Accueil > Société | Par | 1er mai 2000

Vers un Microsoft de la génétique ?

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La guerre des gènes fait rage entre l’entreprise privée Celera et le consortium de laboratoires publics HUGO.

Le séquençage du génome humain est comme une étape de plaine du Tour de France, monotone mais ponctuée de points chauds. En annonçant début avril avoir achevé le séquençage de "son" génome humain, l’entreprise privée américaine Celera Genomics vient de remporter un sprint intermédiaire qui rapporte des points pour un classement parallèle, le cours en Bourse remplaçant ici le maillot vert. Rien ne dit cependant qu’elle remportera l’étape, et encore moins le Tour.

Jusqu’à septembre 1999, les chercheurs d’un consortium international de laboratoires publics, baptisé HUGO, avaient pour sujet de recherche exclusive le génome humain. Ils avaient en commun une politique : la diffusion quotidienne sur l’Internet des séquences obtenues : et une stratégie : séquencer le génome de façon ordonnée, chromosome par chromosome. Celera, créée en 1998, a pour sa part des pratiques exactement opposées : les séquences obtenues sont stockées dans des bases de données à accès payant, et les gènes susceptibles d’applications médicales sont brevetés. Scientifiquement, Celera a choisi la technique inventée par son principal dirigeant, Craig Venter, qui consiste à séquencer des morceaux de génomes découpés au hasard puis d’assembler entre eux les fragments. Cette stratégie nécessite d’énormes moyens techniques et informatiques, fournis par l’actionnaire principal de Celera, l’entreprise Perkin Elmer, leader mondial des appareils de séquençage.

"Gene business" et principe de brevetabilité du vivant

L’efficacité de la méthode adoptée par Celera est à vrai dire stupéfiante. Lancée dans le séquençage du génome humain en septembre 1999, soit près de dix ans après certains laboratoires de HUGO, l’entreprise est parvenue en quelques mois à concurrencer sérieusement le consortium international et à occuper le devant de la scène.

Cet apparent triomphe est à relativiser. Ses résultats n’auraient jamais pu être obtenus sans une exploitation éhontée des données du consortium de laboratoires publics. Cotée en Bourse, Celera a par ailleurs des impératifs financiers qui lui sont propres. Dans le contexte du printemps 2000, marqué par un dégonflement de la bulle spéculative sur les valeurs liées à l’Internet, Celera, qui, dans l’esprit des investisseurs, passe pour une entreprise de haute technologie guère différente d’une Yahoo ou d’une Amazon, avait tout intérêt à faire valoir sa différence, et ce d’autant plus qu’un autre événement était survenu entre temps. Cet événement est la déclaration commune du 14 mars 2000 de Bill Clinton et de Tony Blair appelant les chercheurs engagés dans le séquençage du génome humain à verser dans le domaine public leurs données. Cette déclaration des dirigeants des deux nations en pointe dans la recherche génétique rappelait vertueusement que l’intérêt du programme génome humain devait se mesurer en "amélioration de la vie et de la santé des êtres humains" et non "en millions de dollars". Cette annonce suffit à faire perdre aux actions Celera 15% de leur valeur. On comprend donc sans peine que l’entreprise se soit trouvée dans la nécessité de reprendre la main par une annonce triomphale.

La déclaration Clinton-Blair marque-t-elle un tournant dans l’histoire du génome humain ? D’une part, comme l’explique Arthur Kaplan du Centre de bioéthique de l’Université de Pennsylvanie, "cette déclaration ne change absolument rien au droit des brevets en vigueur aux USA". D’autre part, cette déclaration est intervenue quelques jours à peine après l’échec des négociations entre HUGO et Celera, visant à obtenir un minimum de coopération équitable entre concurrents. L’échec fut attribué selon l’un des termes des négociateurs à "la prétention de Celera à accéder à un monopole de fait du génome humain". Il ne restait plus alors aux responsables du consortium international qu’à tirer parti de leur autorité politique pour contrecarrer la menace d’un monopole sur le génome humain. D’autant plus qu’ils pouvaient compter sur le soutien d’entreprises inquiètes de la perspective du monopole de Celera. La multinationale pharmaceutique Merck préfère ainsi financer le programme public génome humain plutôt que de payer l’accès à des brevets privés. La déclaration Clinton-Blair est donc une réponse du berger à la bergère, qu’on peut résumer ainsi : "Puisque vous ne voulez pas collaborer avec nous, nous ne vous accorderons aucun brevet sur les gènes que vous découvrirez." Les négociations vont se poursuivre dans les mois à venir mais il ne nous faut pas oublier que la vision de cette affaire présentée jusqu’alors est exclusivement américaine.

L’Europe, à l’exception du 51e Etat américain qu’est le Royaume-Uni, est en effet largement distancée dans la course au génome. Pourtant le contexte juridico-politique européen est très favorable à tous ceux qui s’opposent aux brevets sur la vie, et en particulier sur ses gènes. La transposition en droit français de la directive européenne de 1998 portant notamment sur la brevetabilité des gènes humains est en passe d’être discutée à l’Assemblée nationale. Elle est aujourd’hui critiquée par un mouvement pluraliste qui s’appuie sur la déclaration de l’Unesco classant le génome humain patrimoine commun de l’humanité. Entre refus généralisé des Organismes génétiquement modifiés (OGM) et contestation du principe de brevetabilité des gènes humains, l’avenir du "gene business" est loin d’être assuré.

* Journaliste scientifique.

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