Accueil > Culture | Par Thomas Bauder | 25 avril 2013

Free Angela, fière Angela

Femme, noire et communiste, depuis quarante ans
Angela Davis incarne à la fois la contestation du
système, la résistance à l’oppression, ainsi que le combat
politique pour l’émancipation. Un documentaire, moins
film politique que biopic militant, lui rend un hommage
particulièrement appuyé. Tentative de mise en
perspectives.

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Pour la plupart de celles et
ceux qui sont né-e-s après
1970, Angela Davis, c’est
d’abord un nom, celui d’une
militante noire américaine
liée aux Blacks Panthers et emprisonnée
pour raisons politiques. C’est
ensuite une silhouette, reconnaissable
à sa coupe de cheveux iconique, dite
« Afro ». C’est aussi une voix, chaude
et déterminée, indissociable de la
bande-son de ces années-là : celle
du free-jazz de Max Roach ou Archie
Shepp. Free Angela, le documentaire
que lui consacre Shola Lynch,
ne manque pas de le rappeler, dans
un prologue en ombre chinoise qu’on
pourrait croire tout droit sorti d’un
film de la blaxploitation.


Un destin en marche

Dès les premières minutes, le contexte
est posé. Il s’agit de celui de la légitimation
de l’autodéfense des Noirs, par
les Noirs, dans un pays où la ségrégation
reste en vigueur dans la plupart
des états sudistes et le racisme institutionnalisé
dans l’ensemble de l’Union.
Mais avant de devenir une égérie de la
cause, Angela Davis profite de l’opportunité
qui lui est donnée de poursuivre
ses études à New York d’abord, puis en
Europe, pour échapper au sordide quotidien
de Birmingham, Alabama, sa ville
de naissance qui deviendra l’un des
lieux historiques du combat pour les
droits civiques. Angela Davis poursuivant
ses études de philo, élève d’Adorno
puis de Marcuse en Allemagne, Angela
à Paris, où son allure, que le quidam
prend pour celle d’une algérienne, dérange,
Angela, fumant des gauloises,
intellectuelle « New Left » donc, avant
d’être militante. Le film passe en revue
les différentes étapes d’un personnage
en voie de construction, qui, de retour
aux États-Unis à la fin des années 1960
cherche à intégrer un « collectif ». Ce sera le Che Lumumba Club, cellule
afro du parti communiste américain.
À son corps défendant, ce que met
en scène le film de Shola Lynch, c’est
finalement le facteur aléatoire d’un destin
qui aurait pu rester dans l’obscurité
militante. Mais c’était sans compter sur
Ronald Reagan, à l’époque gouverneur
de Californie, bien décidé à affirmer son
autorité et à se faire connaître du pays
tout entier en se servant du cas d’une
enseignante en philosophie, Noire et
ouvertement marxiste. En appelant les
médias à relayer sa campagne contre ce
qu’il appelle la gangrène communiste,
Reagan va permettre à Angela Davis de
surgir en tant qu’incarnation de tout ce
qu’une partie de l’Amérique rejette, et
dans laquelle l’autre, c’est-à-dire tout ce
qui est minoritaire, marginal ou tout simplement
libéral va pouvoir se reconnaître.

On pâtit de l’empathie

La façon dont Angela Davis bénéficia
dès lors de l’attention des médias, permet au film de Shola Lynch de disposer
à partir de ce moment d’un matériel
d’archives audiovisuelles foisonnant.
Il faut dire que pendant 3 ans Angela
Davis fera la une des journaux US et des
actualités mondiales depuis son éviction
de UCLA en 1969 jusqu’à son procès
pour complicité de meurtre, duquel elle
sortira acquittée en 1972. Étrangement,
le film choisit de suivre ce sur quoi la
mobilisation internationale s’est focalisée
à l’époque, c’est-à-dire l’injustice
et le complot, plutôt que de donner une
véritable lecture politique du combat
d’Angela Davis. Si l’incarcération d’Angela
est donc légitimement dénoncée,
on peut néanmoins regretter que Free
Angela
préfère revenir sur l’ensemble
des péripéties – et elles sont nombreuses
– d’un procès complexe plutôt
que de problématiser le système pénitentiaire
dans son ensemble. On sait
les Américains friands de trials movies
(films de procès). On peut ne pas les
suivre dans le plaisir qu’ils manifestent
à recueillir et diffuser des témoignages
faussement sensationnels, comme celui
de l’agent du FBI qui arrêta Angela
dans son hôtel à New York. Le procédé
conduit un peu trop souvent à faire
surgir l’empathie et l’émotion, plutôt
qu’à développer l’analyse des ressorts
et des conséquences politiques.

Peut-être atteint-on alors le point obscur
de ce film, ce qu’il refuse de nommer
sans cesser pour autant de le montrer.
À savoir qu’à la faveur de son aventure
politique et judiciaire, la militante Angela
Davis a laissé la place à une icône mondialisée,
une personnalité éminemment
médiatique, une figure valorisante de la
communauté Noire américaine On ne
s’étonnera alors guère de voir apparaître
au générique du film les noms de deux
vedettes du show-business Noir hollywodien,
Will Smith et Jay Z, pour avoir
apporté leur contribution financière à la
réalisation de ce film. On comprendra
alors mieux l’engouement spectaculaire
de l’ensemble des médias français
qui de L’Huma jusqu’à la grand-messe
promo du Grand Journal de Canal + déroula
le tapis rouge à une Angela Davis
répétant à la demande générale un discours
adapté à chacun.

Bien loin du mot d’ordre « power to the
people » des 70’s, ce à quoi renvoie
finalement Free Angela c’est au slogan
par lequel le système de l’entertainment
réussit à tout assimiler, tout digérer, tout
récupérer : « A star is born. »

Free Angela de Shola Lynch. Avec Angela Davis, Eisa Davis. En salles le
3 avril.

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