Accueil | Par Emmanuel Riondé | 5 octobre 2012

Le Cosatu dans le piège du pouvoir

Le Congrès des syndicats sud-africain (Cosatu) s’est tenu
en septembre. Pour l’ANC, ce sera en décembre. Ces organisations
conservent leur leadership. Mais les morts de Marikana
posent la question du lien distendu avec le peuple.

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« Une attaque contre un
est une attaque contre
tous. »
Le Cosatu peut-il
encore assumer le slogan
gravé dans la roue
de son logo ? La réponse donnée par les
dirigeants de la centrale syndicale, tous
reconduits à l’issue du 11e Congrès qui
s’est tenu du 17 au 20 septembre à Johannesburg,
est oui. « Chaque semaine,
dans chaque lieu de travail, il y aura un
responsable syndical pour s’adresser
aux travailleurs et les écouter »
, a ainsi
assuré Sidumo Dlamini, le président du
syndicat, dans son discours de clôture
le 20 septembre. Avant de promettre :
« Camarades, nous continuerons de
maintenir le lien entre les luttes sociales
et le combat politique. »
 [1]

Un lien gravé dans le marbre depuis
1990, année où le Congrès national
africain (ANC – le plus ancien parti
politique africain, centenaire depuis janvier
dernier), le Parti communiste sudafricain
(SACP) et le Cosatu se sont
coalisés au sein d’une « alliance tripartite
 » toujours en vigueur.

Ce ton résolument volontariste ne peut
cependant gommer la tension dans laquelle
s’est déroulé ce rendez-vous. Une
tension héritée de la situation sociale
explosive depuis des semaines dans le
bassin minier de Rustenburg, au Nord-
Ouest du pays. Et de l’importante polémique
qui en découle, clivant militants
et dirigeants au sein de l’organisation :
le Cosatu accorde-t-il trop d’importance
aux jeux de pouvoirs et à la stratégie politique,
au détriment de son engagement
auprès des travailleurs ?

Tensions meurtrières

Entre le 10 août et le 18 septembre, 46
personnes ont trouvé la mort dans le
conflit social opposant les travailleurs de
la mine de Marikana et la direction de Lonmin, société propriétaire de la mine,
l’une des principale extractrice mondiale
de platine, cotée en bourse à Londres.
À l’origine, une grève pour exiger l’amélioration
des conditions de sécurité et
une revalorisation salariale. Les premiers
affrontements entre le 10 et le 12 août,
ont opposé des travailleurs de l’Union
nationale des mineurs (NUM) à leurs collègues
du syndicat de l’Association des
mineurs et de la construction (AMCU),
et ont coûté la vie à dix personnes
dont six mineurs.

Créée en 1982, la NUM est affiliée au
Cosatu (né en décembre 1985) dont elle
est la plus importante des 21 fédérations
professionnelles. L’AMCU, elle, est une
scission de la NUM, formée en 1998.
Considérée comme plus « gauchiste » et
radicale, l’AMCU rassemble surtout des
travailleurs sans statut, intérimaires, ultraprécaires.
Ces tensions meurtrières entre les deux
organisations ont cependant semblé
être remisées par l’intervention, le jeudi
16 août, de la police sud-africaine qui
a ouvert le feu sur les manifestants : 34
morts de plus et 78 blessés, tous mineurs.
Une « tuerie sanglante » condamnée
par l’Organisation internationale
de l’énergie et des mines (OIEM – à
laquelle est affiliée la NUM) qui a considéré
que « la réponse est de traduire en
justice la police, la compagnie et ceux
au gouvernement qui ont permis que
ce massacre ait lieu »
. Sauf que le jour
même, Frans Baleni, secrétaire général
de la NUM estimait sur les ondes d’une
radio sud-africaine que « la police était
patiente, mais ces gens étaient extrêmement
armés avec des armes dangereuses
 »
, renvoyant ainsi dos à dos les
syndicalistes de l’AMCU (les « gens extrêmement
armés »
) et les forces de police.
Des propos problématiques pour un
leader syndical et qui créditent l’analyse
selon laquelle le Cosatu se situe résolument
du côté du pouvoir en place, exercé
depuis 1994 par l’ANC.

Confusion des genres

Alors, le Cosatu, organe syndical bureaucratique
pieds et poings liés à une ANC
défendant les intérêts du capital et du
patronat ? Défendue et argumentée dans
certains réseaux [2], cette vision néglige le
fait qu’au sein même des organisations,
le débat fait rage. Au sommet, puisque le
président Sidumo Dlamani est un fervent
soutien de Jacob Zuma tandis que son
secrétaire général Zwelinzima Vavi en
est, lui, un opposant déclaré. Mais aussi
à la base où s’affrontent une aile gauche qui considère qu’« obsédés par les querelles
internes de l’ANC, les dirigeants
[du] Cosatu [ont] oublié la protection
des travailleurs », et une mouvance plus
techno estimant que « l’influence des
syndicats est mieux assurée si ceux-ci
font partie de l’Alliance au pouvoir » [3].

Si le débat n’est pas tout neuf, il s’inscrit
en Afrique du Sud dans une histoire particulière.
L’alliance tripartite s’est nouée
dans les derniers temps de l’apartheid.
Il s’agissait alors pour ces organisations
de poursuivre ensemble une stratégie de
« révolution démocratique nationale ».
Dès lors, « le robuste “syndicalisme
de transformation sociale” du Cosatu
s’est graduellement transformé en une
forme plus restreinte de “syndicalisme
politique” encadré par le parti. Le Cosatu
a maintenu son autonomie et a
continué à contester certaines politiques
de travail, mais ne s’est pas risqué à
forger des liens avec des mouvements
sociaux hostiles à l’ANC. Elle n’a eu,
en outre, que peu d’influence sur les
politiques de l’ANC ». [4]
Or la politique économique de l’ANC
depuis son accession au pouvoir est conservatrice et libérale. Certes, l’actuel
président sud-africain est un peu plus
favorable à l’intervention de l’État que
ne l’était son prédécesseur Thabo Mbeki
mais la nuance est mince.

Si cette contradiction – entre la défense
des intérêts des travailleurs et la
mise en oeuvre d’une politique libérale –
provoque des tensions récurrentes au
sein de la triple alliance, cette dernière
a survécu. Problème : cela s’est fait
non pas au prix d’un virage à gauche
de l’action politique de l’ANC mais à
celui d’un renoncement du Cosatu à
une certaine radicalité syndicale. Il est
vrai qu’au sein de l’alliance, du côté
des cadres, on sait établir de solides
passerelles entre les appareils. Ainsi le
14 juillet dernier, lors de son Congrès,
le SACP a élu comme chairman le président
de la NUM. Senzeni Zokwana,
c’est son nom, se trouve désormais à
la tête du plus gros syndicat du Cosatu
et de l’un des piliers politiques de la
triple alliance. Cyril Ramaphosa est
emblématique de cette confusion des
genres dévastatrice. Ce militant historique
de la lutte anti-apartheid a aussi
été le secrétaire général de la NUM et
à ce titre a mené d’importantes grèves
dans les mines dans les années 1980.
À la fin des années 1990, bénéficiant
du Black Economic Empowerment, une
mesure prise pour favoriser l’entrée de
noirs dans le capital des entreprises,
il a pris du galon. Aujourd’hui propriétaire
des franchises Mac Donald’s dans
tout le pays, il est aussi membre du
Conseil d’administration de Lonmin.
Un parcours entre action politique,
syndicale et business qui à lui seul
résume la lente dérive de nombreuses
personnalités politiques sud-africaine
ces dernières années.

Une dérive de moins en moins acceptée
par la base qui n’a pas fini de se
révolter. Si la séquence Marikana s’est
achevée, mardi 18 septembre, par la
signature d’un accord entre les syndicats
et la direction de Lonmin prévoyant
entre 11 et 22 % d’augmentation de
salaire, les mouvements sociaux continuent
de se propager dans le bassin
minier autour de Johannesburg.
Cette situation sociale tendue devrait
conduire Jacob Zuma à prêter plus d’attention
aux ailes gauches de sa formation
et de la centrale syndicale dans les
semaines à venir. L’actuel président du
pays jouera en effet le renouvellement
de son mandat lors du Congrès de
l’ANC du 16 au 20 décembre prochain.

Notes

[1« Closing remarks by Cosatu President at the 11th Cosatu National Congress », consultable (en anglais) sur www.cosatu.org.za.

[2Lire « L’Afrique du Sud après le massacre de
Marikana » 6 septembre 2012, sur www.wsws.org.

[3Lire « Afrique du Sud : le syndicat Cosatu en
pleine tourmente », 18/09/12, sur www.rfi.fr.

[4« Étreinte persistante : la Cosatu et l’Alliance
tripartite durant l’ère Zuma », Devan Pillay dans
Travail, capital et société 44 : 2 (2011).

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