Accueil > Economie | Par Clémentine Autain | 20 mars 2014

Kerviel ou l’esprit public

Condamné hier en cassation à trois ans de prison ferme, mais exonéré de l’amende de 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts dus à la Société générale, Jérôme Kerviel avait été significativement soutenu au sein du Front de gauche. Rappel des raisons de ce soutien.

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Article initialement publié en juillet 2013 – Considérer Jérôme Kerviel comme seul fautif permet de masquer la chaîne des responsabilités bancaires et publiques. Kerviel ressemble à l’arbre qui cache la forêt des intérêts financiers soutenus par l’État. Derrière cette affaire, se trouve la folie du capitalisme financier dont l’État se révèle complice. La fable qui nous est comptée depuis le début tient difficilement la rampe : Jérôme Kerviel aurait pu spéculer de façon délirante sans que sa hiérarchie n’en soit informée. La direction de la Société Générale n’aurait donc pas surveillé de près celui qui déclarait déjà 55 millions d’euros de résultat en 2007 quand la moyenne de ses collègues se situait entre 3 et 5 millions. Soyons sérieux. Et rappelons que Kerviel n’a pas effectué ces spéculations pour son compte personnel mais pour la Société Générale – son bonus n’était pas indexé sur ses résultats car trader junior.

Unique perdant du système

Dans cette affaire, ce qui frappe depuis le début, c’est cette formation d’affects collectifs en faveur de l’ex-trader et contre l’institution bancaire, contre les puissants. La toile fourmille de messages de soutiens à celui qui est souvent considéré comme un « bouc émissaire ». Cela n’a rien d’évident : il est tout sauf un saint ou un Robin des bois. Mais, après y avoir participé, Kerviel est l’unique perdant du système. Et son récit de repenti est particulièrement intéressant. Son histoire fonctionne comme un révélateur des malaises générés par le capitalisme contemporain. Elle raconte la perte de sens au travail et le délire de l’argent comme finalité.

Kerviel exige inlassablement une expertise dans ses différents contentieux juridiques qui l’opposent à la banque. En effet, les pièces qui servent de preuves ont pour l’heure été fournies par la Société Générale. C’est ainsi que 2 h 44 sont manquantes sur les bandes sonores des prétendus aveux de Kerviel remises à la justice. L’accès à l’ensemble des pièces comptables et des mails devrait permettre de retrouver le fil des responsabilités mais l’accès en est bloqué par le refus systémique et réitéré de la justice de donner suite à cette demande d’expertise. Même aux Prud’hommes le 4 juillet dernier, cette requête élémentaire a curieusement été rejetée.

L’État se trouve également interpellé car 1,7 milliard d’argent public sont en jeu. En effet, selon la fiscalité française, les sociétés peuvent bénéficier, en cas de perte exceptionnelle sur un exercice donné, d’une déduction d’impôt qui atteint un tiers de la somme perdue. La Société Générale a ainsi empoché 1,7 milliard de Bercy pour la prétendue perte des 4,9 milliards imputée à Jérôme Kerviel. En octobre 2010, François Hollande s’était d’ailleurs indigné sur Canal Plus : « Comment admettre que lorsqu’une banque fait une erreur, ce soit le contribuable qui paie ? » Et d’ajouter alors : « Parmi toutes les choses choquantes dans cette affaire, et il y en a beaucoup, maintenant on apprend que la Société Générale va être remboursée pour son manque de vigilance et de diligence par rapport à ce qui devait être fait pour surveiller l’un de ses traders. C’est pour cela qu’il faut changer un certain nombre de lois. » Qu’en pense aujourd’hui le président de la République ? Nous aimerions le savoir…

Une affaire politique

Les sommes en jeu pour l’État représentent quatre fois l’affaire Tapie. Est-ce parce qu’elle donne des vertiges, en raison du montant en jeu et de ce qu’elle raconte sur notre système, que l’affaire Kerviel ne défraye pas plus que ça la chronique ? En outre, Mediapart nous apprend que les principaux dirigeants de la Société Générale se sont partagés 1.620 millions d’euros en dividendes et en rachat d’actions l’année même où la banque a encaissé 1.700 millions d’euros de l’État. Il faut enquêter pour savoir pourquoi Christine Lagarde offre de l’argent public à une banque privée spéculative qui redistribue cette somme à ses actionnaires.

En octobre 2012, la condamnation de Kerviel avait produit un vrai barouf médiatique. C’est vrai que la décision était sidérante : à trente-trois ans, le trader écopait pour faux et abus de confiance d’une peine de cinq ans de prison, dont trois ans ferme, et de la somme astronomique de 4,9 milliards d’euros de dommages et intérêts. Du jamais vu. La Cour avait donné entière satisfaction à la Société Générale. À titre de comparaison, Total n’avait écopé que de 92 millions d’euros d’indemnités à la suite de la marée noire de l’Erika. Ou enfin, Jean-Yves Haberer et François Gille, responsables de la faillite du Crédit Lyonnais qui avait coûté 20 milliards aux contribuables, n’avaient écopé que de 18 et 9 mois avec sursis et un euro d’amende symbolique. Deux poids, deux mesures.

L’enjeu soulevé par cette affaire est éminemment politique. Le Parquet ne s’y est d’ailleurs pas trompé : selon les termes du procureur, « Il s’agit d’arrêter le discrédit sur les banques. Il en va de l’ordre public, économique et financier ». Comme si la mauvaise réputation des banques relevait de quelques salariés malfrats et non de la spéculation sans limites, du pouvoir croissant de la finance sur nos vies. Comme si le plus grand nombre pouvait croire que Kerviel était autre chose qu’un lampiste. Kerviel est le nom de cette folie spéculative qui joue et déjoue l’économie réelle, suscitant des catastrophes humaines du haut d’un poste déshumanisé. Nous voulons des explications sur les rouages de la justice qui s’assoit sur des pièces importantes du dossier. Nous interpellons l’État pour défendre ici l’intérêt public. Seule la mobilisation peut permettre de déjouer ce scenario judicaire qui sert le système en place.

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