Roland Cayrol
Accueil > Politique | Entretien par Clémentine Autain | 4 novembre 2013

Roland Cayrol : « Il n’ y a pas de droitisation de la société française »

Entre la victoire du FN à Brignoles et la popularité de Manuel Valls, on aurait vite fait de conclure à une droitisation de la société française. « Erreur », nous dit Roland Cayrol, politologue et directeur de recherche au CEVIPOF. Entretien.

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Regards.fr. Le Front national a le vent en poupe, François Fillon vire à droite toute, Manuel Valls est le ministre le plus populaire… Doit-on conclure que la droitisation de la société est en marche ?

Roland Cayrol. Plusieurs phénomènes se conjuguent. D’abord, il n’y a pas de montée enregistrée du FN. Depuis la présidentielle de 2012, on nous raconte cette fable : tout serait bon pour le FN et l’ascension de Marine Le Pen serait irrésistible. Or, en 2012, Marine Le Pen a fait moins que le score de son père dix ans plus tôt, et rien de plus si l’on ajoute le score de Bruno Mégret à l’époque. À la cantonale partielle de Brignoles qui a fait trembler la République, rien de nouveau : le FN avait déjà eu un conseiller général dans ce canton. Et ce résultat est censé nous montrer l’ascension du FN ! Ce que montre toutes les partielles depuis la présidentielle, c’est l’effondrement du PS : ça, c’est vrai. L’abstention croissante de la gauche profite essentiellement à l’UMP. De ce fait, si la droitisation, c’est la montée du FN, c’est en réalité fantasmatique. Mais à force de valoriser le FN en le mettant sur le devant de la scène, on va finir par lui faire la courte échelle et produire son ascension. Cette vague de folie médiatique va finir par produire ses effets. À force de mettre l’extrême droite au centre, on devient les apprentis sorciers du FN.

Le deuxième phénomène, c’est que nous sommes dans une France qui vieillit. Nous avons le corps électoral le plus vieux du suffrage universel. Le poids du troisième et quatrième âge est de plus en plus important. Or il y a une demande dans cette population d’ordre, d’autorité, de discipline. Ce n’est pas un problème droite/gauche : cela concerne tous les électorats, ce qui explique en partie l’image flatteuse de Manuel Valls. Enfin, ce qui monte dans la société, c’est le racisme. C’est vrai dans tous les pays de l’Europe, en Suède comme en Italie, en Angleterre comme en Allemagne ou en France. Un Européen sur deux dit son hostilité ou son antipathie vis-à-vis des musulmans. L’islamophobie est devenue un moyen plus correct de dire son rejet des immigrés d’origine arabe. Les Européens vivent une crise d’identité. Ils ne reconnaissent plus leur cher et vieux pays et reportent leur angoisse sur les arabo-musulmans. Même le tabou de la nationalité a disparu. Dans les villes du Sud-Est, les gens disent qu’il faut les mettre dehors. On leur rétorque qu’ils sont Français et eux répondent que cela ne change rien : dehors ! Là encore, entonner des refrains qui ressemblent à ceux du FN ne fait que le légitimer.

La France n’est pas pour autant devenue hostile au changement ou repliée sur elle-même. Jamais dans l’histoire des sondages, les Français n’ont été aussi attachés à la justice sociale. Ils sont en grande majorité révoltés par l’injustice sociale et la lutte contre les inégalités est au cœur de leurs espérances. Sur l’ensemble des thèmes historiquement chers à la gauche, en vérité, il n’y a pas de droitisation de la société française. Il y a en effet un poids pour l’ordre et une augmentation du racisme anti-arabo-musulman. Mais c’est faux d’appeler cela droitisation et montée irréversible du FN.

Comment expliquer que le Front de gauche ne profite pas davantage de cette situation ?

Il y a un espace pour le Front de gauche attesté par la déception vis-à-vis de la politique Hollande/Ayrault. 35 à 40% des électeurs PS au premier tour de la présidentielle se disent déçus par le gouvernement et la majorité absolue des électeurs des autres candidats de gauche affirme sa déception. Théoriquement, il y a donc un espace mais pratiquement le Front de gauche se révèle incapable de répondre aux attentes de cet électorat. D’abord, il est considéré comme étant dans le même bateau que la gauche de gouvernement. C’est quand même la même famille : le Front de gauche a apporté son soutien à Hollande au deuxième tour de la présidentielle et on le voit, aux municipales, faire ici ou là cause commune avec le PS. Par ailleurs, il n’y a pas de croyance dans un programme du Front de gauche. À part être contre, on ne voit pas les propositions en positif auxquelles on pourrait croire. Enfin, Jean-Luc Mélenchon est un leader qui a intrigué et intéressé pendant la présidentielle mais ses excès de langage et le personnage qu’il se fabrique n’est pas bien convainquant. Il est en voie de « Georges Marchaisisation », si l’on peut dire. Il manque une crédibilité pour des gens qui ont envie que leur force politique partage un jour une expérience de pouvoir. À l’extrême droite, l’électorat aspire à contester et cela suffit. À la gauche de la gauche, le refus s’accompagne d’une envie de participer. On attend plus de cohérence et de crédibilité.

Dans quelle mesure l’UMP peut-elle tirer les marrons du feu ?

Mécaniquement. Son électorat est très sévère par rapport à la guerre des chefs. Il est demandeur d’unité mais comme nous ne sommes pas en période présidentielle, les électeurs se servent du vote UMP pour sanctionner le gouvernement. Les positionnements respectifs de Sarkozy, Copé et Fillon échappent en partie aux électeurs. On voit surtout que la guerre des chefs n’est pas porteuse de projets différents. Et ce d’autant que l’image par rapport à l’identité de chaque leader a changé et ainsi brouillé les cartes. L’UMP peut sortir gagnant des municipales mais cela ne dit rien du match national suivant.

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Vos réactions

  • Une petite touche de correction politique quand même chez M. Cayrol, l’augmentation du racisme certes, mais celui-ci s’exprime largement dans les deux sens. Dans tous les pays d’Europe, les dernières enquêtes montrent que si les autochtones rejettent les arabo-musulmans, ces derniers ne sont pas en reste et occupent des quartiers entiers où ils ne souhaitent pas la présence de nos musulmans, où ils ne souhaitent pas les mariages mixtes, les coutumes locales, où ils tentent d’imposer les préceptes de l’islam en lieu et place des habitudes républicaines, etc... ne nous rejouez pas le coup des méchants blancs, non seulement il ne se vérifie plus sur le terrain mais en plus, cette culpabilisation massivement orchestrée est l’un des moteurs de la montée du FN, même si objectivement ce parti plafonne aujourd’hui. M’est avis d’ailleurs qu’il plafonne beaucoup trop haut pour se satisfaire de sa stagnation. Il serait temps que les principes de réalité se substituent à l’idéologie post-coloniale d’éternelle repentance.

    Duriot Le 4 novembre 2013 à 20:39
       
    • ben voyons, prenons brignoles, ou d’autres charmantes localités du coin, la population dit, les arabes, ils ont envahi le centre-ville ... ben les méridionaux pur jus qui y habitaient, ont-ils été chassés pare des hordes venues d’ailleurs ? que nenni, ils sont un peu plus loin ... villa, et autres ... le centre ville, déserté est devenu pas trop cher ... et donc ... c’est comme dans les cités hlm ... tout celà pour dire que les ghettos créés juste pour raisons ou conséquences économiques, sont devenus ...des ghettos et le ghetto est un territoire qu’on défend ... archaïsme que l’on doit combattre, non pas comme le dit le fn, mais à coup de services publics, d’emplois, de formation ... de création, de valorisation de toutes les vraies richesses pour aider à sortir de ces situations ou c’est le peuple qui se livre la guerre !...

      danielb Le 5 novembre 2013 à 16:43
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    • "ces derniers ne sont pas en reste et occupent des quartiers entiers où ils ne souhaitent pas la présence de nos musulmans"
      je ne comprends pas votre phrase.
      J’habite en banlieue 50% de logement social et je n’ai pas cette impression. Comment vous la mesurez cette défiance, ce racisme à l’envers, est ce que vous n’êtes pas dans les idées vendues par les journalistes (pour mémoire à Brignolles il y a eu moins de votants FN qu’avant). Le problème ne vient il pas du matraquage médiatique ? je pense en particulier aux chaines en information continue.
      Manuel

      Manuel Le 16 novembre 2013 à 23:45
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  • A propos du Front de Gauche, Roland Cayrol dit tout est son contraire : d’un côté, il affirme que le Front de gauche est "considéré comme étant dans le même bateau que la gauche de gouvernement" ; de l’autre qu’il est contre tout ce que fait ce même gouvernement. Tout ce que fait Cayrol est d’insinuer l’incohérence car il ne peut pas imaginer une alternative de gauche (hors du PS). En même temps, il peut le faire du fait des alliances à géométrie variable du PCF. La stratégie à la petite semaine de Pierre Laurent risque de nous poursuivre pendant longtemps...

    Cyril Le 5 novembre 2013 à 11:39
       
    • il me semble que vous avez mal compris les propos de M Cayrol, le FdG est contre la plupart des décisions du gouvernement, mais la population le voit comme un mouvement de gauche donc en appui du gouvernement.

      Effectivement les contorsions du PCF empêchent une image claire (voir ce qui se passe à Paris). Je pense qu’après les municipales et avant les européennes le PC a intérêt a gérer finement le virage car il ne peut pas aller aux élections avec les mêmes idées que le PS ( ou alors c’est un suicide)

      Manuel Le 16 novembre 2013 à 23:51
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  • Pas de droitisation de la société française. C’est un fait important déjà mis en évidence par des sociologues qui montrent l’adhésion massive des Français aux valeurs de gauche à défaut de leur adhésion aux politiques communément nommées "de gauche", qu’elles le soient réellement ou non, donc celle du PS comme celle du Front de Gauche.
    C’est donc une bonne question que de s’interroger sur le fait que le FdG n’engrange pas ou peu depuis les présidentielles, lors des élections partielles : Division des partenaires sur le type de campagne à mener ; effet désistement au deuxième tour et même quelquefois (con)fusion dès le premier tour qui confortent l’idée que finalement le FdG et le PS, c’est un peu la même chose ; ton de Jean-Luc Mélenchon, par ailleurs objet d’une entreprise de diabolisation systématique ; facteur temps (jeunesse du mouvement et difficulté matérielle à faire connaitre ses militants et reconnaître son programme, volonté affective encore majoritaire d’unité de beaucoup dans le "peuple de gauche" alors que la réalité commande clarification et reconstruction de la gauche) ; problème lié à la phase actuelle, les avancés vers la crédibilité supposant l’union avec d’autres mais celle-ci ne pouvant se construire que dans le rejet du libéralisme, lequel rejet nécessite dans un premier temps la constitution d’une force autonome qui pèse suffisamment, ce qui n’est pas encore le cas.

    alain31 Le 5 novembre 2013 à 15:06
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  • On aimerait savoir sur quelles données Cayrol s’appuie pour asséner de tels propos. Parler de "racisme", d’ "islamophobie" et surtout de "troisième et quatrième âge" n’est qu’une manière d’exprimer son opinion en se donnant l’air d’être un scientifique. Avant tout qu’il définisse les notions qu’il utilise et on comprendra peut-être le sens de son discours.
    Au fait, dans quelle catégorie d’âge se place-t-il ? 2 ème sans doute ?

    Marif Le 5 novembre 2013 à 21:26
       
    • M. Cayrol s’appuie tout simplement sur des données scientifiques chiffrées, concrètes, mesurées et réelles... Qu’il interprète, bien sûr, à la lumière de sa propre expérience des réalités sociologiques et politiques françaises.
      (A l’inverse des fantasmes des éditorialistes éditocrâtes habituels qui militent pour une idéologie entre deux publi-reportages sur le FN.)
      Pour qui lit attentivement l’article, les analyses de Roland Cayrol correspondent strictement ou quasiment à l’analyse de la réalité des urnes et enquêtes d’opinion, c’est à dire de la dynamique des différents scrutins (baisse de l’électorat PS fuyant dans l’abstention) et absence de montée du FN en voix.
      L’analyse de la dynamique et des limites temporaires du Front de gauche témoigne d’un constat objectif qui se veut humble et ouvert sur plusieurs perspectives possibles aujourd’hui.
      Les études sérieuses des politologues sont toujours porteuses de beaucoup d’enseignements basés sur une vraie étude des retours du terrain, sans chercher à "idéologiser" en manipulant et changeant la réalité.

      Roland Cayrol : « Il n’ y a pas de droitisation de la société française » Le 13 novembre 2013 à 01:18
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  • On a du mal à se reconnaître dans ces "gens qui ont envie que leur force politique partage un jour une expérience de pouvoir". J’ai pas l’impression que ça caractérise l’électorat du Front de gauche et en cela, Jean-Luc Mélenchon me paraît au contraire bien en phase avec ses électeurs, sur le fond comme dans la forme. La dernière fois que ce courant politique s’est présenté aux Présidentielles [2007] il a recueilli 1,9 % des votes et si j’en crois le nombre de listes du Front de gauche autonomes aux prochaines municipales, il ne semble pas avoir gagné en influence depuis 6 ans.

    Yann LARGOEN Le 8 novembre 2013 à 19:09
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