Accueil > Idées | Par Sara Millot | 1er janvier 2006

Victimes de l’image

A Lyon, une exposition s’intéresse à la représentation des victimes au sein des médias, de la communication humanitaire et de la publicité. Coordonnée par l’universitaire Philippe Mesnard, elle interroge ce qui construit et conditionne notre regard en Occident.

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Q ue voit-on lorsqu’on aperçoit de manière furtive le visage d’une victime de catastrophe naturelle sur un panneau de 4 par 3 dans les couloirs du métro ? Que comprend-on quand on découvre en une des journaux des images de famine ? Qu’est-ce qui dans ces images fait sens, nous interpelle ou nous révolte ? C’est ce à quoi tente de répondre l’exposition « Prisonniers de l’image » proposée actuellement au Centre d’histoire de la Résistance, à Lyon, à travers un parcours qui s’attache à ce qui agit et construit la représentation des victimes dans notre société contemporaine. Installée symboliquement dans les anciens locaux du siège de la Gestapo, l’exposition propose au visiteur de mettre en lien par lui-même des photographies de natures différentes (publicitaires, humanitaires et journalistiques) et de s’interroger sur les fondements culturels et idéologiques qui composent une image. « Les archétypes de l’héroïsme et du martyre ont longtemps ignoré ou relégué à l’arrière-plan les cris des faibles, et la raison d’Etat a souvent censuré la diffusion des clichés de victimes civiles, souligne Philippe Mesnard, commissaire de l’exposition. En 1922, l’organisation anglaise Save The Children Fund produit un petit film, constituant le premier du genre, sur les enfants qu’elle sauve en Ukraine au moment de la famine. Plus que la dénonciation d’un ennemi qui ne peut être directement mis en cause, l’image de ces enfants avec leur blouse et leurs cheveux peignés qui mangent à leur faim justifie de façon évidente toute l’entreprise qui les prend en charge, et par-là même l’Occident bienfaiteur. »

Si la généralisation des images des victimes a permis d’opérer une reconnaissance et une autonomisation de l’action menée sur le terrain par la société civile, elle s’est aussi développée en parallèle de l’émergence de la communication de masse.

A partir des années 1970, l’image occupe une place centrale au sein du dispositif médiatique et c’est avec la guerre du Biafra que l’humanitaire devient, selon Philippe Mesnard, un véritable « système de communication ». L’exposition révèle en effet la profusion d’images victimaires tout au long des années 1980 et l’apparition de standards de représentation. Les photos d’enfants africains touchés par la famine circulent au sein de la presse, des plateaux télés mais aussi du show-biz qui organise de grands événements caritatifs où people et stars de la musique appellent aux dons sur l’air de We are the World.

Dans le même mouvement s’établissent des liens étroits entre des mondes jusqu’alors séparés : au sein de ces manifestations se croise l’action des médias, des ONG mais aussi des publicitaires. Chacun collabore à faire émerger progressivement une conscience et un marché où la frontière entre les genres apparaît de plus en plus ténue : les campagnes publicitaires de Benetton font par exemple apparaître un soldat blessé en ex-Yougoslavie tandis que celles de Kookaï esthétisent des corps meurtris par des cicatrices. Au fil des représentations publicitaires, photo-reporters et agents de communication convoquent souvent les mêmes images et les mêmes référents. Une logique qui conduit à l’apparition d’une « victime-écran », selon la formule employée par Rony Brauman, qui occulte la réalité et le contexte vécus par les victimes pour en proposer une image fictionnelle et fantasmée.

Victime-écran

Malgré la diversité des situations, l’exposition souligne l’utilisation récurrente des mêmes figures : la femme serrant son enfant, celle pleurant un mort ou un disparu, le petit garçon au ventre gonflé et au corps squelettique, le camp de réfugiés... Des stéréotypes qui font référence à des codes et des mécanismes que nous avons assimilés au cours de l’Histoire. « Loin du réel dont elle prétend se charger, la représentation véhicule les signes de cultures et d’histoires propres au public occidental qui sont organisés en différents horizons référentiels, écrit Philippe Mesnard dans son ouvrage consacré à la représentation humanitaire (1). Il y a l’analogie avec les corps des déportés tels qu’ils ont été montrés après la Libération et avec ce que polarise désormais la conscience du génocide des juifs. On y trouve également les stigmates de la souffrance du Christ, de la Madone ou des saints qui sont parmi les appareils les plus forts de déchiffrement symbolique de la douleur, de l’innocence et de l’injustice. »

Que ce soit au sein des photographies de James Nachtwey ou de Sebastiao Salgado, les mythes fondateurs de l’humanité sont encore convoqués pour signifier la place de la victime. Ainsi, est-ce un hasard si les clichés de Georges Mérillon au Kosovo et d’Hocine Zaourar en Algérie, où trônent deux Pieta en pleurs, ont tous deux été primés par le World Press ? Lorsque nous regardons une image, semble nous dire l’exposition, avant de la découvrir, nous cherchons peut-être d’abord à la reconnaître.

Pourtant, lorsque tout est visible, balisé et appréhendable, continue-t-on de voir quelque chose ? Dans les années 1990, des membres d’organisations humanitaires soulèvent ce paradoxe en pointant le fait que la surexposition des victimes ne les rend pas plus proches du public occidental. « Plus la photographie humanitaire tente de poursuivre le réel, plus elle semble en être coupée », constate l’auteur. Un mouvement d’autocritique s’amorce ainsi autour de la représentation et dénonce ces photographies victimaires où la personne apparaît dans des situations passives, soumise aux événements et détachée de tout contexte.

Au fil des années, la position critique face aux images s’est inscrite au sein des pratiques journalistiques et humanitaires. Dans les rédactions comme dans les services de communication, le choix d’une photo n’échappe pas à ces questionnements. Certaines campagnes de sensibilisation et d’appel aux dons se sont même volontairement éloignées de ces stéréotypes : en 1998, ACF choisit une métaphore pour évoquer la faim dans le monde en présentant une boîte de sardines ouverte sur une rangée de balles, sous l’inscription « La famine est une arme qui fait 30 millions de victimes par an ». En 2001, Médecins sans frontières décide aussi de ne pas montrer d’images de victimes et de faire figurer noir sur blanc sa position : « Faut-il des images pour vous convaincre que les Afghans ont besoin d’aide ? » Affichant leur démarcation par rapport à une représentation sensationnelle, ces initiatives ont pourtant été considérées comme des échecs par les ONG commanditaires : un sondage sollicité par ACF démontra que le public ne saisissait pas le sens du message et aboutit au retrait de l’affiche quelques jours plus tard. Celle de MSF ne généra quant à elle que très peu de dons. Quand elles ne sont pas freinées pour des raisons économiques, ces campagnes peuvent être aussi empêchées en interne au regard du principe de neutralité attendu d’une ONG.

Ainsi, malgré cette prise de conscience autour de l’image, notre champ visuel est encore aujourd’hui occupé par des représentations relativement homogènes et consensuelles où la victime reste lointaine et exotique.

Des pauvres de loin

« Alors que l’on était révulsé par la découverte de l’horreur concentrationnaire, quelque chose a-t-il changé en notre regard pour que nos émotions d’aujourd’hui soit différentes ? s’interroge Philippe Mesnard. Que les victimes auxquelles nous sommes désormais accoutumés viennent de contrées lointaines contribue-t-il au fait que ce qui nous émeut en elles nous bouleverse si peu en nous-mêmes ? A la différence des siècles précédents, il ne s’agit plus de cacher les pauvres tous ensemble mais d’exposer au-devant de la scène les plus exotiques, pour maintenir dans la pénombre ceux qui nous sont les plus proches, ceux qui peuvent nous ressembler. »

Le visage de Sharbat Gula, la petite Afghane aux yeux verts, immortalisé par le photographe Steve McCurry dans le camp de Peshawar en 1984, peut faire le tour du monde sans que l’on soit pour autant informé des raisons et du contexte du conflit. Que nous apprend ce visage qui se tend vers nous ? Que nous enseigne cette image ? « Les événements sont couverts, le monde est averti, mais de quoi ? », questionne le commissaire de l’exposition.

Le registre de l’urgence, la vitesse de lecture des images, leur caractère éphémère tend à privilégier une lecture émotionnelle de la notion de victime au détriment de toute compréhension sociale, politique, historique et de toute mise à distance critique. « Il ne suffit pas de montrer, affirme Philippe Mesnard. Si la visibilité se borne à cela, elle ne fait que rendre « lisible », ne remettant pas en cause les procédures de discrimination et d’exclusion qui empêchent de voir ce que nous regardons. Ou qui fait que ce que nous regardons, quand il nous arrive de le faire et de sentir que là se tient quelque chose méritant attention et intérêt, nous n’en saisissons pas la signification. »

1. Enseignant en littérature moderne à l’université de Marne-la-Vallée, Philippe Mesnard est auteur de La Victime-écran, la représentation humanitaire en question, éditions Textuel, collection La Discorde, 2002.

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