Accueil > Culture | Par Alicia Bourabaâ, Sophie Courval | 21 mars 2012

Virginie Despentes : « Le punk est une vraie poésie »

À l’occasion de la sortie en salle du film Bye Bye Blondie adapté du
roman éponyme, la romancière Virginie Despentes, prix Renaudot
2010, revient sur son parcours, son engagement féministe et les
prises de position politiques qui accompagnent son oeuvre.

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Regards.fr : Dans votre film Bye Bye Blondie,
adaptation de votre
roman publié en
2004, vous mettez en scène
une histoire d’amour lesbien
alors que le livre racontait l’histoire d’un
couple hétéro. Vous avez déclaré à plusieurs
reprises que le choix des actrices
Béatrice Dalle et Emmanuelle Béart justifiait
ce changement. Mais peut-on également
y voir un acte militant ?

Virginie Despentes : Ce changement correspond effectivement à
mon évolution personnelle. Hétérosexuelle
jusqu’à 35 ans, l’absence totale de représentation
des gays et lesbiennes m’a choquée
quand je suis devenue gouine. C’est bizarre
d’avoir vu sa sexualité surreprésentée pendant
toute une vie, et du jour au lendemain
disparaître totalement.

Le cinéma et l’image sont des vecteurs de
propagande et de normalisation. Le choix de
raconter une histoire d’amour lesbien est un
acte militant parce que je crois que si on voyait
davantage de couples homosexuels au cinéma,
les choses changeraient énormément. Pour les
lesbiennes et les gays, pour leur entourage,
mais aussi pour les hétéros. Certaines déclarations
qui se font entendre en ce moment dans
l’espace public et qui prennent l’allure du bon
sens élémentaire ne seraient plus possibles.

Regards.fr : Le film soulève également la question de
l’outing des personnalités publiques…

Virginie Despentes : J’ai été surprise de découvrir que beaucoup
de femmes de la télévision, et de personnalités
médiatiques, que j’identifiais comme hétérosexuelles,
étaient lesbiennes mais préféraient
le taire. À mon avis, si les gens cachent leur
homosexualité, c’est qu’ils ont de très bonnes
raisons de le faire. Par exemple, on se souvient
tous – même les hétéros – de l’outing d’Amélie
Mauresmo, c’était sublime parce que gratuit
et inattendu. Mais je ne sais pas si elle le
referait aujourd’hui, compte tenu de ce qu’elle
a ramassé, ensuite. C’était quand même une
façon de dire aux autres lesbiennes : le mieux,
pour vous, c’est d’éviter de vous signaler. Genre,
c’est votre sexualité, c’est votre vie privée. Mais
quand j’étais hétéro on ne me demandait pas de
cacher mon hétérosexualité et personne ne m’a
jamais dit que parler de ma sexualité hétéro était
un acte communautaire. L’outing forcé ? C’est
vrai que ça peut faire avancer les choses, mais
en ce qui me concerne, à moins qu’il s’agisse
de s’attaquer à des personnalités publiques
qui ont des positions marquées contre les homosexuels, je ne prendrais pas la responsabilité « d’outer » des gens. J’ai bénéficié de l’immunité
du consensus hétéro trop longtemps pour « outer » les autres.

Regards.fr : Vos deux personnages principaux évoluent
dans des univers sociaux radicalement
différents, mais la critique
sociale est davantage présente dans le
roman que dans le film. Est-ce à dire
que les couples lesbiens transcendent
plus facilement les rapports de classe ?

Virginie Despentes : C’est d’abord une question de budget, et
d’inexpérience de ma part. Je n’avais pas les
moyens de filmer le Paris de « la haute » dans
lequel évolue le personnage de Francès. Et je
n’ai pas trouvé de solution miracle de rechange,
je me suis concentrée sur d’autres choses.
Mais aussi, le fait qu’il s’agisse de la représentation
d’un couple lesbien changeait mon point
de vue. Naturellement la notion de classe existe
encore dans un couple de filles, mais elle ne
se double pas de l’oppression qui relève des
genres. Je n’avais pas non plus envie que Gloria,
Béatrice Dalle, soit la « prolote » de service.
J’en ai marre des films d’intermittents qui se
complaisent dans le misérabilisme. Enfin, Béatrice
a tourné énormément de films avec des
rôles très durs, j’avais envie qu’on la voit sous
un angle plus lumineux.

Regards.fr : La forme très classique de ce film
tranche avec
Baise-moi, votre précédent
long-métrage. Vous livrez ici une
sorte de conte de fée punk dans lequel
un amour d’adolescence refait surface
pour renaître et s’épanouir dans le
modèle traditionnel du couple. L’amour
exclusif, unique, total, radical… S’agit-il
là de votre conception de l’amour ?

Virginie Despentes : Comme pour Les Jolies Choses, les personnages
de mes bouquins sont très influencés
par mon parcours. Dans Bye Bye Blondie,
Francès et Gloria sont deux parties d’elles-mêmes
qui arrivent à se réconcilier. Plus que
le couple c’est quasiment la réunification d’une
seule personne. J’imagine que ça dit quelque
chose sur moi. Je crois que le côté « couple
comme unité ultime » vient aussi de Paris, je
trouve que c’est une ville dure pour l’amitié, le
groupe, d’autres formes de vivre ensemble. Il
y a effectivement un côté romance qui rend le
film tout à fait classique. C’est ce que je recherchais.
Bien que les chaînes de télévision se
montrent encore peu disposées à diffuser des
histoires d’amour lesbien, je voulais que ce film
soit visible par tous. Et je voulais que ce soit
très clair : quand le film n’est pas traité comme
n’importe quel autre film, c’est parce que deux
filles s’embrassent. Il n’y a ni nudité, ni violence,
ni radicalité dans le traitement. Quand le film
obtient un visa tout public avec avertissement,
c’est-à-dire qu’on prévient les gens que certaines
scènes peuvent choquer, la décision du
comité de censure ne peut pas être interprétée
de cinquante façons : ce qui est choquant,
selon eux, c’est que deux femmes sortent du
régime hétéro.

Regards.fr : O.T.H., Bérurier Noir, Métal Urbain… Le
punk tient une grande place dans votre film. Qu’est-ce qui vous a séduite et vous séduit encore dans la culture punk ?

Virginie Despentes : Le côté créatif et politique du mouvement me plaît.
Dans les années 1980, c’était un mouvement vivant,
à part, avec un public, des petits labels, un
tas de groupes qui se foutaient totalement d’avoir
un article dans la rubrique culture de Libé ou de
passer à la télé, et qui ne touchait pas de subvention.
Personne n’aurait pensé à censurer un 45
tours des Cadavres… On nous foutait une paix
royale, c’était libre ! Et puis, le punk était traversé
par beaucoup de mouvements politiques : les
maoïstes, les trotskistes, les autonomes, les anars,
et dans une moindre mesure, les mouvements
féministes. C’était un milieu tout à fait improbable
dans lequel un fils d’ouvrier et un fils de bourgeois
pouvaient pogoter ensemble. Quand je relis les
Bérurier Noir, O.T.H., La Souris, Parabellum, l’écriture
me plaît toujours autant. Je la trouve géniale,
sans équivalent dans la littérature des années
1980. C’est une vraie poésie, inventive, énergique,
décomplexée et très connectée sur le réel.

Regards.fr : Au fond, ne seriez-vous pas féministe
comme vous êtes punk, en refusant absolument
le statut de victime ?

Virginie Despentes : Me plaindre et me victimiser ne me fait pas peur.
Je ne rejette pas non plus le statut de victime.
Je n’ai pas de problème avec la figure du « perdant
 », du « loser » . Elle est présente dans tous
mes livres. Je veux juste que la décision ne nous
soit pas imposée par d’autres. Et que « victime »
n’empêche pas de prendre la parole directement.

Regards.fr : Comment vous situez-vous dans le
paysage féministe, militant et théorique,
particulièrement clivé sur la
question du libre arbitre des femmes, qu’il s’agisse de la prostitution ou du port du voile ?

Virginie Despentes : Ma position n’a pas beaucoup changé depuis la
publication de King Kong Théorie. Je reste attachée
au travail de Judith Butler, d’Angela Davis,
de Beatriz Preciado, d’Annie Sprinkle… Il sort
en ce moment énormément d’essais en Angleterre
qui portent sur la sexualisation précoce
des enfants et notamment des petites filles.
Pour moi, cela reste un féminisme de femmes
mariées, hétéros, qui me touche très peu.

Sur la question du libre arbitre, je trouve qu’on
n’écoute pas assez les personnes concernées
par les questions que les féministes explorent.
Sur la prostitution par exemple, on ne fait pas
assez intervenir les prostituées dans le débat public,
comme si la parole des féministes « pures »
valait plus que celles des femmes concernées.
Les militantes, y compris issues de la gauche radicale,
devraient se poser des questions quand
elles entendent les travailleuses du sexe ne pas
opter pour l’abolitionnisme comme solution politique.
Quant à la loi sur le voile, elle a retranché
les filles dans la sphère privée. C’est ce qui
pouvait arriver de pire. D’une manière générale,
les restrictions en matière de mœurs retombent
toujours sur les femmes. Puisque l’État français
a décidé qu’une religion, en l’occurrence l’islam,
posait problème, qu’ils aillent jusqu’au bout et
interdisent aux hommes de porter la barbe !
Pourquoi ce sont toujours les femmes qu’on
surveille dans l’espace public ?

Regards.fr : Que pensez-vous du traitement des
questions féministes et LGBT dans la
campagne présidentielle ?

Virginie Despentes : Les propos de Sarkozy sur la défense de la famille
et le mariage homosexuel m’ont fait assez
rire. Ce type s’est marié je ne sais combien de
fois, remarié trois mois après sa séparation, a
des enfants un peu partout… S’entendre dire
par des gars comme ça que le mariage doit
rester une institution stable et au nom de cela
refuser aux homos le droit de se marier, ça me
fait bien rire. Au fond, je ne pense pas que le
mariage gay crée une réelle angoisse. Certes,
la première célébration d’un mariage homo par
Noël Mamère a provoqué des réactions très
violentes. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression
que ça intéresse beaucoup moins les gens. Je
crois que la droite cherche avant tout à faire
diversion. C’est toujours plus facile de parler du
mariage gay pour déblatérer un ensemble de
conneries que de parler de l’état de la France,
ou de l’Europe. Il me semble que la droite fait un
mauvais calcul. Il y a tellement de gays conformistes
qui se sentent tout à fait intégrés et qui
aimeraient pouvoir voter à droite tranquillement.

Regards.fr : Et vous ?

Virginie Despentes : C’est la première fois depuis 1988 que j’irai
voter à une présidentielle. Il y a six mois, j’étais
persuadée que je voterais écolo, pour moi ils
étaient, de fait, au centre de cette élection…
Mais au vu de la campagne d’Europe écologie, c’est devenu compliqué. Et ça n’a aucun rapport
avec Eva Joly. Je continue à penser que
l’écologie est La grande préoccupation, mais je
voterai probablement Mélenchon. C’est avant
tout une question de personne, ça fait tellement
longtemps qu’on n’a pas vu une personnalité à
gauche de la gauche avec un tout petit peu de
charisme… Pourtant je ne partage pas l’enthousiasme
du Front de gauche pour la valeur travail…

Regards.fr : Pourquoi avoir décidé de voter pour cette
présidentielle ?

Virginie Despentes : Pour en finir avec Sarkozy, comme beaucoup de
monde. Avant, je n’imaginais pas voter socialiste.
Cela dit, quand on voit la façon dont l’Union européenne
a soumis la Grèce et la manière dont
le parlement grec a fait voter les réformes, que
ce soit Hollande ou Sarkozy ne changera pas
grand-chose. On assiste à une confiscation du
pouvoir pure et simple, un coup d’État, les généraux
sont remplacés par des furieux de la finance.
Les premiers pays concernés sont ceux qui ont
connu de longues périodes de dictature, la
Grèce, l’Espagne, le Portugal, c’est très étrange
d’attendre de voir s’ils vont retourner sous des
dictatures… parce qu’évidemment le grand gagnant
de la période actuelle pourrait bien être les
extrêmes droites européennes… mais tout n’est
pas joué, j’espère qu’on sera surpris par le tour
que prendra l’histoire.

Bye bye Blondie

le film, réalisé par
Virginie Despentes
sort
en salles le
21 mars 2012

et le livre,
de Virginie Despentes, toujours en vente aux
éditions le Livre de Poche,
245p., 6 €.

Portfolio

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