Accueil | Sélection par Roger Martelli | 5 octobre 2012

De Rousseau à nos jours

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Jacques Julliard est un historien fécond. Il
est « né » avec la « seconde gauche » des
années 1960, il a prôné la « République
du centre » au milieu des années 1980.
Il fait aujourd’hui le constat que la socialdémocratie
est arrivée au bout de ce
qu’il appelle sa deuxième phase, celle qui
commence avec la Libération et l’essor
de l’État-providence. Prenant acte des
impasses du social-libéralisme à la Tony
Blair, Julliard plaide pour que l’avènement
de François Hollande marque l’émergence
d’une « social-démocratie de troisième
génération ». Cette conviction s’appuie
sur un parcours historien ambitieux, de
Rousseau à nos jours. Reprenant et
amplifiant des travaux antérieurs, l’ancien
observateur érudit du syndicalisme
révolutionnaire nous offre l’image d’une
gauche structurée en quatre grandes
familles, libérale, jacobine, collectiviste
et libertaire.

Le propos, solidement étayé, est toujours
intéressant. Ce n’est pas le sous-estimer
que de dire que ces hypothèses ne sont
pas nécessairement convaincantes et que
l’imaginaire de la gauche qu’il reconstitue
pour nous peut sembler quelque peu…
imaginaire. La « gauche libérale » – celle
de Sieyès et de Constant – n’a existé,
à la limite, que tant que le conflit majeur
opposait l’Ancien régime et la société
nouvelle ; une fois dépassé le conflit,
cette gauche – qui réduit le champ de
l’égalité à l’égalité en droit – n’a donc pas
d’héritiers. La « gauche jacobine », que
Rocard et la CFDT aimaient pourfendre
naguère, entretient la vieille confusion
entre le jacobinisme (la centralisation
révolutionnaire) et le bonapartisme (la
centralisation administrative d’État, de
souche monarchiste). Or la différence
radicale entre les deux modes de
centralisation installe une délimitation
nette entre la gauche et la droite (de ce
fait, contrairement à ce que dit Julliard, il
n’y a pas plus de droite « jacobine » que de
gauche « libérale »). La notion de « gauche
collectiviste » tend à confondre l’attrait du
commun – et du « communisme » – et la
propension étatiste, qui n’en est pas le
débouché nécessaire. Enfin la « gauche libertaire » ignore la tension fondamentale entre ce que
l’on pourrait appeler un « social-libertarisme » ancré à
gauche et un « libéral-libéralisme » aux limites de la gauche
et de la droite.

Au final, la typologie de Julliard nous offre une image qui
relève plus d’une taxinomie un peu datée et figée, que d’une
dynamique toujours à l’oeuvre. S’il est une logique historique
de distribution des comportements et des cultures, on
peut préférer la trouver dans une double polarité, qui se
superpose à celle de la gauche et de la droite. La principale,
à la fois permanente et mouvante, distingue la tendance à
l’intégration dans les logiques dominantes, pour obtenir des
marges d’égalisation, et le désir de rupture pour contredire
radicalement les dynamiques structurelles d’inégalité. C’est,
sous des formes toujours changeantes, le vieux dilemme de
la réforme et de la révolution. L’autre pôle, qui se surajoute
au premier, sépare la recherche de l’auto-organisation et
la tentation du recours à l’État, on aurait dit naguère de
l’étatisme et de l’autogestion. Adaptation ou subversion d’un
côté ; autonomie ou hétéronomie de l’autre… Cette double
polarité me paraît plus mobile et plus pertinente pour penser
en longue durée le champ de la gauche. En longue durée et
donc aujourd’hui encore.

Disons franchement que le profil, à peine suggéré – l’ouvrage
s’attache à la rétrospective davantage qu’à la prospective
–, d’une social-démocratie de troisième génération laisse
quelque peu perplexe, dans un espace mondialisé et soumis
à une crise systémique inédite. Il n’en reste pas moins que
Julliard a le mérite de suggérer à toute la gauche, et pas
seulement à la social-démocratie, que le temps est venu
du renouvellement et de nouvelles synthèses : sur l’égalité
(son ami Rosanvallon nous y pousse aussi instamment), sur
la liberté et sur la dialectique, éternelle mais radicalement
subvertie désormais, du collectif et de l’individu.
Un défi à relever…

Les gauches françaises. 1762-2012 : Histoire,
politique et imaginaire
,
par Jacques Julliard, Flammarion, 2012, 942 p., 25 €

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