Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 4 janvier 2014

Parti Socialiste, état des lieux

Tiraillé entre sa gauche et sa droite,
le Parti socialiste pédale dans la semoule.
De l’appel à une « union nationale »
aux espoirs d’un changement de cap
gouvernemental, les dirigeants socialistes
tergiversent. Explication.

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Fin novembre et début
décembre, deux événements
ont marqué l’espace
politique du socialisme
français. Dans Le
Figaro du 27 novembre,
le député socialiste du
Gard, Pascal Terrasse, appelle à une
union nationale sur le modèle allemand.
Officiellement, parce qu’il faut « passer
de l’austérité à la sobriété »
, ce
qui suppose un « assouplissement du
marché du travail »
et une « discipline
sociale »
reposant sur le consentement.
Il faut donc trouver une base politique
majoritaire pour fonder ce consentement
 : cela passe par un recoupement
de la droite et de la gauche. C’est ce
réajustement, qui transcende les frontières
partisanes de la droite et de la
gauche, qui est ici appelé « union nationale
 ». Comble de l’ironie : pour justifier
l’abandon complet de la logique
régulatrice de l’État-providence, le
député se réclame… du Conseil national
de la Résistance qui avait légitimé
la logique en question.

Au même moment, Pierre Larroutourou
décide de quitter une nouvelle fois le
Parti socialiste pour créer une nouvelle formation politique, baptisée « Nouvelle
Donne », où il se retrouve avec Bruno
Gaccio, l’urgentiste Bruno Pelloux, le
philosophe Edgar Morin et avec Isabelle
Attard, députée du Calvados qui
vient de quitter Europe-Écologie-Les-
Verts. La « Nouvelle Donne » évoque
explicitement le New Deal de Franklin
D. Roosevelt. L’économiste et conseiller
régional francilien, qui se fit connaître
en plaidant pour la « semaine de quatre
jours », a été proche de Michel Rocard
et a rejoint brièvement les rangs d’Europe-
Écologie. Il plaide ouvertement
pour une politique volontariste, de filiation
keynésienne, centrée sur la lutte
contre le chômage.

Trois lignes de débat

En fait, les deux informations sont à
l’image du maelström qui affecte l’ensemble
du parti. Comme à l’accoutumée,
l’exercice du pouvoir perturbe la répartition
des forces entre la droite et la gauche.
La motion majoritaire au Congrès de
Toulouse (octobre 2012) regroupe à la
fois Manuel Valls, Benoît Hamon, Arnaud
Montebourg et Henri Emmanuelli. La
gauche socialiste est ainsi officiellement
minorée. Les motions déposées par Emmanuel
Maurel et Stéphane Hessel (avec
Pierre Larroutourrou) se sont partagé un
quart des votes et Emmanuel Maurel luimême
a recueilli un peu plus de 27 %
quand il s’est agi de désigner le premier
secrétaire du parti.

En fait, le parti majoritaire voit les attitudes
internes se répartir autour de trois
lignes de débat. Les deux premières
sont classiques et portent sur la gestion
gouvernementale et sur les alliances
politiques. La logique institutionnelle
englue pour l’essentiel les socialistes,
comme tout parti majoritaire, dans un
soutien plus ou moins enthousiaste
au gouvernement en place. Les amis
d’Emmanuel Maurel ont certes réclamé
dès le printemps un « changement de
cap »
vers une « relance économique
et sociale », mais la discipline parlementaire
est là pour tempérer les ardeurs.
Le 17 septembre, dans les colonnes du
Figaro, le bouillant Laurent Baumel, le
leader de la « Gauche populaire », récusait
l’abstention sur le vote du budget au nom de la discipline majoritaire, la rupture
étant « un acte extrêmement grave
que nul n’envisage aujourd’hui »
. Quant
au jeu des alliances, il oppose, dans
un continuum classique de la droite à
la gauche, ceux qui souhaitent approfondir
la logique du recentrage (Pascal
Terrasse en énonce la variante extrême)
et ceux qui plaident pour une union de
la gauche traditionnelle, sous leadership
socialiste, à l’image de Marie-Noëlle Lienemann
ou de Paul Quilès.

Le troisième débat, le moins reconnu,
n’est pas le moins décisif. Il porte sur
l’arrière-plan sociologique du dispositif
politique et il a été récemment mis sur
le devant de la scène par le think tank
socialiste Terra Nova. On se souvient
que, en mai 2011, à la veille de l’élection
présidentielle, un rapport du très
médiatique laboratoire d’idées a mis le
feu aux poudres. Il partait d’un double
constat, dans la continuité du « postmatérialisme
 » de Ronald Inglehart
(1977) : l’éclatement des catégories
populaires entre intégration et précarisation
 ; le recul des « déterminants
économiques »
du vote ouvrier, au profit
des « déterminants culturels », « hystérisés
par l’extrême droite »
. Le rapport
préconise alors une stratégie électorale
rassemblant, autour du « libéralisme
culturel »
, les couches moyennes et les
catégories populaires fragilisées. Le
document a provoqué le malaise voire la
réprobation dans les rangs socialistes.
Le politiste Frédéric Sawicki s’est ainsi
insurgé dans le quotidien Libération
(10 juin 2011) contre ce qu’il considère
comme un « mépris de classe ». Récusant
la tendance à l’utilisation de « catégories
fourre-tout »
(insiders-outsiders,
minorités, quartiers…), il reproche
vivement à Terra Nova d’ignorer que le
désarroi des catégories populaires « a
d’abord des causes socio-économiques
et politiques et non pas culturelles »
,
ce qui, selon lui, renvoie aux politiques
publiques davantage qu’aux translations
des mentalités. En novembre 2011, autour
du député d’Indre-et-Loire Laurent
Baumel, un Plaidoyer pour une gauche
populaire propose aux socialistes de
« renouer avec la vocation identitaire de
la gauche »
, en retrouvant la base sociale
pour laquelle elle est censée agir.

Les animateurs de ce nouveau courant
plaident ainsi, à rebours de Terra Nova,
pour rétablir la prééminence du social
sur le sociétal. La distance à l’égard du
« libéralisme culturel » pousse même
certains d’entre eux à revaloriser fortement
la demande de sécurité exprimée
dans les milieux populaires. Le 22 août
2011, le cofondateur de la Gauche
populaire, François Kalfon, déclare ainsi au Figaro que si Manuel Valls est populaire,
« c’est parce qu’il est clair sur la
sécurité »
. Pour le conseiller régional
d’Ile-de-France, le pire pour la gauche
serait de revenir à « l’angélisme »
qui, à ses yeux, pénalisa la gauche
jusqu’à Lionel Jospin.

Un nouveau bloc jacobin

C’est la jonction des trois débats
qui délimite le champ des possibles
à l’intérieur du Parti socialiste. À ce
jour, la seule cohérence véritablement
développée est celle qu’exprime Terra
Nova, qui recoupe les formulations
plus ou moins affirmées du « social-libéralisme
 », théorisées par Ulrick Beck
et Anthony Giddens, portées par le
Britannique Tony Blair et que Manuel
Valls avait été un des rares à proposer
directement lors de la primaire qui
avait désigné le candidat socialiste à
la présidentielle. Le point de départ
est clairement énoncé dans le rapport
de mai 2011 : « Le modèle de société
porté par la social-démocratie – l’économie
sociale de marché autour de
l’État-providence – n’est plus compatible
avec le nouveau monde globalisé.
 »
Dès lors, il n’y a pas d’autre
voie que celle qui consiste à intérioriser
les normes financières et marchandes
de ladite « mondialisation », en les
régulant à la marge par la mise au travail
(réduction de « l’assistanat ») et par
un « ordre juste » garant de la sécurité
publique. Dans une société politique
toujours bipolarisée, il convient donc
de cultiver une ligne de partage dépassant
l’antique clivage du public et
du privé, de l’égalité et de l’autorité.
Autour d’un « libéralisme culturel » qui
s’accommode volontiers du recours à
l’ordre et à la sécurité, il s’agit de définir
les contours d’un nouveau « bloc
jacobin », culturellement déporté vers la droite et piloté par les groupes experts
et stabilisés, garantes par excellence
de la « bonne gouvernance »
dont se réclame l’Union européenne.
Un bloc, en tout cas, dans lequel les
catégories populaires sont éparpillées
en agrégats statistiques (quartiers,
minorités, jeunes chômeurs, femmes
sans emploi…) que nulle « classe »
ne peut plus rassembler.

Telle est, qu’elle soit ou non encore
bien formalisée, la logique vers laquelle
tend le recentrage en cours à la tête de
l’État et à celle du parti dominant. Elle
a pour elle d’être devenue un pivot des
social-démocraties européennes. Elle a
contre elle de heurter encore une part
de la mouvance socialiste française, qui
s’est toujours refusée à l’importation
doctrinale d’un modèle de type « Bad-
Godesberg ». Mais, pour l’instant, son
principal atout est dans la cohérence
incertaine d’un pôle de gauche. Entre la
social-démocratie classique d’un Henri
Emmanuelli, le néovolontarisme d’un
Emmanuel Maurel et la tentation plus
ou moins « populiste » des proches de
Laurent Baumel, la synthèse n’est pas
si aisément discernable. Que Pierre
Larroutourrou se soit résolu à quitter
le navire en dit long sur les blocages
structurels de la vieille organisation.
Une synthèse néokeynésienne ouvrant
la voie à une relance social-démocrate
n’est pas impensable. Elle est pénalisée
par l’image qui est la sienne d’une
nostalgie des équilibres d’antan. Elle
est encore incertaine sur ses substrats
sociologiques : à quel « peuple »
entend-elle s’adresser ? Elle reste classique
dans ses conceptions de l’union
de la gauche, peu ouverte aux interrogations
nécessaires sur la crise profonde
de la politique instituée.

Pour tout dire, elle n’échappe pas au
flou de son projet et à l’incertitude de
ses définitions proprement politiques.
Une nouvelle synthèse peut-elle encore
se construire au sein d’un socialisme si
profondément engagé dans sa restructuration
sociale-libérale ? Si ce n’est
pas le cas, dans quel cadre peut-elle
envisager son avenir.

De toutes les manières, la gauche de
gauche a plus intérêt que jamais à observer
attentivement ce qui se passe
de ce côté de l’échiquier politique.
De sa capacité à renouveler et à rassembler
tout à la fois dépendront une
bonne part des dynamiques politiques
possibles et, partant, des visages de la
gauche à venir.

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  • La "gauche de la gauche", pour reprendre votre expression, doit certainement regarder attentivement ce qui se passe du côté du PS, car tous ceux qui en sont encore ne sont pas gagnés au libéralisme. Pourtant, plusieurs questions se posent pour déterminer la forme de ce "regard". Au plan tactique, quelle voie choisir : travailler avec la "gauche du PS" pour tenter de les amener à faire front, ou travailler (comment ?) à renforcer l’alternative d’un Front de Gauche autonome avec l’idée que seul ce renforcement pourrait amener des craquements significatifs entre le social libéralisme et "la gauche du PS". Quant au projet, là aussi une question : Pour convergents que soient nombre d’éléments programmatiques de l’Humain d’abord et de Nouvelle Donne, le retour à Keynes est-il possible ou est-il un leurre au temps du capitalisme financiarisé et mondialisé ? Autrement dit, une politique social-démocrate est-elle encore possible ? Il me semble que avancer dans les réponses à apporter à ces questions conditionne largement le regard attentif à avoir à l’égard de ce qui se passe à "la gauche du PS". Cela n’en nie certainement pas l’intérêt mais cela en conditionne les formes.

    alain31 Le 4 janvier 2014 à 20:01
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