Accueil > Société | Par Raymond Macherel | 1er mars 2014

Valls et Philippot sont sur un plateau…

"Des paroles et des actes" (DPDA), par David Pujadas, France 2, 6 février 2014.

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Comme un diable communicant
sorti de la
boîte du FN depuis
2012, il y a l’énarque
Philippot, doublure de
Marine Le Pen dans les
médias. Le bombardé
vice-président de la formation d’extrême
droite, chargé de la stratégie et de la
communication, a du ressort et de l’appétit.
À 32 ans, Florian Philippot enchaîne
les émissions de premier plan, gravissant
les échelons médiatiques. Il prend
de la place dans la vitrine ripolinée de
la boutique lepéniste : le visage lisse, la
réponse à tout, l’esquive loquace. Et joue
un rôle déterminant dans le brouillage
idéologique entretenu par la fille Le Pen,
caractéristique des stratégies fascistes.
C’est un souverainiste qui aurait fait ses
premières armes chez Chevènement, qui
fleurit la tombe du général De Gaulle à
Colombey-les-deux-Églises, qui se dit ni
de droite ni de gauche, tout en alimentant
sans faiblir les obsessions nationale,
sécuritaire et migratoire du FN. Mais en
moins tranchant que la châtelaine de
Montretout, sur qui pèse l’ombre du père,
en moins parvenu aussi. Car Philippot
est plus habile à manier le programme,
quand la Le Pen a le nez dans ses fiches.
Plus à l’aise intellectuellement, beaucoup
le considèrent plus dangereux. Pour les
journalistes-maquignons qui sévissent
à RTL et ailleurs, faisant commerce de
l’audience accordée au FN [1], ce diable
de Philippot est d’abord un produit neuf.
Car la fiction d’un FN idéologiquement
purgé et renouvelé fait, elle aussi, vendre
du temps de cerveau disponible.

Les forces sombres

Par principe et par stratégie, l’extrême
droite avance masquée. La « dédiabolisation
 » est un élément de langage lepéniste
repris en boucle par des journalistes.
Il n’y a pas mille façons d’affronter
le FN, il faut enquêter, analyser chaque
ligne de son programme, dévoiler les filiations
de son corpus et de ses membres,
pousser les discours de ses dirigeants
jusque dans leurs conséquences.

Beaucoup dans la classe politique jouent
avec le feu. Manuel Valls le premier, obsédé
à creuser le sillon de Sarkozy et
surfant, comme lui, sur les thématiques
du FN. On se souvient qu’à l’automne, le
ministre de l’Intérieur de Hollande mit sa
démission dans la balance face à la scolarité
brisée de la jeune Leonarda. Mais
voilà que, le 2 février dernier, Valls s’inquiétait
dans le Journal du dimanche de
la montée des eaux fascistes : « Le point
commun avec les années 1930, c’est
cet anti-républicanisme et la détestation
violente dans les mots comme dans les
actes de nos valeurs et de nos principes.
[…] L’extrême droite traditionnelle,
sa haine de la République, ce n’est pas nouveau. […] Notre société est tourmentée
par les forces sombres de la division.
Devant cette menace, il appartient à tous
les républicains de faire bloc et de se
rebeller contre l’infâme. »

Quelques jours plus tard, le 6 février, lors
d’un nouvel épisode de « Des paroles et
des actes » (DPDA) sur France 2, David
Pujadas mettait en scène un duel entre
Valls et Philippot sur son plateau. L’émission
était tout entière dédiée à « l’oeil
sombre et aux mâchoires serrées »
du
ministre de l’Intérieur, à ses mille manières
d’occuper le devant de la scène,
à sa libido présidentielle. Pujadas offrit
à Philippot de gravir une marche supplémentaire.
« Il y a des forces sombres
qui prospèrent »
, répéta ce soir-là Valls,
citant Dieudonné, Alain Soral, la théorie
du genre. Il faut « nommer les choses
pour mieux les combattre »
, ajoutait-il.
On sait que, pour Manuel Valls, les problèmes
politiques sont d’abord des problèmes
de communication. « Les Français
attendent de moi des résultats »
,
est l’alpha et l’omega de sa posture martiale
et de son plan médias. Phrase qu’il
répéta à foison lors de son DPDA. Mais
voyons en détail comment, dans le duel
face à l’extrême droite policée de Philippot,
le ministre de l’Intérieur s’y est pris
avec « les forces sombres ». Et comment
il n’est pas allé au combat.

L’émission a commencé depuis environ
1 h 30 lorsque Pujadas fait l’annonce :
« C’est le vice-président de Front national
qui va se présenter face à fou… face
à vous, Manuel Valls, pour évoquer la
politique migratoire. »
Un autre lapsus,
un peu plus tôt dans l’émission, avait fait
fourcher Valls sur l’affaire Dieudonné :
« Si c’était à refaire, je ne le referais
pas. »
Musique. Générique : « Immigration
 : quelle vision ? »
« On enclenche
le chronomètre pour 15 minutes, un
quart d’heure, quelle question avez-vous
à poser au ministre de l’intérieur ? »
,
demande Pujadas à Philippot. Plan
large du plateau construit comme une
arène saturée d’écrans. Luma descendante
puis zoom sur le porte-parole du
FN en cravate rouge.

Face-à-face de biais

Philippot commence, d’une voix sans
effets de manches : « Chuis un peu
embêté avec vous, parce que quand
je vous entends sur l’immigration, parfois,
je peux partager ce que vous dites.
[…] Sur les Roms, on est parfaitement d’accord. […] Sur le regroupement
familial, on est là aussi d’accord. »
Une
grosse ficelle de la stratégie FN est
déjà là : chercher à gagner en légitimité
par l’énonciation de possibles convergences.
« La difficulté c’est que, quand
je regarde réellement ce que vous
faites, les bras m’en tombent. »
On ne
sait pourquoi, Valls opine. Dans le décor
de France 2, des images de Roms
défilent en grand.

D’emblée Valls prend Philippot de
biais. Et parle à dessein longtemps, les
yeux tournés vers Pujadas : « Quand
on affronte ces questions, qui ont été
exploitées ces dernières années à des
fins politiques… »
Il énumère les chiffres
de l’immigration légale, vante l’immigration
choisie. 7 minutes ont déjà passé.
Philippot sort une première cartouche :
« Je ne comprends pas pourquoi vous
avez dit il y a un an que la question de
l’immigration familiale peut être posée. »

Valls : « Je ne l’ai pas dit », et le répète
cinq fois. « Ben vous auriez dû le dire »,
renchérit Philippot qui garde la main.
Il ne reste que 5 minutes au compteur.
Valls accepte d’entrer, un peu balbutiant,
dans le face-à-face : « Je vois là où vous
voulez nous amener Monsieur Philippot :
c’est de considérer que les étrangers, les
immigrés en situation légale, et même
ceux qui sont devenus Français, sont
un problème pour la France et sont responsables
de la situation économique
et du chômage des Français. »
Philippot
interrompt la paraphrase : « Mais qui a
dit ça ? »
Valls évoque « le phénomène
préoccupant [des] élites francophones
africaines qui choisissent d’aller étudier
au Canada et aux États-Unis. »
Philippot
resserre l’étau lepéniste : « Je suis
d’accord avec vous »
sur la défense
de la francophonie mais reprend son
fil des « filières étudiantes dévoyées ».
Il reste 30 secondes au compteur.
Un gong retentit.

Le match des obsessions

Pourtant, Pujadas va prolonger le duel
de 10 minutes pleines. Il relance Philippot
sur une thématique FN : « Je crois
que vous vouliez aborder le problème
de l’aide médicale d’État… »
, mais celuici
poursuit longuement sur les chiffres
du droit d’asile. « Dernière question, si
vous le voulez bien »
, demande l’affable
Pujadas alors qu’on lui explose le chronomètre.
C’est le moment que choisit
Philippot pour dégainer sur deux sujets d’actualité, accélérant spectaculairement
son débit pour pouvoir placer les saillies
prévues. D’abord la dénonciation de la
« tournée électorale anti-Front national
[…] payée par les fonds publics du
ministère de l’Intérieur »
. Puis l’attaque
sur la stratégie du ministre dans l’affaire
Dieudonné : « Vous vous êtes juste ridiculisé,
parce que passer un mois sur l’affaire
d’un humoriste, d’une quenelle…
Vous avez déconsidéré votre fonction,
[…] vous avez donné une image inquiétante
de vous-même »
. Pris à partie, Valls
est contraint de sortir de sa réserve.
Mais choisit de se tourner à nouveau
vers Pujadas : « Je croyais qu’on allait
parler d’immigration ! »

Valls veut croire alors que le masque du
porte-parole du FN est tombé tout seul :
« Vous montrez davantage votre vrai visage
dans cette diatribe… »
Au lieu de
démonter l’argumentaire de son adversaire,
de rendre les coups, Valls répond à
Pujadas : « Il y a ceux qui utilisent la peur,
et notamment la peur de l’autre, l’immigration,
à des fins politiques… »
Gros
plan sur le visage placide de Philippot. Il
va rester encore 4 minutes d’échanges.
Mais Valls tournicote, entre incantation :
« Je ne veux pas que ce soit le discours
du Front national qui passe, qui soit
entendu »
, et propos généraux : « Je suis
républicain et je me bats contre ceux qui
ne défendent pas l’idée que je me fais
de la France. »
Puis lâche cette phrase
surprenante : « Je suis obsédé par la
sécurité de mes concitoyens, obsédé,
beaucoup plus que vous ! »

Le combat contre les thèses du FN et les
ressorts rhétoriques d’un Philippot n’a
pas eu lieu. Dans cette émission comme
dans d’autres, Manuel Valls en est resté
au match des obsessions. Il préfère soigner
sa posture. Mais le programme du
FN, lui, a bien occupé le terrain. Voilà
comment les machineries communicantes
dénient la réalité des périls qui
grimpent, des souffrances sociales laissées
sans réponse, ni perspective. Voilà
comment l’excitation des passions tristes
prend le pas sur l’ardeur à produire un
« nous » démocratique, sur l’élan à penser
collectivement des issues positives.
Ce que le philosophe Bernard Stiegler
exprimait à sa manière lorsque, dans une
conférence de 2003 dédiée aux électeurs
du FN, il écrivait : « Quand au mal,
il est avant tout, comme dénonciation du
mal se substituant à la pensée, NOTRE
renoncement, à nous qui nous inquiétons
de l’avenir du nous, notre renoncement
à la critique et à l’invention, c’est-à-dire
au combat. »
Il serait temps.

Notes

[1Voir notre chronique « Marine Le Pen
et l’apathie des médias »
, Regards, novembre
2013.

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