Accueil > Société | Par Raymond Macherel | 1er décembre 2013

François Hollande « I-télévisé et BFMisé » dans l’affaire Leonarda

Allocution du président de la République
et réaction en direct de Leonarda Dibrani,
sur I>télé & BFM-TV, le 19 octobre 2013.

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« C’est mort ! C’est
mort ! »
, dit Leonarda
Dibrani à François
Hollande, en direct à
la radio et sur I>télé et
BFM-TV le 19 octobre
dernier, quelques secondes
après que le Président de la
République se soit lui-même exprimé
pour justifier l’expulsion de la jeune adolescente
et de sa famille au Kosovo dix
jours plus tôt. « Pas de famille d’accueil
pour moi,
lui répond-elle avec émotion
et colère. Je veux être avec ma famille.
Je ne veux pas la quitter maintenant…
 »
Le trottoir devant une maison
de Mitrovica sert de décor à la scène.
Les chaînes d’information continue
tiennent l’antenne. Autour de Leonarda,
sa famille au complet va et vient, bord
cadre et à l’arrière-plan, saisie par les
caméras et les micros qui se tendent.
Des journalistes entrent dans le champ.
L’envoyé spécial de BFM-TV relance
Leonarda avec une fausse question :
« Vous dites que le Président n’a pas
compris votre situation ? »
Leonarda
confirme, à l’intention du journaliste
comme du Président de la République
dont elle a pu suivre manifestement l’allocution
 : « Non, il a pas bien compris
ma situation, du tout, euh… le Président.
Du tout. À mon avis, il a même
pas ouvert tous les dossiers de ce
qu’on a fait. À mon avis, il les a même
pas regardés. Il a dit ça au hasard, pour
découvrir, ch’sais pas, la politique…
Ch’suis pas… Ch’sais pas… Comment
dire… Ch’suis pas une chienne ! Pour
me tirer par le poignet… Ch’suis pas
un animal ou ch’sais pas quoi. Vous
avez vu, vous me parlez gentiment, je
vous parle gentiment. Si vous me parlez
mal, je vous réponds mal. »

C’est bien une jeune adolescente de
15 ans qui s’exprime, comme les professeurs
de nos collèges et lycées les
connaissent bien. Le dispositif médiatique
lui a permis de répondre au Président
de la République qui a cité par
trois fois son prénom et vient de lui
proposer « compte tenu des circonstances
et si elle souhaite poursuivre
sa scolarité »
, de revenir en France, « et
à elle seule »
. Deux images se suivent,
se télescopent, se répondent devant
des millions de téléspectateurs. « Moi
Président »
Hollande d’un côté, sous
les ors de l’Élysée, Leonarda « et elle
seule »
de l’autre, sur un trottoir, hors de
France. Le tout en direct, diffusé à des
millions de téléspectateurs jusqu’aux
écrans plasma de nombreux bistrots et
bars-tabacs de France.

C’est l’épisode paroxystique de ce que
les médias ont hissé au rang d’« affaire
Leonarda », depuis que le 14 octobre,
le Réseau éducation sans frontières
(RESF) a révélé les circonstances de
l’interpellation de la jeune collégienne
dans un bus scolaire. Leonarda se rendait
avec ses camarades à Sochaux
pour y visiter les usines Peugeot. Sous
la responsabilité de Stéphane Fratacci,
Préfet du Doubs, le car a été
arrêté en chemin et, sur le parking du collège Lucie Aubrac où le hasard les
a conduits, Leonarda a été interpellée
par les policiers de la Police de
l’Air et des Frontières. Sur le blog de
RESF hébergé par Mediapart, son
enseignante Mme Giacoma raconte :
« Elle a beaucoup pleuré, je l’ai prise
dans mes bras pour la réconforter et
lui expliquer qu’elle allait traverser des
moments difficiles, qu’il lui faudrait
beaucoup de courage… Une voiture
de police est arrivée, deux policiers
en uniforme sont sortis. Je leur ai dit
que la façon de procéder à l’interpellation
d’une jeune fille dans le cadre des
activités scolaires est totalement inhumaine
et qu’ils auraient pu procéder
différemment, ils m’ont répondu qu’ils
n’avaient pas le choix, qu’elle devait
retrouver sa famille… »

Allocution depuis l’Élysée

« L’affaire Leonarda… » En quelques
jours, on a compris en effet que des
grands médias et des personnalités
du monde politique faisaient « affaire »
avec le sort d’une enfant qui ne demandait
rien. Pourquoi cette séquence médiatique
intense qui a mis cette enfant
malgré elle sous les feux de l’actualité ?
C’est un enchaînement de circonstances.
Une montée en pression médiatique
propre à notre temps où politique
et communication se confondent et
engagent les intérêts de personnages
de premier plan. « Est-ce que la gauche
de la gauche veut la peau de Manuel
Valls ? »
, écrivent des commentateurs.
« Qui de Manuel Valls ou François Hollande
sortira vainqueur de ce bras de
fer politique ? »
, s’interrogent d’autres.
La pression a été accentuée par la
capacité de diffusion en direct des
chaînes d’information continue. I>télé
et BFM-TV ont produit la rencontre improbable
d’un Président passablement
aux abois, au verbe lourd et confus,
et de la jeune Leonarda à la langue
française bien pendue.


Sur I>télé le samedi 19 octobre, le
présentateur en plateau annonce vers
13 h 15 : « Toutes nos équipes sont
mobilisées, les réactions, mais d’abord
l’intervention du Président de la République…
 »
Un bandeau en incrustation
signale : « F. Hollande va s’exprimer
depuis l’Élysée. Procédure d’expulsion
validée. »
L’habillage du plateau affiche
les mots « Week-end » et « Newsroom ».
François Hollande va s’exprimer. Il s’est
vu contraint de descendre dans l’arène
par la prise de position précipitée de
son Premier ministre à l’Assemblée,
par la menace calculée de démission
de Manuel Valls, par les manifestations
de solidarité des lycéens… L’autorité
du Président est par ailleurs contestée
depuis des mois. Son conseiller
presse, Christian Gravel, et son équipe
de communicants, sous la baguette de
Claude Serillon, un ancien présentateur
de JT, ont réglé la hauteur de son intervention
au plus haut : allocution depuis
l’Élysée. Au même niveau que lors du
déclenchement de la guerre au Mali en janvier et de l’aveu du ministre Cahuzac
en avril. François Hollande parle, sous
la cloche de verre de l’Élysée, cadrage
poitrine, pupitre, prompteur, regard caméra,
rideaux de velours, drapeaux, jardins
à l’arrière-plan : « Même si la prise
en charge de la collégienne a eu lieu à
l’abri des regards, c’est une infraction
par rapport à ce que l’on peut penser
être la possibilité d’interpeller une enfant.
Il n’y a donc pas eu de faute et de
ce point de vue la loi a été parfaitement
respectée. Mais il y a eu un manque
de discernement dans l’exécution de
l’opération. »
Hollande a tranché. Au
coeur de l’actualité et dans le vif d’une
famille. : « La France c’est la République
et la République c’est la fermeté
dans l’application de la loi. »
Suivant
à la lettre le rapport de l’Inspection
générale de l’administration (IGA) sur
« Les modalités d’éloignement de Leonarda
Dibrani »
, l’expulsion est confirmée.
Mais le dernier mot ne lui revient
pas, et le verre et le verbe élyséen se
brisent sous l’écran d’I>télé et de BFMTV
qui vont relayer tout l’après-midi le
cri du coeur de Leonarda et son adresse
ciblée au peuple de France : « Je veux
revenir en France avec ma famille. Je
reviendrai en France, et je ferai la loi. »

Leonarda parle de la loi de la République,
comme « François ».

Priorité au direct

Les maîtres de la communication présidentielle
sont tombés dans un piège
tendu par les chaînes d’information
continue. D’où, au-delà du calamiteux
jugement de Salomon et du dérapage
de l’esprit de synthèse, les qualificatifs
de « ratage », de « contre-performance
 »
, de « fiasco » qui abondent
dans la presse pour décrire la séquence.
Même recouverte par l’actualité
sans répit, l’affaire Leonarda apparaît
comme une voie d’eau dans le pédalo,
ce fameux bateau sans voile auquel
manque le gouvernail.

« Dictature de l’urgence » ? « Dictature
de l’émotion » ? I>télé et BFM-TV sont
l’un des instruments médiatiques de
cette scénarisation du réel et de l’actualité
qui modifie notre rapport au temps
politique. Le fameux storytelling qui
occulte les vrais problèmes, comme le
dit Christian Salmon. Le slogan de l’une
de ces chaînes, « priorité au direct »,
signe la force de frappe de ces nouveaux
médias capables à tout moment
de « casser l’antenne » pour répondre
à l’urgence fabriquée d’une situation ou
pour présenter comme une séquence de premier plan tel ou tel événement,
dans un « habillage » calqué sur les
chaînes américaines. « La famille [Dibrani]
a vite appris le sens de la mise
en scène »
, ose écrire Alain Salles dans
Le Monde.fr sans évoquer les énormes
moyens dont disposent I>télé et BFMTV
pour scénariser l’actu. Le Président
doit « intégrer les mécanismes de réaction
propres aux réseaux sociaux et
à l’usage de l’information en continu
dont Leonarda a joué avec talent »
,
écrit Denis Pingaud dans Libération
comme s’il s’agissait d’un personnage
de télé-réalité.

Les « HORS » de la République

Car l’actualité ne commande rien et
tout ce que nous voyons à l’image est
scénarisé. L’actualité n’est pas ce Dieu
tout puissant, omniscient, bienfaisant
ou vengeur, qui à dessein donnerait en
pâture à l’opinion son lot de malheurs
quotidiens, de polémiques éphémères,
d’annonces prophétiques. Tout cela
fait l’objet de choix réfléchis par des
équipes rédactionnelles, soutenues par
les impératifs d’équipes commerciales
et surveillées à bonne distance par
des pouvoirs institués. L’actualité est
une matière tissée de faits pris dans la
société des Hommes. Il arrive que l’actualité
soit un marronnier, la mort d’une
figure reconnue, une soirée de football
ou une soirée électorale. Il arrive très
souvent que l’actualité ait un nom et un
visage, comme dans l’affaire Leonarda
qui a prêté le sien à l’ensemble des
Roms pourchassés.

La scène tragique qui s’est jouée entre
le Président et Leonarda est d’un genre
inédit. Dans le théâtre de l’information
« I>télévisée » et « BFM-isée », elle a
fait se rencontrer deux espaces, deux
langues, deux pouvoirs, deux dilemmes,
et des coeurs irréconcilliés. Il faut dire
la force et l’intensité dramatique de
cette scène derrière laquelle passent
les ombres des personnages secondaires
 : le conseiller en communication
du Président, le ministre de l’Intérieur,
l’enseignante franc-comtoise, les lycéens
en colère. Et dans la lumière des
plateaux ou sous les feux du direct, les
journalistes sur le qui-vive, pressés par
leurs rédacteurs en chef. Au-dessus
des événements planent les désordres
oedipiens de la famille, le « Dieu » ou la
« Bête » actualité, qu’il faut apprivoiser,
dévore ses enfants sous nos yeux fascinés.

« L’Élysée aurait souhaité un délai
de décence entre les deux »
, racontera
quelques semaines plus tard Alain
Weill, le PDG du groupe Next-RadioTV
auquel appartient BFM-TV. « Avec la
majorité, la polémique est redescendue.
J’ai vu François Hollande il y a un
mois, il m’a dit en souriant que nous
n’étions pas pires que d’autres. »
Tout
dans l’affaire Leonarda est de l’ordre
du symptôme. Et d’abord ces mots
du Président qui parle la langue de la
ve République, analysée par Éric Hazan
dans LQR, la propagande au quotidien
(éd. Raison d’agir, 2006), et qui veut
masquer la violence des faits : « Mesure
d’éloignement », « Prise en charge »,
« à l’abri des regards », « Manque de
discernement »
… Hazan cite Klemperer
pour qui le iiie Reich n’a forgé que
très peu de mots mais « a changé la
valeur des mots et leur fréquence […],
assujetti la langue à son terrible système,
gagné avec la langue son moyen
de propagande le plus puissant, le plus
public, et le plus secret. »
Symptomatique
cette parole du monarque républicain,
hors sol et cherchant à concilier
l’impossible, à tenir les cordes de la
gauche bien-pensante et de l’idéologie
d’extrême droite. L’écrivain Alexandre
Jardin a vu François Hollande et Leonarda
Dibrani sur I>télé ou BFM-TV
ce jour-là : « À 15 heures, je me suis
demandé s’il était fou. Dans un pays à
deux doigts de péter on découvre un
type qui dit un truc fou. On voit Louis
xvi, un type qui n’arrive pas à trancher.
Il oublie juste que [Leonarda] c’est
quelqu’un de réel. »

Une enfant a été expulsée hors de la
maison France. Alors que Hollande a
été filmé à l’abri sous les ors de son
Palais, les images ont montré Leonarda
dans un cadre extérieur, hors de sa
maison, hors de son école, hors d’elle,
et finalement hors de la République.
La proposition du Président est allée
jusqu’à vouloir la séparer de sa famille,
comme si l’on pouvait encore l’expulser,
un peu plus loin encore, hors de sa vie
de jeune adolescente en France. Il faut
espérer qu’après avoir été interpellée
sur le parking du collège Lucie Aubrac,
être passée par le centre de rétention
« Manuel Valls » et avoir été exhibée
dans la « Newsroom » de I>télé et de
BFM-TV à Mitrovica, Leonarda retrouve
au plus vite ses camarades du collège
André Malraux qui jouxte le Lycée
Toussaint Louverture à Pontarlier dans
le Doubs.

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