Accueil > Culture | Par Enzo Traverso | 7 décembre 2012

Enzo Traverso a lu Roger Martelli

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La notion de totalitarisme est profondément
ambiguë. Elle a traversé le xxe siècle en
trouvant place dans pratiquement tous
les courants de pensée, du fascisme au
marxisme, et en prenant à chaque fois
des significations différentes. Comme
toutes les notions de notre lexique
politique, elle a une histoire, mais la
sienne est faite d’usages contradictoires,
voire antinomiques. Peu de mots sont
aussi diffus dans les médias et dans les
sciences sociales, peu se prêtent autant à
confusion. Au cours de ces deux dernières
décennies, le « totalitarisme » est réapparu
avec force dans nos débats politiques, il
est même entré dans les manuels scolaires
et dans les programmes d’enseignement.
Ce retour n’est pas innocent, car il est
le miroir d’une époque de restauration.
« Totalitarisme » est devenu une vaste
métaphore qui désigne toutes les horreurs
du siècle passé, ses violences et ses
génocides, Hitler et Staline, et légitime
ainsi, par contraste, la démocratie libérale
et le capitalisme comme des modèles
sans alternative.

Ce nouveau livre de Roger Martelli prend
à bras-le-corps tout ce débat, en se fixant
un double objectif : d’un côté, « en finir »
avec un concept ambigu, objet de tant
de malentendus et d’instrumentalisations
idéologiques ; de l’autre, poser les
jalons pour une interprétation critique
du xxe siècle, sans refoulement, en
reconnaissant que « la tentation
totalitaire » a été une de ses dimensions.
Il reconstitue de façon efficace un siècle
de controverses idéologiques et nous
donne quelques clefs pour comprendre
la fortune de ce concept né dans la
période de l’entre-deux-guerres. Fascisme
et communisme sont deux idéologies et
deux régimes radicalement antinomiques,
comme l’ont montré les conflits qui
déchirent l’Europe entre 1914 et 1945,
mais ils trouvent tous deux leurs origines
dans la Grande Guerre. Tous deux
dessinent une alternative au libéralisme,
perçu comme le principal responsable de
la crise économique et politique du vieux
monde, tous deux intériorisent dans leur
projet la violence engendrée par la guerre.
Le fascisme fait de la violence un de ses
piliers philosophiques, le communisme
pense la révolution selon un paradigme
militaire. Le premier rejette la démocratie,
le second s’attaque au capitalisme.

Certaines analyses de Martelli pourraient
être nuancées. S’il a raison de souligner
le caractère éclectique de l’idéologie fasciste — l’idéologie de mouvements et
de régimes qui ont inventé l’esthétisation
de la politique, pour lesquels le style et
la parole ont toujours compté davantage
que la pensée et l’écrit —, il va sans
doute un peu vite en la réduisant à une
« juxtaposition de refus » et à l’absence
d’un « corpus homogène et solide ». Il n’est
pas nécessaire de se laisser aveugler par
le mythe de la « révolution fasciste » pour
reconnaître que, parmi ses partisans, on
trouve certains des principaux philosophes
du xxe siècle, de Giovanni Gentile à Martin
Heidegger et Carl Schmitt. D’autres
observations de Martelli sont en revanche
particulièrement éclairantes. Il a raison de
constater que la relation entre bolchevisme
et stalinisme est faite de rupture et, en
même temps, de continuité. Il y a rupture
entre le pouvoir révolutionnaire et le
pouvoir bureaucratique, une rupture
symboliquement marquée par la liquidation
physique d’une génération pendant les
procès de Moscou de 1936-1938. Il y
a continuité dans l’histoire d’un régime
qui trouve sa matrice dans la révolution
de 1917 et dont l’autoritarisme s’impose
comme méthode de gouvernement dès les
années de la guerre civile. Le stalinisme,
explique Martelli, s’enracine dans une
« propédeutique de la libération par la
médiation du parti unique »
qui remonte au
début des années 1920 et s’inspire de la
conception léniniste du « parti démiurge »,
intellectuel collectif détenteur du savoir lui
permettant d’éclairer les masses.

Historiciser le communisme et le fascisme,
cependant, ne suffit pas. Toute tentative de compréhension du siècle passé
implique d’historiciser aussi le libéralisme,
en refusant la mythologie contemporaine
qui nous le présente comme une sorte
d’idéal intemporel, en le projetant
rétrospectivement sur deux siècles
d’histoire. Or le libéralisme du xixe siècle
était opposé au suffrage universel et
foncièrement antidémocratique ; celui de
la première moitié du xxe était identifié par
ses contemporains à un ordre politique
englouti par la Grande Guerre et à un
système économique — le laissez-faire
— qui n’avait plus raison d’être dans un
monde secoué par la crise de 1929. La
crise du libéralisme a fait le lit des fascismes
et beaucoup de libéraux de l’époque ont
pensé pouvoir trouver un compromis
avec les régimes de Mussolini, Hitler et
Franco. La démocratie libérale de l’aprèsguerre,
précise à juste titre Martelli, n’est
pas celle rêvée par les pères fondateurs
de ce courant de pensée, mais celle qui
a été inventée par « l’antifascisme des
années 1930, et donc [par] l’alliance des
démocrates et des communistes »
. Loin
de se fonder sur le culte du marché, cette
démocratie libérale était « furieusement
matinée d’État-Providence »
. C’est
précisément cette dialectique de l’histoire
que le revival « antitotalitaire » de ces deux
dernières décennies a consciemment
ignorée. À contre-courant de cette doxa
douteuse, cette intervention critique de
Martelli est tout à fait salutaire.

Pour en finir avec le totalitarisme, de Roger
Martelli, éd. La Ville brûle, 2012, 159 p., 10 euros.

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