Accueil > Migrations | Par Sabrina Kassa | 1er septembre 2008

Western union, MoneyGram. L’argent des migrants, miam miam...

Le transfert d’argent des immigrés installés en France vers leur pays d’origine s’élève à plus de 8 milliards d’euros par an. Une manne pour Western Union et MoneyGram, très convoitée par les banques et les pouvoirs publics.

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Ce n’est pas à Samba Sylla, Malien installé en France et doyen de l’association GRDR (1), qu’il faut la faire... « Ils ne s’intéressent pas à nous, mais seulement à notre pognon. Avec une logique comme ça, ça ne marchera jamais. Ni les banques, ni les agences de développement ne veulent nous accompagner dans nos projets et maintenant, ils voudraient qu’on leur confie notre fric. » Samba Sylla n’est pas amer. Il a l’habitude, comme ses compatriotes, de ne compter que sur lui-même. Depuis quarante-cinq ans, à coup de 50 francs par mois, 4euros maintenant, ils se sont organisés en associations en Ile-de-France, à Orléans et en Rhône-Alpes pour permettre la construction de l’école, de la mosquée, de la coopérative d’achat et du système d’adduction d’eau de leur village situé dans le cercle de Kayes, au Mali. Pourtant, à entendre les institutions, ils devraient être aux anges.

A la demande de Nicolas Sarkozy, Charles Milhaud, le président du groupe Caisse d’épargne, a rendu un rapport, en 2006, sur « l’intégration économique des migrants et la valorisation de leur épargne » très enthousiaste sur le sujet. Les immigrés installés en France envoient plus de 8 milliards d’euros par an dans leur pays d’origine. Une somme qui correspond à l’Aide publique au développement. Sur les 8milliards d’euros envoyés par les immigrés, 50% seraient transférés par des réseaux informels (convoyés par une personne de confiance ou via des commerçants), surtout pour les Subsahariens ; 40% par des sociétés de transferts, principalement Western Union et loin derrière MoneyGram ; et pour 10%, par des systèmes bancaires (Banque postale, Société générale, etc.).

EPARGNER ICI, INVESTIR LA-BAS

Le raisonnement de Charles Milhaud est simple : Western Union rafle la mise grâce à ces transferts :les frais prélevés peuvent dépasser 20% de la somme envoyée. Avec ses 270000 points de vente dans le monde, dont 3250 en France, Western Union engrange près de 1milliard de dollars par an. Les banques ne peuvent pas rester en dehors du coup. Pour cela, Bercy vient de donner le feu vert à la Caisse d’épargne pour créer un « compte épargne codéveloppement » pour les ressortissants en situation régulière de 54 pays pauvres. Le but : les encourager à épargner ici et à investir là-bas. Avec, pour carotte, une déduction fiscale de l’ordre de 25% des sommes épargnées dans la limite de

20000 euros. Dans l’optique du gouvernement, cet argent serait ainsi orienté vers des investissements productifs. Une aubaine pour remplacer le budget en berne de l’Aide publique au développement ! Et pour la Caisse d’épargne, cette proposition fait office de produit d’appel pour attirer cette nouvelle clientèle, dont les milliards font briller les yeux des banquiers.

Reste que la carotte n’est pas bien savoureuse. Combien de ces migrants paient de tels impôts sur le revenu pour être attirés par la proposition ? Très peu. Le niveau de vie des migrants est inférieur de 26% au revenu moyen des Français et 1/7 des migrants vit en dessous du seuil de pauvreté, selon le rapport du Conseil économique et social (CES) Comment mobiliser l’épargne des migrants en faveur du codéveloppement. Sachant que ceux qui envoient le plus d’argent (entre 15 à 25% de leur revenus) sont souvent les immigrés de première génération encore très attachés à leur famille restée au pays et qu’ils envoient souvent et par petites sommes de quoi les faire vivre. Et ce pour couvrir les frais de consommation, de santé et d’éducation... Selon le CES, seuls 10% de leurs transferts sont utilisés pour des investissements, pour la construction de leur village ou dans l’immobilier.

FAIBLE BANCARISATION

Se faire du fric sur les immigrés qui font vivre les plus pauvres de la planète, l’idée semble en séduire plus d’un. Les banques rivalisent d’inventivité, à grands coups d’offres de transfert d’argent via des cartes prépayées, internet ou encore par téléphone. Par exemple, la Banque postale (partenaire par ailleurs de Western Union) et la Poste du Maroc ont signé un accord de partenariat pour faciliter la bancarisation des Marocains et faciliter les transactions entre les deux pays. La Société générale est sur le créneau marocain aussi. Ce qui semble bien marcher : à eux seuls les Marocains de France transfèrent plus de 2milliards d’euros par an vers leur pays d’origine, grâce à un système bancaire local très organisé pour attirer ces flux. Mais vu le prix exorbitant des taxes, plus de la moitié de ces fonds passe par les réseaux informels. Pour les autres pays du Maghreb dont les systèmes bancaires sont moins développés ou des pays d’Afrique subsaharienne, les banques ont beaucoup plus de mal. D’après le rapport de Charles Milhaud, seuls 24% des Subsahariens vivant en France seraient bancarisés.

Car c’est bien ça, l’arme fatale de Western Union, la faible bancarisation des migrants émetteurs et encore plus des destinataires. Pour envoyer de l’argent loin des villes, il n’y a pas mieux. Monsieur A, juste avec sa carte d’identité (il peut être sans-papiers, demandeur d’asile...), dépose l’argent à Paris dans une agence, une heure plus tard, au rif ou à Tamanrasset, Monsieur B retire la somme en monnaie locale. Pas besoin d’avoir un compte bancaire, ni d’un côté ni de l’autre. Western Union, qui a été créé en 1851, n’a jamais été une banque, d’ailleurs. Avant sa mue vers les transferts d’argent internationaux au début des années 1990, elle était le premier géant américain du télégraphe.

BANQUES SCHIZOPHRENES

Toujours dans le rapport de Charles Milhaud, il est noté pudiquement que « 14% des migrants partagent l’opinion selon laquelle l’accès au crédit et aux services bancaires serait relativement fermé aux personnes les plus récemment installés sur le territoire national » . Un 14% très pudique, tant la clientèle étrangère a toujours été négligée par les banques, probablement à cause de la faiblesse de son pouvoir d’achat. Du coup, les banques aujourd’hui frôlent la schizophrénie : prendre des parts de marché sur les transferts de fonds en bancarisant les migrants, notamment sans-papiers, comme les y invitent régulièrement les responsables de la Banque européenne d’investissement et la Fédération bancaire de l’Union européenne, tout en poursuivant une politique bancaire très sélective.
« C’est étrange toute cette communication sur les transferts d’argent , s’étonne Alice Bougenot du Dom Asile (Cimade, Emmaüs, Secours catholique...), qui milite pour le droit au compte bancaire des migrants sans-papiers. Quand je vais voir les banques avec des sans-papiers, qui légalement ont le droit d’ouvrir un compte en banque avec leur carte d’identité et une domiciliation en France, nous sommes presque toujours refoulés au guichet. Et quand je parle avec des responsables, ce qui ressort toujours, c’est la peur du blanchiment d’argent. Et pour les Algériens, c’est encore pire, tout le monde les prend pour des terroristes ! » Même la Banque postale, qui est souvent sollicitée par les étrangers, ne leur ouvre pas de compte courant, mais seulement des Livrets A, lesquels ne comportent pas d’autres services que le dépôt et le retrait d’argent. « C’est délirant, quand on sait que tous les sans-papiers travaillent, ont du fric et envoient de l’argent à leur famille ! »

S.K.

1. Groupe de recherche et de réalisations pour le développement rural.

Paru dans Regards n°54, septembre 2008

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