Accueil > Politique | Editorial par Clémentine Autain, Roger Martelli | 5 avril 2012

Voter franchement utile

Avant… tout était simple ! L’opposition entre la gauche et la droite
structurait les débats et le système partisan était pluraliste, sans
qu’aucune force ne soit en état d’écraser massivement son propre camp.
Au premier tour des élections, il fallait choisir, au second, éliminer. C’est
ainsi que la gauche française a pu vivre l’aventure de la France radicale
au début du XXe siècle, l’expérience du Front populaire en 1936 et les
espoirs de l’Union de la gauche entre 1972 et 1981.

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Cette structuration politique non
pas bipartisane mais bipolaire
était une sorte d’exception française.
Partout ailleurs, domine
le face-à-face de deux grandes
forces politiques, le reste de l’éventail étant
voué à une marginalité plus ou moins prononcée.
Quand une troisième force vient perturber
le tête-à-tête des deux « Grands », c’est plutôt
pour occuper la place d’une force défaillante
que pour modifier durablement le système
partisan. C’est ainsi que, face aux conservateurs
tories, le Parti travailliste anglais est
parvenu, au début du XXe siècle, à prendre la
place du libéralisme whig essoufflé. Quant
à l’émergence des Grünen, de Die Linke en
Allemagne ou des Lib-Dem en Angleterre, elle
montre que le bipartisme n’est pas sans faille
en son royaume.

Il n’en reste pas moins que l’originalité du
système politique français n’a pas totalement
disparu mais qu’elle s’est érodée. La logique
des institutions en est la toile de fond. La décision,
prise en 1962, d’élire le Président de
la République au suffrage universel et, plus
encore, celle de réserver l’accès au second
tour aux deux seuls candidats arrivés en tête
au premier ont enclenché cette marche vers
le bipartisme. La crise politique a fait le reste.
Depuis 1978, la participation électorale ne
cesse de baisser, témoignant de la perplexité,
du désarroi ou de la colère de ceux que
désole l’écart abyssal entre la parole et les
actes du côté des gouvernants. Dans le même
temps, l’incertitude politique a fragilisé les
forces au pouvoir, multipliant les alternances
et même les cohabitations. La confiance dans
la gauche et dans la droite s’effrite en même
temps que s’estompent les frontières perçues.
La légitimité des deux grandes familles de
pensée a reculé de façon presque concomitante.
La belle stabilité dont rêvait le fondateur
de la Ve République s’est évanouie.

Ainsi s’est installée l’idée que, pour assurer
au second tour le succès du candidat jugé
le plus efficace, il fallait conforter sa position
au premier. À gauche, le souvenir amer de
2002 avive cette tendance quand bien même
il est aujourd’hui hautement improbable que
le cataclysme se reproduise. Le syndrome
2002 affecterait plutôt une droite qui cumule
le triple handicap d’être « sortante », d’être
profondément divisée et de présenter aux
suffrages un Président déconsidéré. Le niveau
annoncé pour François Hollande est largement
au-dessus de celui que les sondeurs
attribuaient à Lionel Jospin. Les estimations
du second tour laissent entrevoir, sinon une
humiliation, tout au moins une défaite nette
de Nicolas Sarkozy. Les électeurs de gauche
ont donc toutes les raisons d’être sereins et
de pouvoir voter le 22 avril pour leurs idées.

L’utilité « vraie »

Pour battre Sarkozy, l’important est d’assurer
la plus forte mobilisation possible au premier tour. Or tout laisse à penser que cette mobilisation
ne peut être réalisée autour du seul
candidat socialiste. L’utile est donc, sur ce
point, de permettre à la gauche de remobiliser
les forces qui se sont détournées d’elle
au fil des ans. La stratégie socialiste consiste
avant tout à grappiller des voix à la marge de
la droite. Erreur de perspective : l’essentiel
se gagne au coeur de chaque famille politique.
À gauche, cela suppose de conjuguer
l’enjeu politico-idéologique et l’enjeu social.
La gauche a connu ses plus beaux succès
quand elle a su superposer la « gauche politique
 » et la « gauche sociologique ». Or la
gauche politique s’est anémiée par le recul
de l’esprit de transformation sociale ; quant à
la gauche sociologique, elle s’est brisée sur
des politiques publiques détricotant « l’État
providence ». Si l’on veut relancer une dynamique
heureuse, il faut raccorder les deux
gauches, politique et sociologique. Cela
passe par une politique bien à gauche, conjuguant
audace et responsabilité, solidarité et
citoyenneté. Cela suppose d’avoir l’ambition
de rompre avec le libéralisme même social
libéral. Cette route est celle qui permettra
la remobilisation du camp de la gauche, lors
des élections et après.

C’est là, en effet, que se noue le second
versant de l’utilité. Il ne suffit pas de gagner
les élections : mieux vaut aussi se prémunir
contre de nouvelles désillusions qui coûteraient
beaucoup trop cher à la gauche, et à la
France. Les Pays-Bas, l’Autriche, la Hongrie
nous montrent où peut conduire la désespérance.
La gauche française ne peut pas se le
permettre. La démocratie tout court ne saurait
s’y risquer. C’est cela que nous voudrons
dire le 22 avril. L’utilité est donc bien double :
battre la droite sans appel et réussir l’épreuve
du pouvoir. Pour cela, deux conditions sont
nécessaires. Celle de défricher une autre
voie que la soumission au marché. Et celle
d’une mobilisation sociale épaulant, inventant
cette nouvelle politique. Le « mouvement
social » doit convaincre et se convaincre que
le salut ne viendra que de sa mobilisation
vigilante et continue. Lors du premier tour,
on peut envoyer ce message politique : le
« peuple de gauche » entend rester mobilisé,
après même que la séquence électorale se
sera achevée. Si Hollande est élu, gageons
qu’il aura bien besoin d’être poussé ou soutenu
pour avancer hors des sentiers battus
qui mettent l’Europe dans le mur.

Une gauche dynamique, équilibrée

Il serait saugrenu de laisser entendre que la
gauche française est si faible qu’elle en est
réduite à la gestion médiocre des vases communicants
 : si Mélenchon monte, c’est que
Hollande baisse, et réciproquement. La vérité
est que la gauche a besoin que toutes ses
composantes progressent. Ce qui est « normal
 », chez nous, c’est une gauche de gauche
située au-dessus de 15 %. C’est la condition d’un second puis d’un troisième tour réussi.
Cette élection offre la possibilité de surmonter
l’anomalie de 2007 qui avait vu le total
de la gauche de gauche sous la barre des
10 %. Cette insigne faiblesse on la devait, on
s’en souvient, à l’éclatement de ses forces
(Laguiller, Besancenot, Buffet, Bové, Voynet)
et donc à la nulle attractivité de l’espace d’alternative.
Les difficultés de la droite actuelle
assainissent le débat à gauche ; l’angoisse
de l’échec a laissé la place à l’espoir raisonnable.
Le moment est venu d’en profiter.
Enfin, des millions de femmes et d’hommes
de gauche peuvent dire, tout à la fois, qu’ils
veulent la gauche et comment ils conçoivent
la gauche qu’ils souhaitent voir triompher.
Le vote n’est pas le résultat du seul calcul
rationnel. Son utilité se mesure à la force
des idées qu’il exprime. Par sa vigueur, cette
campagne électorale est peut-être l’indice
que la politique est de retour. Votons, enfin,
par conviction au premier tour, et non pour le
« moindre mal ».

Portfolio

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