Accueil > Société | Entretien par Catherine Tricot | 11 février 2013

« Cette affaire des rythmes scolaires  est une opération d’enfumage », entretien avec José Tovar

Derrière la réforme Peillon se cache un projet de société,
et si les enseignants en grève défendent à raison leurs
conditions de travail, ils combattent aussi pour une école
plus égalitaire. Entretien avec José Tovar.

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Regards.fr. Le jeudi 31 janvier, les
enseignants étaient appelés à
faire grève avec toute la fonction
publique. Ils le seront de nouveau
le 12 février sur les questions scolaires.
Quel est leur état d’esprit ?

José Tovar. Les enseignants sont mal dans
leur peau, mal dans leur métier. Depuis
plus de cinq ans on a vu une accumulation
de réformes à tous les niveaux, primaire
et secondaire, sans que les enseignants
n’aient été consultés sur leur nécessité ou
leur pertinence, et le résultat de tout ça,
c’est la déréglementation tous azimuts :
plus personne ne maîtrise la cohérence
d’un métier aux implications affectives
très fortes ! Les enseignants sont sommés
d « innover » et doivent improviser en permanence.
Ce qui hier coulait de source,
ne coule plus de source aujourd’hui.
Par exemple, l’introduction des enseignements
de soutien à l’école élémentaire
a provoqué un bazar pas possible :
horaires, durée, nombre d’élèves concernés
 : rien n’était clairement et réellement
conçu dans l’intérêt des élèves, tout pour
la façade ! Durant ces dernières années,
on a chargé la barque des programmes
(une langue vivante obligatoire, l’informatique,
des évaluations à répétition…) alors
même que la durée totale d’enseignement
diminuait ! Au collège, le passage
d’un enseignement fondé sur les disciplines
à un enseignement basé sur les
compétences oblige les profs à réinventer
leur métier alors même que leur formation
initiale ne les y a pas préparés, qu’elle a
même été supprimée pour les nouveaux recrutés (sans parler de la formation
continue, toujours inexistante !). Au lycée,
les réformes Chatel ont complètement
désorganisé le fonctionnement antérieur :
multiplication des options (au choix des
élèves), des groupes disciplinaires ou de
niveaux, suppressions d’enseignements,
etc. Une partie grandissante des enseignements
proposés se fait pratiquement
« à la carte » : en dehors de quelques
matières, les élèves d’une même classe
ne sont plus jamais ensemble, ce sont les
enseignants qui doivent gérer les effectifs ;
l’accompagnement personnalisé censé
apporter une aide aux élèves en difficulté
plus ou moins lourde, mais passagère, est
détourné pour permettre à certains profs
de « boucler » leur programme, car les
heures normalement prévues à l’emploi
du temps ont diminué et ne suffisent pas,
alors que les exigences, selon les instructions
officielles, ne cessent d’augmenter !
On passe désormais un baccalauréat professionnel
en trois ans, au lieu de quatre,
sans que les exigences théoriques au
programme aient diminué, etc.

Et toutes ces réformes interviennent
alors même que les profs sont confrontés
à des conditions de travail aggravées
(alourdissement des effectifs du
fait des suppressions massives de
postes – plus de 80 000 en cinq ans)
et qu’ils sont bien obligés de faire le
constat éprouvant que leurs élèves en
savent de moins en moins [1] – ils sont de
plus en plus en échec, sortant par centaine
de milliers de l’école sans diplôme
qualifiant. Alors même que s’accroît la
pression des obligations et de la hiérarchie,
que les salaires n’augmentent
pas et que le pouvoir d’achat ne cesse
de baisser [2] avouons que d’un point
de vue professionnel, tout cela est très
frustrant ! Les enseignants espéraient
qu’avec l’élection d’un gouvernement
de gauche, on allait enfin pouvoir inverser
le cours des choses, rediscuter de
ce qu’il faudrait faire avec l’école pour
que les élèves réussissent mieux, et ils
sont bien obligés de constater que ce
n’est pas le cas.

Comment réagissent le monde
enseignant et les syndicats sur la
question des rythmes scolaires ?
On avait compris que les syndicats
soutenaient la réforme
Peillon, est-ce encore le cas aujourd’hui
 ?

C’est un peu vécu comme une goutte
d’eau en trop au regard des attentes
et parfois des espoirs que ce nouveau
gouvernement suscitait parmi les collègues.
Pour ceux qui travaillent tous
les jours, toute la journée, demander
aux instituteurs de modifier leur emploi
du temps et travailler une demi-journée
en plus par semaine devant élèves [3] peu paraître dérisoire. Surtout si c’est
pour le bien des enfants…

C’était encore la norme il y a seulement
cinq ans ?

Oui, mais le corps enseignant connaît un
fort renouvellement et ils sont nombreux
à ne pas avoir connu cette situation antérieure.
Mais là n’est pas l’essentiel, quoi
qu’en dise une campagne de presse
malveillante.
Revenons à l’argument du bien des enfants
 : nul ne croit vraiment que la réussite
des élèves se joue sur ces 45 minutes de
plus ou de moins à midi ou en fin d’après
midi. Les enfants, même les tout petits,
ne souffrent pas de trop d’heures passées
à l’école, mais ils souffrent lorsqu’ils
s’ennuient à l’école, surtout lorsqu’ils
sont en échec dans leurs apprentissages.
Or il apparaît que l’essentiel de la
réforme ne consiste pas à s’interroger sur
les raisons qui expliquent pourquoi tant
d’élèves sont en échec scolaire, avec
l’idée qu’on pourrait essayer de corriger
ce qui ne marche pas, essayer de trouver
des solutions pour qu’ils réussissent,
modifier les conditions d’enseignement,
l’organisation même de la scolarité des
élèves, revisiter les programmes, sensibiliser
les enseignants aux progrès de la
recherche en sciences de l’éducation,
etc. Les enseignants sont très demandeurs,
ils attendaient des initiatives du
gouvernement de ce point de vue, et
qu’est ce qu’on leur sert ? Ils voient qu’il
s’agit en réalité d’opérer un transfert de
charge sur les municipalités, de municipaliser
certains enseignements. Or ils ne
sont pas convaincus a priori de la qualité
de ces prises en charge. Ils n’ont aucune
garantie que ces activités prétendument
périscolaires seront de qualité, égalitaires
 [4]… ni mêmes qu’elles seront obligatoires
 ! Leur doute repose en particulier
sur leur connaissance des finances
locales : la plupart des municipalités
n’ont pas l’argent pour payer de vrais
profs, ou des animateurs culturels vraiment
qualifiés. Les profs n’ont aucune
confiance dans ce que les municipalités
sont en capacité de prendre en charge
et d’organiser. Ils sont septiques sur ce
que des personnels non qualifiés, souspayés
et peu formés vont être capables
de faire. Cette affaire des rythmes scolaires
est une opération d’enfumage, de
plus en plus vécue comme telle. Ce n’est
pas l’intérêt de l’élève qui en est le coeur.
La FSU et le SNUipp ont commencé par
l’approuver car on leur laissait entendre
qu’il y aurait des compensations pour les
instits, et que les élèves avaient tout à y
gagner, mais les collègues voient bien,
aujourd’hui, qu’il n’en est rien…

Comment expliquez-vous la forte
mobilisation des instits à Paris,
(près de 9 sur 10 en grève) contre
cette réforme à la mi-janvier et
beaucoup moins le 31 ?

Il y a deux niveaux d’explication. Le premier
tient à la sociologie du monde
enseignant et à son nouveau rapport au
syndicalisme. Le corps enseignant s’est
énormément rajeuni depuis une décennie.
Ici comme ailleurs, ces jeunes sont
sans tradition syndicale et politique. Mais
ici cela tranche davantage avec un passé
où les profs étaient souvent syndiqués
dès leurs études. Il y a 20 ou 30 ans, le
taux de syndicalisation était très important
dans le métier, de 30 à 40 %, tous
syndicats confondus. Ce n’est plus le
cas aujourd’hui, il y a une rupture d’histoire.
Les enseignants se mobilisent plus
ponctuellement, par à coups, en fonction
des agressions dont ils pensent être les
victimes, en particulier concernant les
valeurs dont ils sont porteurs. Le mouvement
parisien exprime un « ras le bol »
généralisé devant la non prise en compte
de leur parole, de leur analyse de ce qu’il
faudrait faire de toute urgence pour que
l’école aille mieux, alors qu’on veut leur
imposer quelque chose qu’ils perçoivent
comme inefficace pour les élèves et dangereux
pour eux, en tant que salariés.
Ce mouvement est soutenu par le syndicat
au niveau local. Les collègues sont désorientés, en colère. Le syndicat ne dirige
pas, il prend en compte la volonté des
collègues, ce n’est pas la même chose,
mais c’est beaucoup plus efficace ! Ce
qui n’est pas le cas pour le mouvement
du 31 janvier, qui était un appel national.
L’autre facteur d’explication est plus
local. Paris, comme Lyon et Marseille
bénéficient d’un système particulier avec
un corps d’enseignants de la ville qui intervient
dans les classes pour l’enseignement
de la musique, des arts plastiques
et du sport. Ces heures permettent aux
instits de « souffler » professionnellement
dans la mesure où ce sont des vrais professionnels
qui viennent travailler avec
leurs élèves pendant leurs heures de
cours. Avec cette réforme, ils redoutent
à raison que ces profs complémentaires
n’interviennent désormais plus qu’en
dehors de leurs heures de classe normales,
que ces enseignements ne soient
externalisés, municipalisés, et que cette
réforme constitue pour eux un surcroît
substantiel de travail.
Les instits sont furieux. Cela bouleverse
leur vie professionnelle, mais aussi personnelle.
Un de leurs rares avantages est
leur relative disponibilité pendant l’année
et avec des vacances scolaires et les
mercredis où ils pouvaient s’occuper de
leurs propres enfants. Et voilà que se
profile aussi la remise en cause de cet
avantage-là, sans aucune compensation
financière. Comme salariés ils se sont
mobilisés pour défendre leurs conditions
de travail et de vie, ça me paraît normal !

On peut comprendre ce refus
d’une dégradation des conditions
de travail. Mais pourquoi
ne pas le dire ainsi plutôt que de
refuser une réforme qui paraissait
faire consensus : les enfants
ont des journées trop longues,
trop fatigantes…

C’est un vieux problème. Du fait justement
qu’ils ont l’avantage des vacances,
que tout le monde leur envie,
les enseignants ont un complexe à
revendiquer pour leurs salaires… Mais
j’insiste : ce que l’on est en train de faire
n’est pas conduit dans l’intérêt des enfants.
Les travaux en science de l’éducation
montrent que ce dont souffrent
les élèves c’est d’une mauvaise organisation
de l’école et des enseignements,
qui conduisent à ce que trop d’élèves
s’ennuient à l’école, qu’ils sont trop
souvent en échec dans les apprentissages,
et que du coup ils développent
un phénomène de rejet, voire d’opposition
envers l’école. Mais ce n’est pas
à cela que s’attelle le gouvernement. Il
met en place une politique de démantèlement
du système scolaire – avec, par
exemple, le maintien de la politique de
désectorisation qui renforce la constitution
de ghettos scolaires, et le maintien
de l’autonomie des établissements qui
met les uns et les autres en concurrence
ouverte, au détriment de l’égalité de
traitement de tous les élèves, principe
républicain s’il en est. C’est l’abandon
de toute ambition culturelle pour le plus grand nombre avec l’instrumentalisation
au service de l’économie voulue par
l’OCDE sous l’injonction de la mise en
place d’un enseignement fondé sur l’approche
pédagogique dite « par compétences
 », avec son corollaire du « socle
commun » qui justifie la coupure entre
« l’enseignement pour les pauvres »
(l’ensemble école élémentaire-collège,
jusqu’à 16 ans), et l’enseignement pour
les classes plus favorisées, qui pourront
suivre le cycle lycée – enseignement
supérieur. Parmi les outils de cette dénationalisation/
restructuration du système
éducatif national : le transfert de
responsabilités d’enseignements hier
encore assumés par l’état vers les collectivités
locales et territoriales. C’est
ainsi par exemple, que la nouvelle loi de
décentralisation en gestation prévoit le
transfert de l’intégralité de la formation
professionnelle initiale vers les régions
(personnels compris) avec tous les
risques d’enfermement local que cela
signifie. Il y a une logique d’ensemble
à tout cela : c’est une idéologie fondée
sur la conviction que tous les jeunes ne
sont pas aptes à faire des études longues,
qu’ils ne sont pas tous capables
d’assimiler une culture générale de haut
niveau et que, du coup, dans leur propre
intérêt, il faut bien opérer un tri sélectif
le plus vite possible pour orienter
les uns vers des métiers pour l’essentiel
d’exécution conformes aux besoins
de l’économie néolibérale telle qu’elle
s’organise au niveau mondial et qu’on
ne conteste pas, et les autres vers
des formations longues correspondant
également aux besoins de cette économie,
mais au niveau de l’encadrement.
Cette vision de l’école correspond à un
projet de société inégalitaire. Le fond
du problème est là, tout le reste, c’est
du discours, de l’habillage, de l’enfumage.
Et le malaise enseignant exprime
toutes ces contradictions, ces conflits
à la fois d’intérêt immédiat (mes conditions
de vie, mon salaire), d’éthique
professionnelle (le sens que je donne
à mon métier, les valeurs que je défends),
et de conviction idéologique et
politique (l’école de la république pour
quelle société ?).

José Tovar est enseignant, syndicaliste, animateur du Front thématique « éducation » au sein du Front de gauche au titre de la FASE.

Notes

[1« les compétences langagières, notamment la sensibilité lexicale et l’orthographe, ainsi que la compréhension, sont en baisse.
La proportion de lecteurs jugés en difficulté est passée de 14,9 % à 19,0 % en dix ans. Cette augmentation est particulièrement
marquée dans le secteur de l’éducation prioritaire. Ces résultats convergent avec ceux d’autres travaux menés à la DEPP sur
l’évolution des compétences des élèves face à l’écrit depuis une vingtaine d’années. » ( Rapport au MEN sur « Conditions de
scolarisation et facteurs de réussite scolaire » in revue Education et Formation du MEN, N° 82, décembre 2012, article PP 31-37
sur « Les difficultés de lecture en début de sixième, évolution à dix ans 1997 – 2007 » ).

[2« De janvier 2000 à décembre 2012 inclus, la valeur du point d’indice a reculé d’exactement 13,28 % par rapport à l’indice des
prix à la consommation hors tabac » ( communiqué CGT-FP du 1 02 2013 ).

[3Rappelons tout de même que le travail d’un enseignant ne consiste pas seulement à faire cours devant élèves, mais aussi à
préparer des cours, corriger des cahiers ou des copies, concevoir des évaluations, dialoguer avec les familles, etc. La durée réelle
de travail est beaucoup plus importante que le nombre d’heures passées avec les élèves !

[4Il est établi, depuis de nombreuses années, que l’amplitude des moyens consacré aux activités scolaires et périscolaires par les
collectivités territoriales varient, selon leurs ressources financière et leurs choix politico-idéologiques, de 1 à 10 : ces inégalités ne
peuvent, avec le projet de loi Peillon, que se renforcer. Que fait-on avec ça ?

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