Accueil > Société | Par Rémi Douat | 15 novembre 2011

Vrais gens, faux témoignages

Mais comment font les journalistes télé pour dénicher tous ces « vrais »
gens qui pullulent sur nos écrans ? Où les trouvent-ils ? Ils rament. Et
quand ils ne les trouvent pas, ils les inventent.

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Mais qui sont ces gens dans
mes émissions préférées.
« C’est ma vie », « Toute une
histoire », « 100 % mag »,
« Réunion de famille ». Vous
ne connaissez pas ? Vous allez survivre. Sachez
juste que ce sont des programmes de « proximité
 », comme on le jargonne dans le PAF,
des machins qui doivent nous ressembler : un
mélange de conso, de famille et de sexe, des
sujets « concernants ». Leur point commun :
elles consomment du « vrai gens » en masse.
Vous, moi, votre voisin, le péquin, quoi, n’a pas
son pareil pour donner des accents de vérité
et du « bon sens » à n’importe quel sujet. Mais
comment font-ils à la télé pour trouver autant
de volontaires ? Des témoins qui ont constaté
des phénomènes paranormaux, des couples qui
ne font plus l’amour mais s’aiment encore, des
mères ultra possessives, des femmes qui ont
un physique atypique mais qui l’assument très
bien… Attention, la réponse pique un peu. Sans
dire que tu es totalement pris pour une truffe,
ami téléspectateur, disons qu’il y a comme un
cousinage. Car pour aligner « du » vrai gens au
kilomètre, certains journalistes bidonnent sévère.
«  Entre la commande du sujet et le tournage,
on ne dispose parfois que de quelques heures
,
indique Sébastien, 27 ans, qui cachetonne de
boîtes prod’ en boîtes de prod’. C’est la phase
dite de repérage. Quand on est dans la merde,
la première chose à faire, c’est de rameuter son
entourage. L’essentiel, ce n’est pas tellement
la réalité de la situation, mais la télégénie des
témoins.
 » Vilains et autre boutonneux, abstenez-
vous. Un autre journaliste complète : « On
m’avait commandé le portrait d’un maire, pour
la chaîne Planète. Il devait se distinguer pour
l’audace de la gestion écolo de sa commune.
J’ai sélectionné cinq ou six maires et les ai présentés
à la rédactrice en chef. Elle a vaguement
regardé les actions concrètes de ces élus. Le
choix final s’est fait sur le physique. Il y avait
une grosse dans la sélection, elle a été écartée d’office, sans même regarder ce qu’elle avait
fait.
 » La bonne vanne qui circule : « Elle a un
physique de radio, elle dégage.
 »

Bidonnage

Mais revenons au bidonnage. « Mes copains
tournent régulièrement dans mes sujets
, reprend
Sébastien. Un pote incapable de cuire
un oeuf a joué au cordon bleu dans ma propre
cuisine ; d’autres, pour un reportage sur “les
intégristes du bio” se sont laissés filmer triant
consciencieusement leurs déchets, sans doute
pour la première fois de leur vie !
 » Sophie, 35
ans, est une briscarde. Elle aussi met en scène,
sans sourciller : « J’ai tourné un sujet sur les
cougars, ces femmes qui draguent des jeunes
gens plus jeunes qu’elles. La femme cougar,
c’est presque une invention médiatique. Alors
nous, pour se conformer à cette invention de
société, on va tordre la réalité, demander aux
témoins que nous trouvons de forcer un peu
le trait… Et cela peut en effet aller jusqu’à l’invention
pure et simple d’un personnage, c’est
désolant mais c’est l’industrie télévisuelle qui
le veut.
 »

Louis, à plein temps dans une boîte de prod’
un peu fauchée mais aux grandes ambitions est
lucide. Et amer. « Notre boulot, c’est de bricoler
une narration en un temps record, qu’importent
les artifices
, raconte-t-il. Même si tout est bidon,
on s’en tape tant que cela paraît crédible. Le
journaliste qui fait du bon bidonnage le garde
pour lui et seul son cadreur est au courant
. » Et
le journaliste de raconter le sujet qu’il a dû faire
sur une application Iphone. Il cherche alors des
« témoins » capables d’en parler et ne dispose
que de quelques heures. Le producteur, portemonnaie
et timing en tête, n’a que faire des
méthodes. « J’ai appelé la société qui fabrique
l’application. Je leur ai donné 24 heures pour
me trouver deux personnes.
 » Mission accomplie
 ! « Au final, raconte Louis, j’ai eu ce que je
voulais entendre. Ils ont choisi des gens télégéniques,
sachant s’exprimer, avec l’assurance
pour eux qu’ils ne seront pas critiqués et pour
moi, celle de terminer dans les temps
. »

Plus rigolo encore, certains de ces journalistes
ne réalisent pas toujours qu’ils bidonnent. Info,
divertissement, fiction… Tout se mélange. Ainsi,
sur Facebook, terrain de chasse favori des journalistes
en recherche de « vrais gens », cette formidable
anecdote. Julie bosse à « C’est ma vie »,
sur M6 et poste sur sa page Facebook un appel
à participation : « Vous avez entre 10 et 16 ans,
vous êtes déjà une petite lolita, n’hésitez pas
à me contacter.
 » Un de ses amis lui répond :
« J’ai une amie qui est complètement fan de
l’émission, je pense qu’elle pourrait jouer le rôle
de lolita pour passer dedans.
 » Et que répond
notre futur prix Albert Londres, rigueur journalistique
en bandoulière : « Aaaaaaaaah… En voilà
une bonne nouvelle ! Tu me l’envoies ?
 » Vendu.

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Vos réactions

  • Ca fait peur ! Vrais sujets mais faux témoins et histoires inventées de toutes pièces avec des acteurs..ca pue le fric ! Les journalistes pour certains n’ont aucun scrupule et ils prennent les télespectateurs pour des cons..

    severine Le 7 janvier 2016 à 02:26
  •  
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