Accueil | Par Emmanuel Riondé | 16 janvier 2013

Onze ans en Afghanistan, un triste bilan

Le déclenchement de l’opération Serval au Mali survient quelques semaines à peine après le retour des dernières troupes combattantes françaises d’Afghanistan. Ce retrait était une promesse de campagne de François Hollande qu’il a donc tenu. Au moment où la France engage des troupes dans une nouvelle « guerre au terrorisme », les comptes de son « aventure afghane » doivent être faits. Il ne sont pas brillants.

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(article publié dans le e-mensuel de janvier. Mis à jour ce 16 janvier). Le 15 décembre dernier, les ultimes
soldats français combattants
sur le sol afghan
ont quitté Kaboul. Ils sont
arrivés en France trois jours
plus tard, après être passés par le « sas
de décompression » mis en place à
Chypre. Plus un seul des soldats français
restant aujourd’hui sur place n’est
censé être engagé dans des opérations
militaires de combat. Formateurs,
logisticiens, médecins, les 1500 qui
demeurent, toujours dans le cadre de
la force internationale d’assistance et
de sécurité (International security assistance
force - ISAF), vont avoir comme
mission essentielle d’organiser le retour
des matériels et équipements. À partir
de juin prochain, il devrait n’en rester
que 500.

Un engagement coûteux

C’est un engagement militaire de plus de
onze années - lancé par Jacques Chirac puis poursuivi et même renforcé par Nicolas Sarkozy - qui est en train de prendre
fin. En tout, 70 000 soldats français
auront été en mission en Afghanistan
depuis la fin 2001. Engagés essentiellement
dans le cadre de l’ISAF mandatés
par le Conseil de sécurité de l’ONU (résolution
1386 du 20 décembre 2001)
et sous commandement de l’OTAN, mais
aussi dans celui de l’opération Enduring
freedom sous commandement américain.
Au total, 88 militaires français ont
été tués, plus de 700 blessés, dont des
soldats souffrants de troubles psychologiques
graves. Un coût humain élevé si
l’on considère que les opérations ayant
occasionné ces pertes se déroulaient
à près de 6 000 km de Paris et que la
sécurité nationale n’était pas en jeu. Le
coût financier est lui aussi très élevé :
en 2009 et 2010, les opérations de l’armée
française en Afghanistan ont coûté
autour de 460 millions d’euros chaque
année, soit, à chaque fois, la moitié du
budget annuel consacré aux forces déployées
hors des frontières nationales.

Vendredi 21 décembre, tout juste rentré
d’Algérie, François Hollande a tenu
à saluer l’armée française devant une
cinquantaine de représentants en uniforme rassemblés dans un salon de
l’Elysée [1]. Le Président français a rappelé
que ce retour des combattants
était fidèle à l’annonce faite au lendemain
de son élection. Promesse tenue.
Reste désormais à entamer un bilan
précis et détaillé de cette « aventure
afghane », ce que le Président s’est bien
gardé de faire, se contentant de donner
quelques éléments factuels et chiffrés
valorisant l’action de l’armée française
sur place. « Je vous dis donc à vous
tous : mission accomplie. Je vous dis
aussi action exemplaire »
, a-t-il lancé
aux militaires présents.

« François Hollande pouvait difficilement
dire autre choses
, concède Mariam
Abou Zahab, politologue, spécialiste de
l’Afghanistan et du Pakistan. C’est un
discours convenu à usage interne, les
Américains tiennent le même. Mais on
sait que la réalité est bien moins claire.
Tout d’abord, onze ans après, on n’est
pas très sûr de connaître les véritables
raisons qui nous ont conduit là-bas alors
que nous ne sommes pas allés en Irak.
Et persiste le sentiment que dans cet
engagement, nous avons surtout été à la
remorque des Américains. Ce sont d’ailleurs
des soldats américains qui, dès le
départ des Français, ont pris leur place
dans le district de Surobi, ce qui montre
bien que la zone n’est pas pacifiée et
que nous sommes assez loin de la “mission
accomplie”. »

À la mi-novembre, le ministère de la Défense
définissait ainsi la mission du dispositif
militaire français en Afghanistan :
« Accompagner la montée en puissance
des forces afghanes pour leur permettre
d’assurer elles-mêmes la sécurité de
leur pays et de la population ; poursuivre
l’appui aux forces de sécurité afghanes
dans le district de Surobi, comme dans
la province de Kapisa où le processus
de transition est en passe d’être terminé
(...) ; continuer les missions de conseil
et de formation aux forces de sécurité
afghanes ; assurer le désengagement
d’Afghanistan en toute sécurité. »
 [2] Sur
la question, essentielle, de la sécurité, les
forces de la coalition, dont la France fait
partie, sont en réalité très loin du compte alors que se profile en 2014 un retrait
quasi total de l’ensemble des forces
étrangères : « En matière de sécurité et
de corruption, qui sont des maux profonds
de la société afghane, rien n’est
réglé
, souligne la politologue. C’est une
économie sous perfusion qui va voir
disparaître tout ce qui tournait autour
de la présence étrangère : commerces,
services, etc. Beaucoup d’Afghans
vivaient de ça, pas forcément très bien
mais cela va cesser du jour au lendemain.
La réalité est qu’on laisse ce pays
dans un état épouvantable : aujourd’hui
les gens s’arment en Afghanistan parce
qu’ils craignent… le retour de la guerre
civile. Et cela est, de fait, l’un des scénarios
possibles : beaucoup d’anciens
groupes et milices armés du pays
ont été au cours des dix ans passés,
relégitimés et même réarmés parfois
par les États-Unis. »

Une relation abîmée

Quant aux projets « civilo-militaires »
menés sur place par l’armée française –
construction de dispensaires, d’écoles,
etc. –, rien ne dit que ces réalisations
souvent coûteuses à entretenir vont
pouvoir perdurer après leur départ : les
Britanniques ont reconnu que leurs réalisations
sur place avaient surtout pour
objectif de faire avaler aux Afghans la
pilule de la présence militaire et que la
question de leur pérennité n’avait pas
véritablement été posée.

C’est avec ces piètres résultats en toile
de fond que se sont tenues à Chantilly,
les 20 et 21 décembre dernier, les
troisièmes rencontres interafghanes. Organisées depuis un an par la France
sous couvert de la Fondation pour la
recherche stratégique, ces rencontres
ont pour objectif non pas de lancer un
processus de négociations entre les
différents acteurs Afghans mais de leur
fournir un cadre d’échange et de discussion.
Des émissaires du gouvernement
d’Ahmid Karzaï, de mouvements rebelles,
islamistes, de la communauté chiite, et
même, en décembre, deux représentants
des talibans, se sont rencontrés et parlés
 ; le gouvernement afghan a aussitôt
fait savoir que ces rencontres restaient
informelles et que les véritables négociations
n’auraient pas lieu à Paris [3]. Quel
est l’intérêt pour la France d’organiser de
telles rencontres et quelle est sa légitimité
pour le faire ? « L’objectif, c’est d’occuper
le terrain diplomatique, de montrer
que les États-Unis ne sont pas les seuls
actifs là-dessus,
résume Mariam Abou
Zahab. La légitimité, elle, vient de l’histoire.
La France, comme
l’Allemagne et la Turquie, a avec ce pays des liens anciens
qui datent du début du XXe siècle.
Nous y sommes intervenus dans les
domaines de la santé, de l’éducation,
de l’agriculture, sans compter l’archéologie…
On a formé une élite francophone
afghane ; il y a eu la période des
années 1960 et 1970 avec des coopérants
sur place, puis les french-doctors
et les ONG. Il y a une histoire franco-afghane
qui est connue et reconnue
là-bas et nous avions plutôt une bonne
image. »
Sauf que ces dix dernières années,
la France en Afghanistan, ça a été
des troupes mêlées à d’autres troupes
d’occupation étrangères. « Tous les
jeunes Afghans nés après les années
1980 et/ou qui étaient en exil et n’ont
pas connu la période précédente ne font
pas la différence, ils voient les troupes
de l’ISAF dans leur globalité et les Français
en font partie, c’est tout. »

Onze ans
d’engagement militaire coûteux pour des
résultats stratégiques et politiques très
médiocres et une relation franco-afghane
bien abîmée. « Je veux convaincre les
Français que ce que nous avons fait en
Afghanistan était utile »
, a dit François
Hollande aux militaires le 21 décembre.
C’est pas gagné.

Notes

[1Vidéo à voir sur : www.elysee.fr.

[3« La diplomatie française bute sur l’Afghanistan », Le Monde daté des 30-31/12/12 et 01/01/13.

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