Accueil > Politique | Par Roger Martelli | 26 novembre 2013

Les Verts, concentré de contradictions

À nouveau dans la tourmente, le parti
écolo peine à trouver son cap. Parcouru
de bord à bord par de nombreuses
contradictions, il devra néamoins définir
sa feuille de route dans les mois à venir.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Pascal Durand quitte la
tête d’EELV, tandis que
les deux ministres verts
s’incrustent au gouvernement…
Eva Joly se
rapproche du Front de
gauche, quand Yannick Jadot
pense que la question d’une alliance
à la gauche de la gauche ne se pose
même pas… Noël Mamère juge que la
conférence sur l’environnement est une
opération d’enfumage, tandis que les
principaux responsables du mouvement
y voient un signe de son influence…
La mouvance écologiste tangue, une
fois de plus. En fait, elle se trouve au
croisement inconfortable de plusieurs
dilemmes plus ou moins anciens.

Trois dilemmes

Le premier est récurrent depuis que les
Verts ont choisi, à l’automne 1993, de
s’arrimer à la gauche. La gauche, on le
sait, est historiquement polarisée entre
le désir de radicalité critique (la tradition
« révolutionnaire ») et le souci d’agir au
mieux à l’intérieur du système existant (la
pente plus modérée du « réformisme »).
À l’intérieur de sociétés qui articulent
capitalisme et productivisme, l’écologie
politique est quasi naturellement tirée
vers un anticapitalisme qui la porte du côté de la gauche de gauche. Mais elle
est retenue, dans ce mouvement, par le
constat que l’anticapitalisme historique
a été lui-même dominé par des cultures
scientistes et productivistes. En outre, le
mouvement écologiste se nourrit d’une
expérience associative multiforme qui
conjugue volontiers la radicalité critique,
parfois intransigeante, et le souci de
réalisations immédiates, sans attendre
l’hypothétique « rupture » de système.
Selon les sensibilités et selon les moments,
l’écologie politique française est
ainsi tiraillée entre le parti pris radical,
qui la pousse loin à gauche, et un pragmatisme
qui, à l’image des Grünen allemands,
l’attire du côté d’une insertion
politique institutionnelle (la méthode
Duflot), voire d’un réformisme assumé
(à l’image de la culture dite « libérale-libertaire
 » de Cohn-Bendit).

Le second dilemme porte sur la structure
même du mouvement. À dire vrai,
il n’est pas propre aux seuls écologistes.
Le parti des Verts, créé en 1984,
s’ancre dans la foulée des mouvements
antiautoritaires post-soixante-huit. Il
naît de la critique radicale de la formeparti,
récemment rappelée par Daniel
Cohn-Bendit (Pour supprimer les partis
politiques ! ? Réflexions d’un apatride
sans parti
, Indigène Éditions, 2013). La
création des Verts avait souligné le désir
de mixer les tenants d’une formation
politique solide (le « parti écologiste »)
et les partisans d’une structure davantage
respectueuse des spécificités régionales
(la confédération écologiste).
La nouvelle structure apparue officiellement
en novembre 2010 (Europe
Écologie-Les Verts) voulait fusionner la
logique du parti (les Verts) et celle de
la « coopérative » (les militants écologistes
en dehors des Verts). Manifestement,
la nouvelle organisation politique
se heurte à la difficulté classique, que
le mouvement ouvrier affronta en son
temps. La structuration réticulaire et
horizontale de souche libertaire fonctionne
dans la « société civile », mais
peine à s’imposer quand l’organisation
s’insère dans le jeu vertical des institutions
et du pouvoir d’État. Dès la création
du nouveau parti, la démission de Jean-Paul Besset (une des têtes d’affiche
des européennes de 2009) soulignait
la difficulté en gestation. Le
mouvement « différent » a du mal à être
autre chose qu’un « parti comme les
autres »… quand ce n’est pire. Manifestement,
l’élan de 2010-2011 est retombé.
Au moment de la consultation sur les
candidatures à l’élection présidentielle,
à l’été 2011, EELV revendiquait environ
17 000 « coopérateurs » et 15 000
« adhérents ». Certains suggèrent que
le chiffre a été réduit de moitié depuis.
En tout état de cause, l’organisation
elle-même s’est affaiblie.

Enfin, le troisième dilemme continue de
porter sur la place de l’écologie ellemême
dans la visibilité du projet écologiste.
En s’inscrivant dans le champ
partisan et, plus encore, en décidant
de s’ancrer à gauche, les écologistes
ont élargi leur champ d’intervention
pour devenir une formation politique
« généraliste ». Par ailleurs, la montée
des préoccupations écologiques (cristallisées
notamment sur la question
du nucléaire et sur le réchauffement
climatique) a fait de l’écologie un bien
commun dans toute la société. Il n’est
pas aujourd’hui de formation politique,
à droite comme à gauche, qui n’inclue
l’écologie au coeur de son projet officiel.
Il y a donc, pour une part, banalisation
du thème fondateur. À cela s’ajoute,
depuis 2008, le poids d’une crise systémique
qui redonne à la question économico-
sociale une place centrale dans
les préoccupations individuelles et les
politiques publiques. C’est si vrai que,
dans le cas allemand, les Grünen n’ont
pas hésité à enfourcher vigoureusement
le cheval de l’économique et du social.
Or les déboires des Verts allemands
sont interprétés par certains (Nicolas
Hulot en reprend le thème en France)
comme le signe que les écologistes ne
gagnent rien à négliger leur « fonds de
commerce », sur un « marché » politique
si concurrentiel.

Des choix stratégiques en perspective

D’une manière ou d’une autre, les écologistes
devront définir une orientation
claire dans les mois à venir. Au-delà des
choix de personnes, ce sont de redoutables
questions stratégiques qui les
attendent désormais.

Les Verts disposent d’un matelas d’élus
non négligeables qui amorce un processus
de professionnalisation de l’organisation
 : 17 députés, 12 sénateurs, 16
députés européens, 263 conseillers
régionaux, 54 conseillers généraux et
60 maires. Si l’on y ajoute la nébuleuse
de collaborateurs rattachés aux élus,
on notera que les enjeux d’appareil
commencent à peser fortement sur le
dispositif politique général des Verts. Il
n’en reste pas moins qu’ils constituent
électoralement le plus volatile des partis
politiques français, leurs scores allant
de 1,6 % (Dominique Voynet à la présidentielle
de 2007) à 16,3 % (élections
européennes de 2009). Incontestablement
leur base d’influence s’est gauchie, 33 % des électeurs d’EELV se classant
même à la gauche de la gauche. En
général plus jeunes et diplômés, ceux
qui se tournent à l’occasion vers l’écologie
sont avant tout des urbains, dans
de grandes agglomérations ou à leur
périphérie. La géographie du vote le
plus dense (européennes et régionales)
les situe plutôt dans des régions attractives,
où le développement durable et la
question sociale semblent coïncider de
la façon la plus évidente (Rhône-Alpes,
Alsace, Ile-de-France, Bretagne, Midi-
Pyrénées). Une tentation écologiste
forte dans des élections réputées marginales
par rapport aux enjeux institutionnels
nationaux, mais une faible perception
de l’utilité nationale des Verts…
En bref, l’écologie politique en France
dispose d’électeurs intermittents…
mais pas encore d’un électorat.
Dès lors trois scénarios types pourraient
se dessiner chez les écologistes dans la
prochaine période.

Le premier pousserait les écologistes à
cultiver leur coeur de cible, sans s’enfermer
trop étroitement dans la polarité
française de la gauche et de la droite.
La démarche (que défendent à leur
manière Nicolas Hulot ou Yves Cochet)
tendrait alors à pousser jusqu’au bout
l’idée que le « paradigme écologique »
est en train de prendre la place du « paradigme
social » que les théoriciens premiers
de l’écologie accolaient au mouvement
ouvrier historique. Auquel cas,
les Verts ne se détourneraient pas véritablement
du « social » traditionnel, mais
s’efforceraient de montrer qu’il est désormais
conditionné par la satisfaction
des équilibres environnementaux. Ce
projet aurait l’avantage d’accentuer la
spécificité et l’innovation du projet écologiste
et pourrait contribuer à consolider
son ancrage dans des générations
jeunes et instruites. Dans l’immédiat, il
fait courir le risque d’une reproduction
de la dichotomie entre élections présumées
stratégiques (où la préoccupation
écologique est faible) et élections
dérivées (où les questions de sociétés
prennent une place plus centrale). À
court terme, le choix pourrait engluer les
Verts dans une relative marginalité.

Le second scénario partirait lui aussi
du profil actuel présenté par le vote écologiste plus dense des européennes
et des régionales. Jeune, diplômé, urbain
 : c’est, géographiquement et sociologiquement,
l’image de la « seconde
gauche » des années 1970. L’écologie
politique pourrait alors ambitionner de
fonctionner comme une relève modernisée
d’une social-démocratie hégémonique,
mais essoufflée. Au fond, ce
possible semblait déjà se dessiner au
début des années 1990, dans la première
phase d’enracinement écologiste,
quand le socialisme mitterrandien était
dans l’impasse. Les écolos ont alors
raté le coche ; pourquoi ne reprendraient-
ils pas ce flambeau ? Dans cette
optique, la propédeutique de la participation
au pouvoir deviendrait un levier
pour installer peu à peu l’image de la
responsabilité, fort peu compatible avec
les représentations classiques, folkloriques
et franchement alternatives des
seventies. Là encore, la perspective ne
manque pas de réalisme : certains sondages
suggèrent que les sympathisants
d’EELV sont plus favorables à la participation
gouvernementale actuelle que
les militants eux-mêmes. Le choix se
heurte toutefois à une tradition culturelle
plus portée à la rupture et à l’affirmation
« antisystème ». En outre, rien ne garantit
que les Verts se montreront plus compétitifs
que les socialistes en image de
respectabilité et d’utilité (l’expérience
des Grünen de Joschka Fischer n’est
pas en ce sens convaincante). Au total,
la stratégie de l’accompagnement
institutionnel risque d’enfermer les
Verts dans une situation inconfortable
de subordonnés du parti dominant (ce
que le PC a expérimenté à ses dépens
entre 1997 et 2002).

Le troisième scénario (d’ores et déjà
formulé par des responsables comme
Eva Joly, Sergio Coronado ou Jérôme
Gleizes) encouragerait les Verts à assumer
le parti pris de l’alternative, qui
correspond à leur culture initiale. Auquel
cas, l’écologie politique pourrait
continuer de travailler sa spécificité générationnelle
et sociologique. Mais elle
l’insérerait dans un projet de recomposition
du peuple moderne, autour d’un
nouveau projet intégré de développement
humain et durable, recomposant
les sphères jusqu’alors plus ou moins
dissociées de l’économique, du social,
du politique, de l’environnemental et
de l’éthique. Dans cette optique, l’écologie
politique ne prendrait de sens
que comme une composante, à part
égale, d’une convergence critique et
prospective où ne s’imposerait aucune
force hégémonique interne, ancienne
ou nouvelle, partisane ou « mouvementiste
 », sociale ou sociétale.

Ce troisième scénario, dans l’espace
politique encore incertain de l’alternative,
relève lui aussi d’un pari. Il n’est
pas plus hasardeux que les précédents.
Sans doute a-t-il l’avantage d’être le
plus fidèle à des valeurs humaines fondamentales
de l’écologie politique.

Lire aussi :
Sergio Coronado, « Pour peser il ne suffit plus de s’ancrer à gauche »
Rouges et verts, une utopie ?
Emmanuelle Cosse, portrait d’une ascension

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?