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Accueil | Par Emmanuel Riondé | 17 juillet 2013

L’Afrique, toujours victime de ses richesses

Longtemps vanté comme « un exemple de
démocratie africaine », le Mali a rejoint il y a moins d’un an la liste des « États faillis ». L’intervention militaire française jette une lumière crue sur la réalité de cette situation partagée par de nombreux pays sur le continent.

(Archive : ceci est un article publié dans le e-mensuel de février 2013)

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Une progression fulgurante.
Dans les derniers jours de
janvier, les villes maliennes
se sont succédé en Une
des quotidiens. Diabali,
Gao, Tombouctou, sont « tombées »
comme des fruits trop mûrs au pied des
chars français pénétrant dans les cités.
« La presse, qui court ici d’un bar à
l’autre, m’amusera toujours ; quasiment
unanime, elle chante les louanges de
l’armée française, victorieuse des “terroristes
islamistes”. Victorieuse de quoi ?
Les rebelles se sont retirés de toutes
les villes, pour ainsi dire sans combattre.
À Tombouctou, l’armée française les
cherche sans les trouver »
, s’énerve l’historien
et politologue engagé Pierre Piccinin
da Prata dans un message posté de
Bamako sur Facebook au lendemain de
la prise de Tombouctou.

De fait, ces « prises » rapides et successives
ne valent pas victoire. Les groupes
armés opérant au nord du Mali – qui
essuient tout de même des pertes humaines
sérieuses dans cette opération
(l’envoyé spécial du Monde sur place fait
ainsi état d’« une cinquantaine de combattants
islamistes »
tués à Gao samedi
26) – semblent avoir opté depuis le
début de l’offensive pour une tactique de
repli et d’évitement. En vue, selon la plupart
des observateurs sur place, de se
réfugier dans les massifs montagneux de
l’extrême-nord du pays pour s’y ressourcer
et réorganiser.

Une perspective qui, fin janvier, a commencé
à soulever des questions dans
les médias sur les objectifs et finalités
de l’opération française et sur les risques
d’enlisement « à l’afghane ». Questions
plus que légitimes. Car l’armée française opère aujourd’hui dans l’une
des nombreuses « zones grises » – au
sens où l’entend le géopolitologue Gaïdz
Minassian [1] de « zone de non-droit,
dérégulée, abandonnée, en déliquescence,
plus ou moins grande (…) que
les institutions centrales d’un État n’arrivent
pas à pénétrer »
– qui jalonnent la
région située entre la côte occidentale et
la Corne de l’Afrique.

Violence et capital

Lors du vingtième sommet de l’Union africaine
qui s’est ouvert dimanche 27 janvier
à Addis Abeba en Ethiopie, le Président
sortant de l’Union, le Béninois
Thomas Boni Yayi, a déclaré : « Je tiens
à saluer la France qui, face aux délais de
réaction extrêmement longs des leaders
africains et même de la communauté
internationale, a pris les devants pour
faire ce que nous aurions dû faire. »
Un
aveu d’impuissance qui en dit long sur
l’affaiblissement des États régionaux…
Cinquante-deux ans après les indépendances,
les exemples ne manquent pas.
Depuis la Somalie, qui reste l’archétype
de l’État décomposé, jusqu’à la RDC
où l’Est du pays est la proie de divers
groupes armés, plus ou moins autonomes
et télécommandés par des pays voisins,
tout en recompositions d’alliance, prédation
sauvage et violences de masse, en
passant par la Mauritanie, la Guinée, le
Tchad, le Niger, la Centrafrique, le Nigéria…
Autant de pays qui au cours des 20
dernières années ont soit subi des coups
d’État, soit vu s’installer sur leur territoire
des groupes, milices et/ou organisations
armées producteurs de violence, qu’ils se réclament de l’islamisme le plus radical
(comme dans le Sahel et au Nigéria)
ou pas (comme en RDC). Point commun :
l’incapacité de l’État à assurer la sécurité
des citoyens et à faire respecter le droit.
« Cette forme nouvelle de conflictualité
met en scène une violence surgie de la
profondeur de sociétés fortement meurtries,
mal intégrées ou pas intégrées du
tout dans des États qui sont en décomposition
ou en faillite depuis plus d’un
demi-siècle. Aux sources de l’affrontement,
nulle rivalité de puissance, mais
des échecs, des frustrations, des exclusions,
des humiliations que sont venus
gérer des entrepreneurs de violence
qui y trouvent la clientèle idéale »
, écrit
le politologue Bertrand Badie dans une
tribune récente [2].

Mais aux sources de
la « décomposition » ou de la « faillite »
de ces États « depuis plus d’un demi-siècle
 »
, des ressorts bien connus.
« Pour tenter une explication, il faut se
placer dans la logique du capitalisme
financiarisé, dans la logique du profit
maximal à court terme et celle de la prédation
des rentes
, estime Bernard Conte,
économiste politique au laboratoire Les
Afriques dans le monde (LAM) [3]. Le système
vise à extraire la rente et à maximiser
le volume exporté de ladite rente.
Voilà son essence. Dans ces conditions,
peu importe le mode de régulation du
territoire. Le système peut très bien s’accommoder
de régimes “forts” comme
d’États “faillis” ayant cédé la place à
des systèmes néo-féodaux-mafieux de
“Chefs de guerre” (Sierra-Leone, Liberia,
Côte d’Ivoire, Somalie, RDC…). Les systèmes
de régulation délités peuvent très
bien permettre une exploitation maximale
de la rente à coûts plus faibles que par
le biais d’une régulation plus “institutionnelle”.
 »
Et le chercheur de rappeler que
la première explication du délitement de
ces États reste « l’imposition des programmes
d’ajustement structurel par
le FMI et la Banque Mondiale qui ont
engendré une baisse drastique des dépenses
publiques et une forte réduction
du périmètre de l’État, ce qui ne permet
plus aux dits États d’assurer leurs fonctions
régaliennes (défense, sécurité en
particulier) sur l’ensemble du territoire. »

Partir ou rester ?

La principale nouveauté depuis 10 ans
est que ces décompositions longues ont
permis aux acteurs « entrepreneurs de
violence »
de s’implanter durablement dans le paysage. Poursuivant des objectifs
économique, idéologique ou mafieux,
bien souvent les trois mêlés, ces groupes
armés parfois bien équipés et toujours mobiles
sur des territoires qu’ils connaissent
par coeur, ne vont pas disparaître du jour
au lendemain. Au Sahel, Ansar Edine, le
Mujao et Aqmi, qui fuient aujourd’hui devant
les troupes françaises, risquent fort
de refaire parler d’eux très vite. Attentats,
prises d’otages, assauts ponctuels. Face
à cela, où s’arrête exactement le périmètre
de l’opération Serval ? Et que va
faire l’armée française dans les semaines
à venir ? Rester pour « éradiquer » les
jihadistes ? Auquel cas, elle prendrait le
risque de s’enliser et donnerait raison à
Tzvetan Todorov qui craint de ne voir dans
l’opération Serval qu’une simple « variante
du néoconservatisme qui servait de justification
aux guerres précédentes lancées
contre des pays musulmans »
 [4]. Ou partir
et donc laisser ces groupes revenir sur le
devant de la scène, étant donné qu’on ne
voit pas pourquoi l’armée malienne serait
plus capable demain qu’aujourd’hui d’assurer
la sécurité du territoire national ? On
s’achemine probablement vers un entredeux
 : maintien sur place d’instructeurs-formateurs
auprès de l’armée malienne
et des troupes de la Cedeao, et d’une
capacité de projection militaire rapide
en cas d’offensive de l’un ou l’autre des
groupes honnis. C’est ce qu’il faut comprendre
quand Laurent Fabius indique
que « la France n’a pas vocation à rester
durablement engagée militairement au
Mali »
et que « c’est d’abord aux Africains
d’assurer la sécurité de l’Afrique »
tout en
connaissant parfaitement les faiblesses
structurelles et numériques des armées
censées assumer ce rôle. Peu importe.
Pour Bernard Conte, « en tout état de
cause, le scénario retenu sera celui qui
permettra d’assurer l’exploitation des
rentes maliennes, mais aussi de celles
des pays voisins… avec le maximum
de rentabilité et de sécurité. »
Quitte à
s’accommoder encore longtemps de ces
États déliquescents. Qui, finalement, ne
contrarient en rien nos intérêts. Du moment
qu’on peut aller y faire un peu de
police de temps à autre.

Notes

[1Chercheur associé à la Fondation pour la
Recherche Stratégique (FRS), Gaïdz Minassian
est l’auteur de Zones grises. Quand les États
perdent le contrôle
, éd. Autrement, 2011.

[2Lire « L’opération au Mali marque un périlleux
retour aux conflits d’antan
 » de Bertrand Badie.
Le Monde du 24 janvier 2013.

[3Bernard Conte est notamment l’auteur de La
tiers-mondialisation de la planète
, éd. Presses
universitaires de Bordeaux, 2009. Le laboratoire
LAM (www.lam.sciencespobordeaux.
fr
) du CNRS et de Sciences Po Bordeaux, a
été créé en 2011, fusion du Centre d’étude
d’Afrique noire (Sciences Po Bordeaux) et du
Centre d’études et de recherches sur les pays
d’Afrique orientale (Université de Pau et des
Pays de l’Adour).

[4Lire « Mali : du Bush à la française ? » de
Tzvetan Todorov dans Libération du 27 janvier 2013.

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