sociale
et culturelle, où tous les objets se seraient valus. Un monde
en somme où le rapport au divertissement aurait été immédiat,
sans être entaché, ni par l’art et ses exigences encombrantes,
ni par les antagonismes sociaux et leurs projections
instrumentalisantes sur la culture. Sauf que ce monde, et les
exemples de Levine le montrent eux-mêmes, n’existe pas.

La culture populaire telle que Levine la postule est une
mythologie. La question qui se pose alors est celle de sa
fonction, qui me semble ambiguë. Effectivement l’utilisation
de la culture comme outil de naturalisation de la domination
sociale est une réalité, dont Levine donne à l’occasion des
exemples obscènes – telle cette bonne âme qui préconise
la transformation de tous les syndicats en sociétés chorales
pour que les grèves cessent et que les travailleurs soient de
meilleure volonté ! Pour autant, il me semble que dénoncer
les actuelles hiérarchies culturelles est insuffisant à analyser
la question des antagonismes sociaux, d’une part, et, d’autre
part, ne dispense pas de se poser la question de la nature
des objets et de leurs adresses, hautes ou basses.

Marthaler = Bigard ?

Certes, le jugement classe, tout le temps, mais le problème
n’est pas là, il n’est pas que nous soyons pris dans des hiérarchies
et des distinctions, horizontales ou verticales – sauf
en effet à fantasmer un Eden politique –, la question est celle
de la légitimité de ces hiérarchies et de ces répartitions. Or
la notion de culture populaire telle que la développe Levine
fantasme une sorte d’état de nature d’indistinction des sujets
et des objets – la culture populaire comme mythologie ne
serait-elle pas l’équivalent, pour la culture, de ce qu’est l’état
de nature dans la philosophie politique ?

Il me semble nécessaire de distinguer, d’une part, les hiérarchies
sociales – et d’en déduire des questions radicales,
par exemple : pourquoi un avocat serait-il mieux payé qu’un
balayeur ? – et, d’autre part, les distinctions culturelles,
au sens premier du mot – la distinction entre différentes
natures d’objets qui n’ont pas les mêmes ambitions ni les
mêmes modalités d’adresse : oui, un spectacle de Christoph
Marthaler nous propose un temps de pensée plus substantiel et plus
élevé qu’un spectacle de Jean-Marie Bigard.

Pour le dire de façon plus polémique,
l’anti-intellectualisme de
cette promotion tous azimuts d’une
culture populaire sans classement
ne passera pas. Or cette notion finalement
très idéologique de culture
populaire, quoi que l’on cherche à
l’historiciser, m’apparaît apporter
ce double avantage d’avoir l’air de
dénoncer la violence (de la domination)
sociale, mais sans la remettre
en cause véritablement, et de pouvoir
faire passer un anti-intellectualisme
de très mauvais aloi sous les
espèces d’une saine et généreuse
indignation. Que la culture populaire
dans les termes de Levine
n’existe pas, ne veut pas dire que
cela n’existe pas tout court. C’est
une notion qui reste à penser.

A lire

Culture d’en haut,
culture d’en bas.
L’émergence des
hiérarchies culturelles
aux Etats-
Unis
, de Lawrence
W. Levine, éd. La
Découverte, 2010,
314 p., 26 €.

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