Accueil > Monde | Par Emmanuel Riondé | 7 décembre 2012

Gaza et la nouvelle donne régionale

La Palestine prend du galon à l’ONU. Résultat du printemps
arabe ? Pour le politologue Bernard Botiveau, si la
Palestine fait bien l’objet, du Caire à Tunis, d’une « solidarité
permanente », elle n’est pas une « priorité politique ».

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C’est fait. Depuis le 29 novembre,
la Palestine dispose
aux Nations unies
d’un statut d’État observateur
non-membre qui
la met au même niveau que le Vatican.
Ce rehaussement (138 États, dont la
France, ont voté pour, 41 se sont abstenus
et 9 ont voté contre, dont les
États-Unis et Israël, bien entendu) est le
premier palier de ce type franchit par les
Palestiniens au sein du cénacle onusien
depuis quinze ans : le 7 juillet 1998,
dix ans après avoir décidé que la désignation
de Palestine remplacerait celle
d’OLP, l’Assemblée générale de l’ONU
élevait le statut de la délégation de Palestine
à celui d’observateur permanent.
La Palestine n’étant toujours pas un
État membre de plein droit (ce qui nécessiterait
un vote unanime du Conseil
de sécurité, rendu à ce jour impossible
par le veto des États-Unis), l’avancée du
29 novembre, reste « symbolique », rappelle
le politologue Bernard Botiveau [1].
« Il y a quand même quelque chose
d’essentiel, c’est l’introduction du
terme d’État, ajoute-t-il aussitôt. Cela va
rendre plus aisé d’expliquer qu’il s’agit
bien d’une occupation : on n’est plus
dans de vagues “territoires autonomes”
mais dans un État et donc, si une armée
étrangère s’y trouve, c’est de l’occupation
en bonne et due forme. »

Une occupation à laquelle le « processus
de négociation » avec Israël que
Mahmoud Abbas dit vouloir reprendre
d’urgence, n’a jamais mis fin, bien
au contraire : depuis la signature, à
Washington en septembre 1993, des
accords d’Oslo, la population de colons en Cisjordanie est passée de
270 000 à 520 000 en 2010 [2].

Sur ce point crucial de l’extension des
colonies, comme sur ceux de la reconnaissance
de Jérusalem-Est comme
capitale, du droit au retour des réfugiés,
du démantèlement du mur, de la fin du
blocus de Gaza, le vote de l’ONU ne va
rien changer. La réalité concrète de l’occupation
et des rapports de force sur
le terrain demeure inchangée. « Ce rehaussement
de statut va quand même
permettre à des représentants de pays
étrangers de se rendre sur place en
tant que tels,
positive Bernard Botiveau.
La Palestine siégeant désormais
à l’Unesco et comme État non-membre
observateur à l’ONU, cela va faciliter ce
type de contact et d’échanges. »

Nouvelle donne après Gaza

Une Palestine moins isolée ? Huit jours
avant le vote à l’ONU, l’agression israélienne
de la bande de Gaza conduite
entre le 14 et le 21 novembre dernier [3]
en avait, pour ainsi dire, donné un avant-goût.
Durant cette séquence meurtrière
(162 tués dont une quarantaine
d’enfants et des centaines de blessés
graves, côté palestinien ; 6 tués, côté
israélien) on a pu voir les premiers
effets diplomatiques du changement
de donne régionale, post-nouveaux régimes
en Tunisie et en Égypte. Durant
l’opération militaire israélienne, le premier
ministre égyptien, suivi quelques
jours plus tard du ministre tunisien des
Affaires étrangères, se sont en effet
rendus à Gaza pour afficher leur soutien
aux Palestiniens.

« Sur cette guerre de Gaza, l’Égypte
est intervenue main dans la main avec
les États-Unis et Morsi, le Président
égyptien, a pleinement joué son rôle
puisqu’il a réussi à obtenir du Hamas
qu’il calme les factions les plus radicales
du territoire qui, vu la violence
des frappes israéliennes, auraient probablement
aimé continuer d’en découdre
 »
, souligne le politologue pour
qui, à cette occasion, il a été démontré
que « l’Égypte reste bien le relais des
États-Unis dans la région »
.

Ce n’est pas le moindre des paradoxes
de la situation actuelle. Les régimes de
Moubarak et de Ben Ali – pour s’en tenir
aux « révoltes arabes » les plus « abouties
 » à ce jour – ont été renversés par des peuples qui attendent de leurs dirigeants
plus d’engagement aux côtés
des Palestiniens. En l’occurrence, Mohamed
Morsi et les Frères musulmans
au Caire, Moncef Marzouki et Ennhada
à Tunis, ont toujours affiché clairement
leur solidarité avec la cause palestinienne.
De plus, les Frères musulmans
sont le mouvement, la matrice dont est
issu le Hamas, à la tête de la bande de
Gaza depuis cinq ans. Au regard de
ces proximités historique, idéologique,
politique, l’implication du gouvernement
des « Frères » sur le conflit peut
sembler en deçà de ce qu’elle pourrait
être. Selon Bernard Botiveau, du côté
des peuples « le soutien à la cause
palestinienne dans les pays arabes est
authentique et profond, ça ne fait aucun
doute. Mais la réalité c’est que sur
le terrain, les Égyptiens par exemple
sont aujourd’hui dans l’urgence de
régler de lourds problèmes mis en
lumière par la révolution : le chômage,
les problèmes économiques, etc. Les
gens restent mobilisés sur des enjeux
internes, y compris pour s’assurer
que leurs révolutions ne vont pas être
confisquées par de nouveaux régimes
autoritaires »
. Dans ce contexte, la Palestine
fait bien l’objet d’une « solidarité
sincère et permanente » mais n’est pas
« une priorité politique ».

De plus, les situations diffèrent. « En
Tunisie, on est quand même loin du
terrain de combat. Ce qui n’est pas du
tout le cas avec l’Égypte, notamment
à cause du Sinaï, par lequel transitent
de nombreux trafics mais aussi le gaz
livré à Israël. Ce territoire désertique
est aujourd’hui un véritable enjeu : le
nouveau gouvernement égyptien doit
démontrer qu’il en a le contrôle. »

Une démonstration qui passe notamment
par le maintien, aux frontières de
Gaza d’un contrôle assez restrictif de
la liberté de circulation. « Ils ont ouvert
les portes, mais modérément. Certes,
les Frères musulmans et le Hamas sont
deux forces amies qui n’ont pas de différents
politiques ; mais les premiers
sont désormais à la tête de l’Égypte et
donc obligés de prendre des mesures,
au plan économique, sur la circulation
aux frontières, etc. qui peuvent sembler
contradictoires. C’est une situation
ambivalente ; si Morsi s’est impliqué à
fond dans la médiation à Gaza, c’est
aussi pour montrer aux États-Unis
qu’ils peuvent compter sur lui. »

Ce faisant, en jouant avec un certain
succès le rôle de médiateur, le Président égyptien a contribué à
restaurer un peu la place du Hamas
dans le jeu régional où il apparaît désormais
comme « un adversaire utile »
capable de modérer les ardeurs du
Jihad islamique, du FPLP ou des
Comités populaires à Gaza.

La visite, le 23 octobre dernier, sur
place de l’émir du Qatar et de son chéquier
rembourré, participe également
de cet autre « rehaussement ». Dernier
paradoxe, sur la scène politique
palestinienne, le Hamas – toujours
officiellement considéré comme une
organisation terroriste –, tire donc aujourd’hui
plus de bénéfices, même s’ils
restent minimes, de la nouvelle donne
régionale que son rival du Fatah… Qui
reste pourtant le « partenaire » privilégié
des puissances occidentales qui,
depuis deux ans, font mine de se féliciter
et/ou d’accompagner les changements
survenus dans le monde arabe.

Notes

[1Bernard Botiveau est chercheur du CNRS
à l’Institut de recherches et d’études sur le
monde arabe et musulman (IREMAM) et auteur,
en 1999, de L’État palestinien (Presses de
Sciences Po).

[2Selon un document de la plateforme des
ONG françaises pour la Palestine « Palestine,
les chiffres-clefs », juillet 2012.

[3Sur regards.fr, le 19 novembre : « A Gaza,
Israël tue et joue avec le feu »
.

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