Accueil > Idées | Par Geneviève Fraisse | 20 juillet 2011

Une si désirable égalité des sexes

La vraie question n’est pas morale, ce n’est pas celle de la frontière
entre vie privée et vie publique. Geneviève Fraisse, philosophe,
interroge la notion d’égalité des sexes à l’aune de l’affaire DSK.

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La philosophie
morale encercle
les débats dits de
société ; le bien
et le mal sont des
repères obligés. Or le débat
moral esquive l’historicité de
l’égalité des sexes.

Alors ma proposition, sur un
tout autre registre : l’« affaire
DSK » ne dépend ni d’un débat
moral sur la bonne et la mauvaise
sexualité ni de la ritournelle
sur l’inévitable frontière
entre vie privée et espace public.
Il suffit juste de prendre au
sérieux le mot « égalité », celui
de l’égalité des sexes, et de voir
son effet théorique et politique
sur des affaires classiques de la
vie humaine, la vie sexuelle et le
statut de l’intimité…

D’abord l’imaginaire …

Pas de sexualité sans fantasmes,
sans rapports improbables,
sans limites décentes
franchies. Oui, le sexe a à voir
avec l’excès plutôt qu’avec la
maîtrise. Alors que peut produire
l’égalité dans ce lieu de
l’imaginaire qui est aussi un
espace réel ?

On se souvient que le mariage
fut longtemps le garant de cette
situation risquée, celle du rapport
sexuel. Du point de vue
d’aujourd’hui, la question est
plus globale, l’institution de la
relation sexuelle est marginalisée
et c’est pourquoi tout le
monde est obsédé par la « frontière
 » entre public et privé. Or
le débat est ailleurs.

Deux remarques : la première
est simple, elle touche au
consentement dans sa mutualité,
sa symétrie. C’est cela l’égalité
 : non pas la vérification du
bon (ou mauvais) consentement
– dont on sait que seul le sujet,
en connaît la teneur, « de vous
à vous-même
 », comme dit Pascal
–, de sa véracité ou de sa
contrainte, mais l’égal vis-à-vis,
le jeu du même plan entre deux
personnes, pour un oui, ou pour
un non.

On sait aussi que la hiérarchie
est tapie dans nos gestes, la hiérarchie des consentements
(adhérer ou accepter ?), la hiérarchie
du service domestique,
héritage des temps ante-démocratiques.
Mais l’horizontalité
de l’égalité, mutualité, symétrie,
est le présent politique contemporain
 ; et pourtant encore neuf
si l’on en croit les réactions aux
affaires récentes.

De l’égalité en plein dans cet
espace imaginaire de la vie
sexuelle ? Oui. Alors plus personne
n’a à craindre qu’une
frontière entre privée et public
soit mal tracée. Ce n’est pas
la vie privée, intime, qui est en
danger, c’est le risque du partage
qu’il faut accepter, celui
de l’égalité face à l’imaginaire
du sexuel. C’est simple, et
c’est tout.

Puis le symbolique…

La mixité culturelle et libertine
de l’Ancien Régime aurait
fabriqué, dit-on, une tradition
française ? Non, c’est prendre
l’effet pour la cause. Le temps
précédant la démocratie postrévolutionnaire
fut peut-être
le creuset du plaisir d’une vie
sociale emplie de désirs équilibrés
 ; il fut aussi celui du sceau
monarchique de la masculinité
divine qui indique clairement la
symbolique du côté d’un seul
sexe. La puissance abstraite
de l’incarnation de Dieu sur la
terre, doublée d’une référence
à la transmission du trône de
mâle en mâle (inscrite dans
la loi par un décret d’octobre
1789), a doté le pouvoir politique
d’un fort coefficient
sexué.

Ainsi, aujourd’hui encore, tout
ce qui touche au pouvoir, ici,
en France, s’adosse à la symbolique
masculine. Gageons
que notre liberté des moeurs en
est simplement le complément
dans le réel : comme une affaire
d’équilibre, la rigueur symbolique
se compense d’arrangements
concrets.

Alors les pouvoirs, politiques,
médiatiques, académiques
aussi, sont bien l’héritage d’une
capacité de droit divin si joliment
renforcé par la transmission
(établie par la Révolution,
je le souligne) masculine…
En somme, je vous parle de
l’envers du décor : derrière la
galanterie et la mixité du salon
d’Ancien Régime, la certitude
du sexe du dominant. Alors
le féminisme se comprend
comme une simple proposition
d’égalité, y compris dans les
lieux de pouvoir.

Je traîne depuis trop longtemps
dans la pensée féministe,
vaille que vaille, pour
ignorer l’âpreté de l’affrontement.
L’enjeu ? Ne pas toucher
au symbolique, nous amuser
avec un peu de querelle sur la
mixité à la française, et ne pas
parler d’égalité.

Ce que l’égalité des sexes
peut faire au symbolique, c’est
comme un crime de lèsemajesté…
Mais si l’égalité
intervient comme outil politique
des relations humaines,
alors l’espace domestique
sera reconnu, comme l’espace
public, comme un lieu de pouvoir,
donc de partage de ce
pouvoir.

Alors on se souviendra de Kant
et on le laissera derrière nous :
il nous dit qu’une personne,
dans le désir, devient chose ?
Non, elle est un sujet désirant
qui est aussi objet de désir. On
peut être sujet et objet dans le
jeu du sexe. Mais l’objet du désir
n’a rien à voir avec la chose.
Une femme violée n’a pas été
traitée en objet (voire en marchandise),
mais bien en chose.
Cette distinction est cruciale.
Et cette inégalité de traitement,
entre une personne et une
chose, peut être mortelle. C’est
pourquoi l’égalité de sexes est
si désirable…

Geneviève Fraisse
est philosophe et historienne
de la pensée
féministe, directrice
de recherches au CNRS.

Elle a été déléguée
interministérielle aux
droits des femmes et
députée européenne.
Elle a publié récemment
A côté du genre. Sexe et
philosophie de l’égalité

(éd. Le bord de l’eau,
2010).

Retrouvez le grand entretien qu’elle avait accordé à Regards en décembre dernier.

Cet été, Geneviève Fraisse vous suggère...

... des romans de Sara Stridsberg

« Je me souviens particulièrement
de
La faculté des rêves, un roman
de Sara Stridsberg, une fiction sur la
féministe américaine Valérie Solanas.
C’est vraiment à découvrir. Cet été,
je vais lire
Darling River, du même
auteur.
 »

La faculté des rêves , de Sara Stridsberg,
éd. Stock, 2009, 410 p., 22,50 €.

Darling River , de Sara Stridsberg, éd. Stock,
2011, 341 p., 20,50 €.

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