Accueil > Culture | Créations par Diane Scott | 21 janvier 2011

Voïna, commando artistique russe

Ce groupe d’artistes de rue russes proteste frontalement contre le pouvoir institué. Depuis trois ans, les performances de Voïna, relayées par Internet, dénoncent le gouvernement de la droite extrême de Poutine et Medvedev.

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Voïna est un groupe d’« artistes conceptuels de rue » russes actif depuis 2007. « Voïna » signifie « guerre » et c’est le principe du commando qui ordonne leurs actions. Une dizaine de performances, répétées plusieurs fois secrètement avant d’être exécutées une fois unique, sont aujourd’hui à l’actif du groupe, ensuite relayées sur le Net dans le monde entier. Arte et Courrier international les ont fait connaître récemment en France, tandis que des étudiants russes sympathisants faisant leurs études à Paris parlent volontiers de l’engagement du groupe, des risques qu’ils prennent, de leurs actions (une soirée d’information sur Voïna a par exemple été organisée à la faculté de Censier en décembre par des étudiants russes et français). Certains membres de Voïna sont sous le coup d’inculpations et se cachent de la police russe, deux d’entre eux ont été arrêtés en novembre.

CONTESTATION POLITIQUE ARTISTIQUE

Que fait donc Voïna ? Des actions publiques subversives, de l’art contestataire. Une de leurs premières performances fut en mai 2007 de jeter des chats errants dans un Mc Dode Moscou. «  Double profit : les chats ont pu manger des hamburgers, et les employés faire connaissance avec l’art contemporain de gauche  », dit, dans l’entretien de Courrier international (1), Oleg Vorotnikov, le fondateur du groupe. Autre action : dessiner avec des seaux de peinture blanche, en un temps très bref pour échapper aux gardiens, un pénis géant sur le tablier du pont Liteïny de Saint-Pétersbourg qui, une fois levé, fait face au bâtiment du FSB, ex-KGB. Cela aurait pu s’appeler « Le pont le vit », cela s’appelle « La bite prisonnière du KGB ». Ainsi pendant plusieurs jours les touristes du centre historique de la ville et les membres du Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB), tenu pour être l’outil de répression de la dissidence, comme au temps du KGB dont il est le principal successeur, ont eu sous les yeux ce «  fuck you  » visuel, ce bras d’honneur de 17 mètres de haut, dont la potacherie serait absolument réjouissante si elle n’était très risquée. Autre action symbolique forte : l’organisation en août 2007 d’un festin dans une rame du métro de Moscou, en l’honneur de l’artiste Dmitri Prigov mort l’année même. La vidéo montre des membres de Voïna entrer dans la rame et y installer tables, nappes et victuailles et porter régulièrement un toast pour Prigov, poète dissident et avant gardiste (1940-2007).

Voïna s’inscrit ainsi dans cette tradition moderniste à l’équilibre exact de la contestation politique et de l’avant-garde artistique. Ils se revendiquent ainsi explicitement, d’une part, des décembristes russes et du Mai-68 français et, d’autre part, de l’art révolutionnaire russe des années 1920 et des Actionnistes viennois. Les décembristes ou décabristes : à partir du mot « décembre » en russe : est un mouvement de sociétés secrètes né après les guerres napoléoniennes, dans les années 1820, inspirées du carbonarisme italien et du libéralisme politique français, qui organisèrent un coup d’Etat en décembre 1825 et qui tentèrent d’imposer au régime tsariste une constitution affirmant notamment l’abolition du servage et la liberté d’opinion et d’expression. La tentative se solda par une répression : pendaisons et travaux forcés en Sibérie. Et c’est en effet là le fer de lance des actes de Voïna : affirmer que la liberté n’existe pas en Russie.

TRANSGRESSER OUVERTEMENT

L’intensité de la référence révolutionnaire et la revendication artistique avant-gardiste ne sont pas sans nous étonner ici, dirait-on à l’Ouest ? en France du moins : mais comment définir cette zone géographico-idéologique où subversions politique et artistique conjointes ne sont plus de mise ? Car ces actions publiques de contestation existent ailleurs sous d’autres formes (on pense aux Anti-pub) ; ce qui distingue Voïna est, outre le risque pris dans la transgression de la loi, l’affirmation artistique des actions. Car la séduction que Voïna peut exercer sur nous, en dehors de son impact propre à la Russie, tient à la puissance exotique de leurs actions, cette articulation de l’art et du politique dont il ne me semble pas que nous ayons d’équivalent.

On se tromperait à penser que le pouvoir en Russie, dans la longue tradition autoritariste dont il n’est pas sorti, justifie ce type de positionnements et que nos démocraties libérales ne mériteraient pas cela. La condamnation du citoyen qui s’était exclamé «  Sarkozy, je te vois !  » lors d’un contrôle d’identité musclé à la gare Saint-Charles à Marseille en février 2008 est la preuve tangible des limites de la liberté d’expression en France, pour ne rien dire des peines évidentes encourues à toute action du type Voïna. Alors, pourquoi pas chez nous ? Le pouvoir en France n’est pas nécessairement plus laxiste ou plus libéral, c’est aussi l’organisation du rapport à la loi qui est différent et la perception que nous en avons qui explique la possibilité de telles ou telles actions (indépendamment, ensuite, du caractère hors la loi des prisons de chaque pays, qui renforce le risque encouru).

Il est certain que la capacité à braver l’autorité à visage découvert (les vidéos circulent inlassablement sur Internet, le gouvernement russe est traité d’extrême droite et de fascistoïde dans les prises de parole publiques), qui est manifestement pour Voïna leur arme politique la plus aiguë et par définition la valeur révolutionnaire même des performances : agir publiquement, c’est mettre sa vie en jeu : pose la valeur éthique de ces actes, c’est-à-dire donne un poids de chair aux actions, au mépris des retombées individuelles. Le libéralisme économique de nos sociétés occidentales nous a à ce point accoutumés à penser en termes de risques calculés qu’il est aussi peut-être à l’origine de cette forme de frilosité intellectuelle et physique au regard de laquelle Voïna nous étonne.

Regarder les actions de Voïna sur Internet nous enseigne ainsi d’abord par les effets de comparaison que nous pouvons en tirer sur nos fonctionnements propres, notamment notre goût d’un art parodique faussement dénonciateur. Jeff Koons à Versailles, avec ses figures monumentales kitsch et dispendieuses, n’est il pas l’opposé diamétral des actes de Voïna, cheap, brutaux et courageux : « couillus » serait le bon mot si l’on se réfère à ce que certaines performances peuvent connoter de phallocratisme (2) ?

SUBVERSION ET HORS-CHAMP

Voïna est en mesure peut-être de nous en remontrer, assurément de nous étonner, à cet endroit essentiellement moderniste où l’art pose un acte de rupture radicale, postule une zone d’absolue étrangeté à la société, hors champ de scandale dont la netteté est garantie par le risque encouru par la transgression publique de la loi. Et ce, au-delà du contenu stricto sensu des actions, qui répètent des interventions anticonsuméristes ou des performances d’activistes des droits : vol par un membre déguisé en pope d’une supérette de luxe (juillet 2008) ; cérémonie de pendaison d’activistes gays et de travailleurs étrangers dans un Auchan à Moscou en l’honneur du maire de la ville, connu pour l’interdictions des gays prides (septembre 2008). Autrement dit, au-delà des revendications politiques circonstancielles, c’est la question des conditions de possibilité de la subversion, les conditions historiques du hors-champ, qui me semblent devoir, ici, nous arrêter.

D’où aussi une définition de l’art qui fait fi des canons, plus exactement qui renvoie beaucoup d’attentes au régime de l’académisme et, à ce titre, crée un appel d’air. Aussi la question n’est-elle pas pour nous de répéter Voïna, au-delà de l’attrait de cette alliance d’offensive osée et de jeu un peu vulgaire, au-delà de l’attaque désormais traditionnelle dans le monde occidental contre les symboles du capitalisme marchand, mais de mieux mettre au jour les traits de notre situation propre grâce à l’effet de révélateur paradoxal de Voïna. Evénements et réflexions à poursuivre...

Diane Scott - Merci à Agnès Bourgeois, Michel Cerda et Caroline Chatelet pour notre réflexion commune sur ce sujet .

 [1](2) Par certains éléments, Voïna est un peu plus ambigu que les médias français ne le présentent. Ainsi le discours anti-intellectualiste, lui, n’est pas en rupture avec les droites extrêmes au pouvoir en Europe. « Les retours du dimanche », France Culture du 5 décembre.

Notes

[1(1) « « Voïna » ou l’art de la guerre pour la liberté », www.courrierinternational.com

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