Accueil > Politique | Enquête par Pierre Jacquemain | 7 novembre 2012

Le grand écart

Après le score inattendu de « Maintenant La Gauche »
au congrès du PS, ses affidés espèrent bien tirer le parti
sur sa gauche. Encore faudra-t-il résister à la tentation
libérale du gouvernement.

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Le 28 octobre dernier, la clôture
du congrès du PS avait des allures
de final d’un spectacle de
French cancan tant le Parti socialiste
est passé maître dans
l’art du grand écart. Entre l’aile gauche,
incarnée par Emmanuel Maurel (vice-président
de la région Ile de France) et son
très bon score (14 %), et l’aile franchement
libérale et sécuritaire, personnifiée
par Manuel Valls, on s’interroge sur l’état
de marche du parti de la majorité présidentielle
et sur la cohérence de ligne politique
de chacune des deux ailes. Comment,
au sein d’un même parti, peuvent
cohabiter des tendances et des courants
politiques dont les orientations divergent
si radicalement ?

En novembre 2008, le socialiste Jean-
Luc Mélenchon avait trouvé la solution
et déclarait tout de go : « Suite aux dérives
libérales du PS (…) et par fidélité
à nos engagements, nous prenons notre
indépendance d’action. Nous quittons
le Parti socialiste. »
Emmanuel Maurel,
le nouveau héraut de la gauche du
Parti prendra-t-il le même chemin ? Pour
répondre à cette hasardeuse prophétie,
une proche de Maurel n’hésite pas à citer
Marx : « Histoire se répète toujours deux
fois, d’abord comme une tragédie, puis
comme une farce. Et d’ajouter : notre ambition
c’est de peser, pas de nous marginaliser.
 »
Visiblement, les partisans de
l’aile gauche n’ont pas envie d’amuser la
galerie, toute hypothèse de sortie du PS
apparaît donc, pour l’heure, exclue.

D’Henri Emmanuelli, à Marie-Noëlle Lienemann,
en passant par Razzy Hammadi
ou Bruno Julliard, les poids lourds de la
gauche du PS, réunis dès 2008 autour
de la motion C de Benoît Hamon, avaient
analysé le départ de Jean-Luc Mélenchon
comme un échec du Parti. Quelques-uns
avaient même alors hésité à « prendre la
poudre d’escampette »
raconte un militant
du côté « gauche du PS ». Quatre
ans plus tard, la plupart des signataires
de la motion C se confondent dans la
motion majoritaire présentée par Harlem
Désir. La gauche du PS se divise – mais
du coup, et paradoxalement, elle paraît
aussi théoriquement renforcée en poids
politique (il suffit de regarder le partage
des sièges à la direction nationale).

Malgré la division « stratégique » des « chefs », entre d’un côté les tenants
d’une « solidarité gouvernementale
exemplaire »
emmenés par le ministre
Benoît Hamon et de l’autre, les partisans
d’une « autonomie de parti », le résultat
de la motion d’Emmanuel Maurel révèle
une envie de gauche au Parti socialiste.
La motion 3 a dessiné une ligne qui
tranche, notamment sur les questions
européennes et d’austérité. Remarquable
aussi, le résultat de la motion 4 de Pierre
Larrouturou et de Stéphane Hessel qui a
légèrement dépassé la barre des 10 %.
Elle dénonçait à la fois le TSCG (traité
européen) et l’obsession du PS sur le déficit
public (Lire ci-contre notre encadré).

Ancrer le PS à gauche

À elles deux, les motions 3 et 4, respectivement
« Maintenant la gauche »
et « Oser. Plus loin. Plus vite » représentent
un quart des voix exprimées.
Une semaine plus tard, pour désigner
le secrétaire du parti, les leaders de la
motion 4 ont appelé à voter pour Harlem
Désir contre la candidature d’Emmanuel
Maurel. Ils ne semblent pas avoir été
très suivis, puisqu’au total un tiers des
militants socialistes a voté pour Maurel.
À tous les étages, le décalage entre les
militants socialistes et leurs dirigeants
est frappant ! Avec un taux d’abstention
particulièrement élevé lors de ces
scrutins (près d’un militant sur deux n’a
pas voté), c’est sur une note d’inquiétude
pour la direction du PS que se
conclut cette phase d’expression des
militants socialistes.

Pour Emmanuel Maurel, l’ambition du
leadership n’est pas à l’ordre du jour. Sa
mission et sa responsabilité ils les voient
ailleurs et son objectif premier est avant
tout d’« ancrer le parti à gauche ». Pour
lui, les « militants socialistes aspirent
très largement au renouveau et au
changement des pratiques politiques.
Ils veulent un Parti socialiste ancré à
gauche qui assume ses valeurs et ses
combats et qui défende notamment
une vraie grande réforme en faveur du
monde du travail ».
Pour sortir des enjeux
de pouvoirs ou des luttes de leadership,
il appelle les militants à ne pas être des
« commentateurs », mais des « acteurs
du changement ».

Il n’empêche qu’à l’avenir, pour peser à
la fois sur les orientations du PS et aussi
sur le gouvernement, la question de la
structuration d’un courant apparaît nécessaire.
Et c’est là que le bât blesse. Et
que le débat s’ouvre. Marie-Noëlle Lienemann
estime que la motion d’Emmanuel
Maurel est porteuse de « quelque
chose de neuf »
à la gauche du PS. Elle
revendique pleinement ce succès et
semble envisager l’avenir, sans vouloir
se compromettre, dans des alliances
qui pourraient - pourtant - paraitre naturelles.
Comprendre que pour cette
figure emblématique de la gauche socialiste,
il n’est pas nécessaire de rameuter
les Hamon, Montebourg et autres Hammadi
au sein d’un courant de la gauche
du PS. Pour ce dernier, le « rabibochage
n’est [d’ailleurs] pas un enjeu »
.
Fermez le banc.

L’autonomie de parti ?

En réalité, l’ensemble des protagonistes
dits « de l’aile gauche socialiste » vont
se poser la question du rapport au pouvoir.
Devront-ils acquiescer à l’ensemble
des projets du gouvernement ? Serontils
solidaires jusqu’au bout de ce même
gouvernement ? Plus concrètement :
comment réagissent-ils aux propos d’un
Premier ministre remettant en cause les
35 heures ? Jusqu’où devront-ils applaudir
chacune des initiatives gouvernementales
 ? Pour l’heure, après l’expérience
de quelques sorties gouvernementales –
recul devant l’envolée de Pigeons, remise
en cause des 35 heures, tergiversations
sur le droit de vote des étrangers, échec
des négociations sur les dépassements
d’honoraires, etc. – on peut s’interroger
sur les marges de la gauche du PS.

En parallèle du positionnement vis-à-vis
du pouvoir, reste la question des luttes.
Comment peut s’exprimer la solidarité du
PS et singulièrement de son aile gauche
avec le mouvement social et les luttes
syndicales ? Quelle peut-être son utilité
sociale et politique ? « L’autonomie de
parti » et les initiatives revendiquées par
Emmanuel Maurel (lire notre interview)
pourront-ils infléchir les décisions du
gouvernement ? Un indice. La réponse
de François Rebsamen aux parlementaires
qui se sont opposés au TSCG :
« Ils ne sont pas près de poser une question
d’actualité ou d’avoir un rapport spécifique.
 »
La discipline de parti va semblet-
il s’imposer. Et la gauche du PS pourrait
une nouvelle fois être cantonnée à n’être
qu’une « minorité » d’un parti hégémoniste.

Dossier : Que fabrique la gauche du PS ?

Le Congrès du PS a rebattu les cartes. Benoît Hamon
et Arnaud Montebourg, un temps leaders de l’aile
gauche et aujourd’hui ministres, ont choisi de rallier la
motion majoritaire. Mais la gauche du PS bouge encore.
Comment et pour quoi faire ? Enquête.

« Oser. Plus loin. Plus vite. » La motion qui bouscule les traditions

La motion présentée par Pierre
Larrouturou (ou la nouvelle figure
alternative) et Stéphane Hessel
(ou l’indignation morale) a suscité
l’enthousiasme des militants et la
curiosité de la presse - au point d’en
faire l’événement de ce congrès
au détriment du bon résultat de
Maurel. Un temps passé chez EELV,
Pierre Larrouturou incarne une nouvelle
figure alternative à la gauche
du PS. Spécialiste des questions
d’économie, il est un partisan actif
du partage du temps de travail,
prônant la semaine de quatre jours
répartie sur 32 heures Récemment,
il s’est montré particulièrement
offensif contre les politiques d’austérité
et l’objectif de réduction du
déficit public à 3 % du PIB. Le succès
de la motion interroge et interpelle
nécessairement les tenants de l’aile
gauche « traditionnelle » du Parti
socialiste qui incarne la tradition
du mouvement ouvrier, portée
successivement par Emmanuelli,
Mélenchon, Lienemann et même
aujourd’hui par Maurel.

L’Europe et l’austérité au coeur du clivage à gauche… Et du PS

Les questions de l’Europe et de l’austérité
clivent la gauche. Ce clivage
se trouve également être au centre
des rapports entre les différentes
sensibilités politiques de la gauche
en France. La manière de répondre
et d’apporter des solutions aux
deux questions apparaît désormais
comme structurante. Il y a bien une
gauche qui penche pour une Europe
libérale et qui cède bien volontiers à
la rigueur – on pense au cas Papandréou
en Grèce ou à l’Espagne
de Zapatero – et une gauche qui
plébiscite une Europe sociale et solidaire,
qui plaide pour une révolution
fiscale, contre l’obsession du déficit
public. Ce clivage apparaît également
au sein même du PS.

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