Accueil > Politique | Analyse par Catherine Tricot | 5 octobre 2012

Ça turbule à droite

Après sa défaite, la droite est en chantier. Fillon-Copé se
disputent âprement la tête de l’UMP ; Borloo veut organiser
le centre ; Marine Le Pen assure disposer d’une machine
de guerre. Jusqu’où ira cette recomposition ?

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Cette fois, le projet initial de
Chirac-Juppé est terminé.
L’UMP, maison unique de
la droite a cessé d’être. On
se souvient que l’idée est
née et fut mise en oeuvre avec célérité
au lendemain de l’élection présidentielle
de 2002, qui avait vu l’accès de Le Pen
au second tour du scrutin. En moins
de trois mois, Chirac imposait à tous
les ténors de s’unir dans une seule et
même famille, pilotée par son président
Juppé. Les « centristes » obtenaient
en compensation de leur ralliement le
poste de premier ministre (Jean-Pierre
Raffarin) et la fin de la guerre sans
merci qui déchirait la droite entre Balladuriens
(alliés aux « centristes ») et
Chiraquiens. D’éminents représentants
du balladurisme entraient au gouvernement,
Sarkozy, Fillon et Borloo. Le
curseur politique était dominé par un
équilibre « rad-soc » : pas de compromis
avec le FN ; une politique libérale sur
le plan économique [1] et de réparation
sociale des banlieues avec le lancement
de l’Anru ; une politique internationale
toujours « indépendante » et plutôt
favorable au monde arabe.

Mais la trêve n’était déjà qu’apparente.
Sarkozy qualifie plus tard cette politique
de la prudence et du compromis de
politique de « roi fainéant ». Depuis dix
ans, son credo est différent : affirmer la
droite. Il est l’inventeur du slogan désormais
célèbre : « la droite décomplexée ».
Et il parvient, au terme d’un profond
travail de reconstruction idéologique, à
réunir toutes les familles de la droite, qui
jusque-là ne faisaient que cohabiter dans
la maison UMP. Son leadership politique
et idéologique s’impose. Il repose sur un
bricolage dépassant le seul crédo libéral,
qui ne fait pas recette en France. Sa proposition
réunit volontarisme politique, foi
libérale et autoritarisme en matière sociétale. Seul le pauvre Madelin ne s’y
reconnaît pas. Out.

Les analystes politiques qui avaient
l’habitude, depuis René Rémond [2], de
classer la droite en trois familles – dont
deux pour la droite parlementaire les
« Orléanistes » et les « Bonapartistes » –
croyaient leur outil conceptuel cassé (lire
encadré p. 20). Un nouvel équilibre était
né, il proposait une autre synthèse, une
refonte. Les familles qui s’incarnaient en
formations distinctes, UDF et RPR, sont
désormais dépassées. La nouvelle proposition
avait belle allure : Sarkozy gagnait
haut la main la consultation de 2007 au
bénéfice d’une mobilisation enthousiaste
de son camp. Mieux, il enfonçait Le Pen.
Les deux premières années d’exercice
du pouvoir révèlent l’ampleur de l’aggiornamento
qui permet, dans la foulée des
évolutions de la droite américaine, de
parler d’une droite « libérale-autoritaire ».
L’ampleur de la crise financière grippe la
mécanique réformatrice. Faute de pouvoir
poursuivre l’élan initial, Sarkozy se rabat
sur un discours identitaire pour galvaniser
son camp. L’été 2010 sonne le début
de la campagne des présidentielles
avec le discours de Grenoble violemment
anti-roms. À l’époque, à droite, les
critiques sont très discrètes. Sarkozy et
le nouveau secrétaire général de l’UMP,
Jean-François Copé, pensent pouvoir
passer une vitesse supérieure : vote de
la pénible loi sur la Burqa et lancement
en grande pompe du débat sur l’identité
nationale. Pour aborder l’échéance présidentielle
Sarkozy resserre les rangs :
quasiment tous les ministres qui ne sont
pas du canal historique (RPR) sont virés.
Borloo s’éloigne. Juppé intègre le gouvernement
mais garde des réserves sur
les inflexions populistes.

Jeux de rôles

Cette stratégie de « droitisation toute »
du discours aura-t-elle fait perdre Sarkozy
en 2012 ou au contraire lui aura-t-elle
permis d’éviter une défaite humiliante ?
Le bilan de cette campagne est ambivalent
 : la droitisation n’a pas profité à Bayrou
mais elle n’a pas stoppé le FN et Marine
Le Pen a engrangé à un niveau élevé.
Bien que complexe, le débat est larvé au
sein de la droite. L’heure n’est pas encore
venue de l’inventaire.

Mais l’heure du mouvement a sonné. La
séparation de corps devient effective depuis que Jean-Louis Borloo a pris l’initiative
de reconstituer l’ex-UDF en rassemblant
sous un nom aussi creux que
significatif (UDI, Union des démocrates
indépendants) presque tous ceux qui ne
viennent pas du RPR… Est-ce à dire que
cette initiative conteste les évolutions du
camp Copé-Fillon ? Pas sûr. Outre l’absence
de critique, on remarque que Borloo
ferme la porte à Bayrou en affirmant
son ancrage à droite et son partenariat
avec l’UMP. Il se peut que cette séparation
arrange tout le monde : la dérive
de l’UMP peut se poursuivre à moindre
coût politique, puisque l’alliance avec
les « centristes » est réaffirmée, tandis
que ceux-ci peuvent préserver leur virginité
politique… La limite de ce jeu de
rôle est celle de la non-alliance avec le
FN. Mais sur ce point, il y a consensus.
Quant au libéralisme économique, malgré
les difficultés politiques qu’il continue
de rencontrer en France, il est leur
fonds commun à tous.

Concurrence FN/UMP

La bataille qui faite rage entre Copé et
Fillon pour la présidence du parti et la
place de leader dans la perspective de
2017, polarise les regards… Mais elle
est déformante. La rudesse des propos
ne doit pas masquer le peu de différence
qui existe entre eux. Ils surjouent l’un et
l’autre le positionnement à droite pour
charmer les militants traditionnellement
très ancrés à droite. La campagne de
Sarkozy n’a fait que renforcer ce phénomène.
Déjà en 1999, Michèle Alliot Marie
avait gagné sur une image plus droitière
que son concurrent Jean-Paul Delevoye,
pourtant soutenu par Chirac. Aujourd’hui,
les deux candidats sont dans
une course à la droitisation de leur image
et de leur discours. « Ma jambe droite
n’a jamais été aussi forte »
, lance François
Fillon plâtré, pour contrer un Copé
qui avance comme argument définitif,
« je suis plus à droite que Fillon ». D’accord
sur le projet économique, les deux
prétendants se lancent dans une course
à l’échalote dans l’abjection à l’égard
des sans papiers : l’un promet de retirer
la CMU aux sans papiers, l’autre entend
imposer l’intégration et annonce la fin de
la gratuité des soins pour les détenteurs
de la CMU… Synthèse : le secrétaire
général sort début octobre un livre au
titre éloquent La droite décomplexée. Il
serait définitivement temps de tourner la
page avec ce complexe de droite issu de
la compromission de la droite avec Vichy
et la collaboration. Rien n’est anodin quand, en arrière plan, se joue la question
du FN. Car c’est bien ce qui hante
les débats à droite. Comment se défaire
du FN ? La question a pris une nouvelle
acuité avec le succès de Marine Le Pen,
dont on peut prédire qu’elle demeurera
active encore quelques décennies…

Pour le moment, la seule réponse qui a
droit de cité est celle du braconnage sur
les terres FN. NKM, auteure d’un argumentaire
anti-FN, avait déjà avalé son parapluie
pendant la campagne des présidentielles.
Aujourd’hui, elle pense revenir
dans le jeu en se félicitant que les deux
candidats reprennent ses idées. Misère.
Tout déplorables que soient ces discours
droitiers, ils ne signifient pas pour
autant que l’alliance UMP-FN se prépare.
La mue italienne, qui a vu s’allier un
parti d’extrême droite banalisé avec des
paris populistes, n’est pas d’actualité.
Les classes dirigeantes françaises n’ont
pas rallié le discours anti-européen, antilibéral
et étatiste, antihumaniste du FN.
Et le FN n’a aucunement l’intention de
jouer les supplétifs. Il se voit dans une
seule position : la première. Il veut croire
à son avantage stratégique, celui d’anticiper
une aggravation brutale de la crise
sociale et politique, notamment dans
ses dimensions européennes.

Tant que le centre n’aura pas retrouvé
de la substance, la recomposition de
l’opposition va se jouer dans la concurrence
pour l’hégémonie entre l’UMP
et Front national. L’UMP opte pour
la concurrence directe avec le Front
national, sur une ligne de droitisation.
Quelles qu’en soient les subtilités,
c’est le point d’équilibre actuel entre
les dirigeants de l’UMP.

Trois ou quatre choses que l’on sait d’elle (la droite)

Publié initialement en 1954 et réactualisé
jusqu’en 2005, le livre de René Rémond, Les
Droites en France
, est en grand classique de
l’analyse politique. Dès le milieu des années
1950, contre l’expérience politique d’alors
qui voyait des coalitions larges au pouvoir, il
affirme que la dualité droite/gauche structure
la vie politique nationale. C’est surtout grâce
à la typologie des droites qu’il propose que
son livre fera date. Il avance la thèse qu’il n’y
aurait pas une seule droite, mais trois, issues
des conflits de la Révolution française : la
droite légitimiste (droite contre-révolutionnaire),
orléaniste (droite libérale) et bonapartiste
(droite césarienne). René Rémond suit le
fil de ces trois grandes familles de droite tout
au long des deux siècles qui suivent la Révolution.
Il met en évidence une continuité politique
et idéologique entre le régime de Vichy
et la tradition contre-révolutionnaire ; il rattache
Pinay ou Giscard à la filiation orléaniste
et inscrit le gaullisme dans le bonapartisme.
À la fin de sa vie, René Rémond introduit
une quatrième famille, distincte de la droite
contre révolutionnaire (légitimiste), celle
dont le FN est l’héritière : une droite nationaliste,
antisémite et xénophobe.

Droite/Fn : un saut qualitatif

La question du rapport au FN n’est pas née en 2012,
ni même en 2002. Quelques florilèges pour mémoire :

  • - «  Le type de problèmes auquel nous allons être confrontés n’est plus l’immigration, mais l’invasion. » Valéry Giscard d’Estaing, Le Figaro Magazine, 1991.
  • - « Sur l’immigration, le seuil de tolérance [était]depuis longtemps franchi », Jacques Chirac, Programme législatif de 1993.
  • - « L’islam n’apparaît pas conforme à nos fondements sociaux et semble incompatible avec le droit français », Les états généraux de l’opposition, RPR-UDF, 1990.
  • - « L’opposition entre une droite chiraquienne hermétique aux thèses du FN et une droite sarkozyste perméable à celles-ci apparaît trop schématique », Florence Haegel (1) , spécialiste de la droite française, 2011.

Pourtant, on peut dire qu’il n’y a pas simple continuité.
L’ampleur du glissement est inédite. Au début de l’été,
NKM accusait notamment Patrick Buisson, conseiller
de Nicolas Sarkozy d’être « sur un objectif qui était plus
idéologique que politique »
, et d’avoir voulu « faire gagner
Charles Maurras ».

Jamais on était allé aussi loin dans cette logique. Comme
quand Sarkozy ne voit pas la raison d’être contre la
préférence nationale. Les idées de Maurras et de Barrès,
remises au goût du jour par Patrick Buisson, rapprochent
la campagne de Sarkozy d’un néo-légitimisme
(d’un vichisme) bien éloigné des conceptions gaullistes et
démocrates-chrétiennes jadis majoritaires à droite.
(1) La Revue socialiste, « Radicaliser la droite modérée pour affaiblir la droite radicale ».

Balladur, vraiment très dur

La droite fait désormais sienne la théorie du choc des civilisations. Elle ne
court pas seulement derrière le Front national. Elle est persuadée que l’islam
menace l’identité française et européenne Dans son dernier livre (1), Édouard
Balladur qui se décrit comme « un libéral modéré » écrit ceci : « Des populations
de religions très différentes peuvent-elles coexister pacifiquement sur le
même sol ? La question est posée par l’installation d’un nombre croissant de
musulmans en Europe où le christianisme fut longtemps la religion dominante
qui a inspiré les moeurs et les esprits. Nous n’avons ni intérêt à fuir le
débat ni encore moins le droit. »

(1) La liberté a-t-elle un avenir, Édouard Balladur, septembre 2012, éd. Fayard, 11,90 €

Notes

[1marquée par l’impopulaire réforme des régimes
spéciaux des retraites conduite par Fillon
en 2003.

[2Les droites en France, de René Rémond,
(éd. Aubier). Première édition en 1954, réactualisée
jusqu’en 2005.

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