Accueil > Culture | Chronique par Arnaud Viviant | 17 septembre 2012

Zeller, Millet et Cusset

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Fictions politiques

C’est une rentrée littéraire assez politique, finalement. Par exemple
La Jouissance, de Florian Zeller.
C’est un roman facile à lire, mais
qui, du fond de sa prose gentillette
ronronne comme le moteur
d’un frigo, quelque chose de politique.
Quoi ? Peut-être ce qu’on
pourrait appeler le ventre mou de
la social-démocratie, ses ballonnements
qui finissent par la rendre
ombrageuse. Zeller raconte l’histoire
d’amour de deux jeunes trentenaires,
parisiens, modernes, des
bobos en somme, un peu, si l’on
veut, comme Georges Perec l’avait
fait à la fin des années 1960 dans
Les Choses. En moins subversif
tout de même. Il y avait chez ce
dernier une attaque en piqué du
capitalisme, quand on l’appelait
encore la société de consommation,
qu’on ne retrouvera certainement pas ici. Nos bourgeois bohèmes s’appellent Nicolas
et Pauline et comme chez Perec, ce sont moins
des personnages (ils sont très peu incarnés) que
des stéréotypes sociologiques. Car à travers eux et
leur histoire convenue (ils se rencontrent, s’installent
ensemble, font un enfant puis se séparent), Zeller entend
poser des questions d’importance : « Sommes-nous
désormais écrasés par la tyrannie de la jouissance
 ?
 » Une expression qu’il repeint d’italiques tant
il en semble heureux. Ou encore : « Avons-nous complètement
perdu le sens du sacrifice ?
 » Zeller note
en effet qu’aujourd’hui, un premier enfant cimente
moins un couple qu’il ne semble impliquer son immédiate
destruction, « comme si, pour la première
fois dans l’humanité, nous avions en quelque sorte
désappris à faire des enfants
 ». Passons sur le côté
très petit blanc hétérocentré relatif de l’observation,
pour dire que cette histoire de désunion est racontée
parallèlement avec celle de… l’Union européenne.
Qu’est-ce que Zeller veut signifier par ce rapprochement
 ? Que l’Europe, après avoir conçu un enfant (la
réconciliation franco-allemande ? La paix ?) va vers
l’implosion ? Que nous, Européens, avons perdu le
sens du sacrifice (même si, avec la rigueur, on le
sent bien passer) ? Rassurez-vous, Florian Zeller ne
répond à aucune de ses graves questions dans son
livre facile, voire agréable. À la dernière page il confie
même à son lecteur : « Je ne sais plus très bien ce
que je raconte.
 » Admettons en effet que ça tombe
sous le sens.

Ennemi

Un qui sait très bien ce qu’il raconte en revanche,
c’est Richard Millet. Longtemps, il fut un écrivain
discret, quoique prolifique, ainsi qu’un éditeur (chez
Gallimard — membre de son comité de lecture, il a
donc approuvé le Zeller, mais on se demande ce
qu’il en pense, au fond). Et puis il est sorti du placard
en racontant qu’il avait combattu au Liban dans les
années 1970 au sein des milices chrétiennes (car
il est catholique), qu’il avait «  tué des hommes, des
femmes, des vieillards, peut-être des enfants
 » et
que franchement, ne serait-ce que d’un point de
vue littéraire, ça faisait une énorme différence avec
les planqués de ce que Richard Millet nomme avec
dédain « la postlittérature ». On caricature à peine.
Bref, on l’aura compris, Richard Millet nous la joue
« vieux con réactionnaire  ». Et grâce à des hautparleurs
comme l’émission de Frédéric Taddéï, il a pu
s’épandre sur le profond sentiment de solitude, de
désarroi et, en somme d’indignation, qu’il éprouvait
quand dans le RER, seul Blanc, il était entouré de
Noirs et d’Arabes. Manière de dire, évidemment, qu’il
est un écrivain qui prend le RER, ce qui nous touche
quand même moins depuis que l’on a vu à la télé des
ministres écologistes qui le prenaient aussi, avec
leurs agents de sécurité au bord de la crise de nerfs.
Le protestantisme des uns faisant naturellement le
malheur des autres. Bref, en cette rentrée littéraire,
Millet sort trois petits livres. L’un est un récit qui débute,
ben tiens, dans le RER où le narrateur observe « avec
curiosité
 » des Roms, «  ethnie » dont «  la laideur
générale le fascine
 ». L’autre est un pamphlet intitulé
De l’antiracisme comme terreur littéraire. C’est
clair. Ne dites surtout pas à Millet qu’il est raciste,
car il n’y verra que de la propagande communiste.
Dans un troisième, il fait l’éloge « littéraire » (il fallait
y penser) d’Anders Breivik. Bien sûr, il condamne
les crimes du Norvégien, et plutôt deux fois
qu’une, mais… Car évidemment,
on ne vous le cache pas, il y
a un mais…

Ami

Alors, comment vous dire ? Après
cela, on est heureux de lire À l’abri
du déclin du monde
, de François
Cusset. Lui au moins, est de notre
côté de la barricade. D’ailleurs, son
premier roman commence par la
description on ne peut plus réaliste
d’une journée révolutionnaire dans
le Paris d’aujourd’hui. Le peuple
insurrectionnel arrive même à
se masser devant les grilles de
l’Élysée. Mais soudain, comme le
29 mai 1968, il renonce à prendre
le pouvoir. On se demande bien
pourquoi. Par sens du sacrifice,
comme dirait Florian Zeller ? La
réponse de Cusset dans ce roman
est beaucoup plus belle. Il raconte
comment une génération — la
nôtre ? — aura essayé de construire
sa vie en n’étant ni dominant
ni soumis. À l’abri du déclin
du monde.

En septembre, Arnaud Viviant a lu...


La Jouissance, de Florian Zeller, éd. Gallimard, 159 p.,
16,90 €.

De L’antiracisme comme terreur
littéraire
,
de Richard Millet, éd. Pierre
Guillaume de Roux, 92 p., 14,90 €.

À l’abri du déclin du monde, de
François Cusset, éd. P.O.L, 350 p., 16 €.

Portfolio

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