Accueil > Idées | Entretien par Clémentine Autain | 28 juin 2013

Nicolas Truong : « La société est en état de commun dépassé »

Nicolas Truong est directeur des pages « Idées-débats »
du Monde. Et voici qu’il publie une série d’entretiens
détonants, recueillis au festival d’Avignon où il anime le
Théâtre des idées. Dans Résistances intellectuelles. Les
combats de la pensée critique
, se croisent ainsi Jacques
Rancière, Jean-Luc Nancy, Françoise Héritier, Bernard
Stiegler, Frédéric Lordon, Pierre Rosanvallon, François
Cusset, Edgard Morin ou encore Michel Onfray.
Un recueil passionnant, facile d’accès, dont nous parle
ici le metteur en scène des idées.

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Regards.fr. D’où vient l’idée de ce livre ?

Nicolas Truong. Ce recueil est issu
d’un travail mené de 2004 à 2012 aux
rencontres du Théâtre des idées. Quand
ils ont pris la direction du Festival, après
l’annulation du festival de 2003 (ce qui
n’était pas arrivé depuis 1968), Hortense
Archambault et Vincent Baudriller
m’ont demandé de réfléchir à ce que
pourrait être une scène de la pensée à
Avignon. Leur projet, c’était notamment
d’associer un artiste au festival chaque
année de façon à colorer chaque édition.
La première année, en 2004, l’artiste
associé désigné fut Thomas Ostermeier,
un metteur en scène allemand qui porte
la critique sociale contemporaine. L’idée
des codirecteurs, c’était que le Festival
redevienne un lieu de parole, de critique
du monde, et que les intellectuels
reviennent au théâtre. Ils m’ont demandé
de créer un espace pour ça, pour aider
à dépoussiérer et à mettre en relation.
J’ai invité Jacques Derrida autour d’une
question : l’Europe. Ces rencontres,
c’est du jazz intellectuel, très préparé. Derrida a fait une lettre, qu’il a
lue de façon théâtrale. Depuis, ces rencontres
cherchent à lier les thématiques
qui traversent la scène contemporaine,
que l’on voit à Avignon, et les grandes
questions sociales et politiques du moment.
Ce qui veut dire que, pour lire ce
livre, on n’a pas besoin d’être allé à Avignon.
C’est une sorte d’introduction à la
pensée critique contemporaine.

Selon quelle logique avez-vous rassemblé ces trente et un penseurs ?

Ce qui les rassemble, c’est de faire
vivre la pensée critique, c’est-à-dire une
manière de soumettre la réalité et les
théories dominantes au tamis du jugement
argumenté. Je n’ignore pas que la
pensée critique, telle que définie par Razmig
Keucheyan par exemple, est souvent
cantonnée au marxisme et à l’anticapitalisme,
dans la lignée de l’école de Francfort.
Mais c’est oublier que Theordor W.
Adorno, Max Horkheimer et leurs amis
n’étaient pas que marxistes et anticapitalistes.
Ce qui les distinguait des autres
marxistes, c’est qu’ils interrogeaient
le point de vue même de l’intellectuel,
avant Pierre Bourdieu. Ils étudiaient la
position du chercheur par rapport à son
objet, remettant en cause leur propre
position. Ils s’intéressaient à la musique, à l’industrie culturelle, à la psychologie.
La pensée critique, je la prends donc
au sens élargi : la faculté de juger et de
ne pas partir de présupposés. Ce qui
lie ces trente-et-un penseurs, c’est leur
capacité à comprendre les choses dans
la globalité, leur radicalité, c’est-à-dire
selon l’étymologie une réflexion allant à
la racine des choses. Ils n’ont pas peur
de penser le tout à partir d’une question.
Ils ne sont pas satisfaits de l’ordre actuel
des choses et cherchent des voies pour
inventer d’autres mondes ou au moins
d’autres façons de les appréhender.

Qu’est-ce qui vous a frappé dans ce qui est commun entre eux ?

C’est précisément le commun !
Cette recherche de la fabrique du commun.
La difficulté à y parvenir est pointée
partout. Qu’on ait été communiste ou
pas, qu’on soit artiste ou pas, la société
a mal à son commun. Elle est en état de
« commun dépassé ». On voit bien que
ça coince à tous les niveaux sur ce qui
fait que les gens tiennent ensemble. Matthieu
Potte-Bonneville et Sophie Wannich
traitent des « affaires » qui révèlent combien
les fondamentaux démocratiques
ont volé en éclat. Plus grand monde n’a
le sentiment de participer à une aventure
collective. On a l’impression que le projet
commun, ce qui fédère une nation,
un pays, un parti, une école se dissout
au profit d’individualités qui cherchent
à tirer leur épingle du jeu parce que ce
qui fait sens s’est relativisé. Qu’est-ce
qui peut faire commun aujourd’hui après
l’effondrement du communisme et à l’ère
de ce que l’on appelle « l’individualisme »
ou le « communautarisme » ? Avec sa
proposition de « l’être-avec », Jean-Luc
Nancy cherche cette voie d’un commun
à l’heure de la communauté désoeuvrée.
Alors qu’ils n’appartiennent pas au
même courant philosophico-politique,
Pierre Rosanvallon et Yves Sintomer ne
sont pas si loin en cherchant à répondre
à la même question.

Le mot catastrophe revient de
nombreuses fois. Est-ce que tous ces
intellectuels dépeignent un monde
qui bascule ou qui est déjà dans la
catastrophe ?

Oui, une partie d’entre eux appartient
ou a été traversée par cette analyse
catastrophiste, de Walter Benjamin à
Giorgio Agamben en passant par Guy
Debord ou Julien Coupat. Mais tous, je
crois, dépassent le stade du constat de la catastrophe écologique, mentale,
démocratique. Pour y répondre, certains
comme Jacques Bouveresse ou Alain
Badiou proposent une réponse relevant
de la critique rationaliste, d’autres comme
Jacques Rancière ou Pierre Rosanvallon
partent d’une critique démocratique,
d’autres encore comme Annie Lebrun
développent une critique par l’analogie,
c’est-à-dire les correspondances entre
des phénomènes apparemment très
éloignés – chirurgie esthétique et relookage
des villes, destruction de la forêt
amazonienne et amoindrissement imaginaire
occidental, par exemple. Même si
beaucoup pensent que la situation est
très noire et le filet de lumière difficile à
trouver, ils sont animés par une révolte,
une colère, une idée. Il y a du souffle.

Vous parlez de service public des
idées. Qu’entendez-vous par là ?

Je pense à Jean Vilar qui disait que
le théâtre devait être un service public,
« comme l’eau, le gaz et l’électricité ».
Je pense qu’il faut un service public des
idées, pas conçu comme une pensée
d’État ou qui servirait de légitimation à
une programmation culturelle. On peut
considérer qu’il devrait exister un accès
libre et partagé à l’intellectualité.

Et maintenant, vous préparez une
pièce de théâtre ?

Oui. Je l’ai conçu à partir d’un
collage de textes d’une vingtaine d’auteurs
de la pensée critique. Cette pièce
s’appelle Projet Luciole. J’ai ainsi mis en
scène Foucault, Deleuze, Rancière, Lyotard,
Adorno, Orwell, Baudrillard, Pasolini,
Agamben… Cette histoire raconte
toutes les histoires possibles de la pensée
critique mais aussi celle de la luciole.
En 1941, Pasolini a écrit une très belle
lettre à propos d’un bosquet de lucioles
qu’il a vu dans une nuit merveilleuse et
symbolisait pour lui l’amitié, l’amour, la
résistance, le partage, la politique. En
face, il y avait les projecteurs du fascisme
triomphant. Pasolini raconte cette
nuit dans une lettre privée. Plus tard,
en 1975, dans Il Corriere de la sera, il
publie l’article des lucioles, dans lequel
il dit en substance que les lucioles ont disparu de la nuit italienne car la pollution
les a chassées et la modernité a
tout détruit. Or, avant, pendant et après,
une grande partie de la pensée critique
avait dit la même chose, que les lucioles
avaient disparu, que l’expérience est
détruite par le monde moderne. En fait,
tous les courants de la pensée critique
étaient traversés par ce jeu d’ombres et
de lumières. La critique déconstructionniste
de Derrida nous dit que, à force de
tout vouloir rendre à la raison, la philosophie
des Lumières nous a aveuglés et
l’on aurait perdu, oublié quelque chose.
Il faudrait donc tamiser la lumière et aller
chercher dans les marges. La théorie critique
de Francfort, c’est du même ordre.
La critique démocratique, avec Jacques
Rancière, nous a dit que les prolétaires
des années 1830 et 1840 voulaient que
la nuit leur appartienne pour créer, écrire,
faire du théâtre. C’est la nuit qu’on atteint
les lumières, et non en écoutant la
journée les grands intellectuels éclairés
qui les guident parce que les prolétaires
sont eux aussi des intellectuels. Pour le
courant rationaliste de Badiou ou Bouveresse,
la philosophie doit continuer à
sortir les gens de la caverne pour aller à
la grande lumière du jour et de la vérité,
quitte à s’aveugler sur certaines choses,
à cause de la catastrophe du XXe siècle.
Selon eux, on peut construire des systèmes
globaux. J’ai donc mis toutes
ces idées en scène. Avec Judith Henri
et Nicolas Bouchaud, je monte en ce
moment ce spectacle qui sera présenté
à Avignon du 7 au 13 juillet puis à Paris,
en janvier 2014, au théâtre Montfort.

Résistances intellectuelles. Les combats de la
pensée critique
,
entretiens dirigés par Nicolas
Truong, éd. de l’Aube, 334 pages, 24 euros.

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Vos réactions

  • je conseille quand même à ceux qui n’ont lu ni Marx ni Lénine de commencer par les classiques de la littérature révolutionnaire avant de s’embourber dans des les affres de auteurs sociaux-démocrates contemporains.

    zopzoup Le 9 juillet 2013 à 17:52
  •  
  • Toujours les mêmes. Stiegler et Morin pour éclairer notre avenir ? Laissez moi rire.

    David Le 5 août 2013 à 13:40
  •  
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