Accueil > Société | Par Raymond Macherel | 1er octobre 2013

Taubira, leçon de télé

Invitée de l’émission « Des Paroles
et des Actes », Christiane Taubira
a su déjouer les pièges de David Pujadas
et de ses sbires.

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David Pujadas, le
journaliste vedette
de France 2, voyait
venir avec délectation
la tête de
Christiane Taubira
sur son plateau. La
garde des Sceaux s’est montrée intraitable.
Pas seulement séductrice, passionnée,
pugnace, ou lyrique comme
le personnage qu’elle s’est construit
nous apparaît depuis quelques mois.
In-trai-ta-ble. Et cela signe le niveau
de sa performance d’un soir. Depuis
le combat qu’elle a mené pour l’ouverture
du mariage aux couples de même
sexe contre une droite réactionnaire
et homophobe, les grandes chaînes
ont décidé de la porter au-devant de
la scène. Car Christiane Taubira fait le
travail, alimente la joute au gouvernement
entre la « gauche responsable »
et la « droite complexée ». Elle nourrit
les épisodes d’un Hollande saison 1 au
scénario bien austère.

Taubira, personne ne l’appelle Christiane.
Elle est une femme d’État respectée,
sur la liste des premiers ministrables.
Elle impressionne parce que
le relief de sa posture et de son verbe
souligne le terne pouvoir des gestionnaires.
La caractérisation de son personnage
– cette case que le concert
des médias vous assigne lorsque vous
accédez au premier plan – fonctionne à
plein : il y aurait de la « lionne » dans son
moteur, tout le monde s’entend pour le
répéter, une « lionne » qui sait mordre
sans montrer des dents, une « lionne »
dont les coups de griffes savent alterner
avec les sourires. À la tribune de
l’Assemblée, elle parle avec son coeur,
avec son corps, loin des marionnettes
qui nous gouvernent. Taubira rayonne.
Tiendrait-on notre « Birgit Nyborg » à
la française ? Son positionnement politique
de centre-gauche n’est pas si
éloigné de celui de la Première ministre
danoise qui crève l’écran dans la série
Borgen. Taubira se défendra chez Pujadas
 : « J’incarne ? J’incarne ? Je ne me
regarde pas le matin en me demandant
ce que j’incarne ! »
Elle sait pourtant
que nous sommes dans un « moment
Taubira » et qu’elle incarne la gauche
offensive, les pieds en République et
la tête solide sur ses valeurs. Même si,
devant Pujadas, on n’entendra pas la ministre critiquer la ligne de Valls et de
ceux qui se nourrissent comme le FN du
feu aux poudres. Ni d’ailleurs de ceux
qui se tortillent devant les financiers.

Une machine de combat

Dans la bouche de Pujadas, « Des Paroles
et des Actes » (DPDA) ne serait
qu’une simple émission d’information
destinée à éclairer son public sur des
enjeux choisis dans l’actualité politique.
Un exercice d’éducation populaire et démocratique…
Or comme tout épisode
du « Journal de 20 heures », DPDA est
d’abord une oeuvre de fiction qui met en
scène la réalité et les enjeux politiques
du moment. Mais une fiction qui ne dit
jamais son nom et présente son plateau
du tournage comme un cadre transparent,
sans idéologie ni intention. Or la
place des caméras, les zooms, le niveau
du son, la lumière, le décor, le public, les
inserts, le montage des plans… chaque
centimètre carré de ce qui nous est
donné à entendre et à voir a été réfléchi
pour produire un certain spectacle et
servir une représentation déterminée
du monde politique. Le dispositif de
DPDA est d’ailleurs sans précédent
dans les annales des émissions politiques
à la télévision, un véritable parcours
du combattant propre à essorer
les plus endurcis : sans précédent par
sa longueur – car il faut avoir les nerfs
solides pour tenir les 2 h 30 de direct
sans coupure – et sans précédent par
le rythme effréné de ses séquences. Inébranlablement
juché sur son tabouret,
tantôt mâchoire serrée, tantôt sourire,
Pujadas décoche par salves ses journalistes
faussement naïfs et sa panoplie
d’éditorialistes effrontés.

Taubira : 1, Pujadas : 0

La stratégie Taubira fut efficace, regard
planté dans les yeux de ses interlocuteurs,
très concentrée, choisissant de
ne rien laisser passer. En intellectuelle
aiguisée, elle n’aura de cesse de pointer
le manque de rigueur des journalistes.
À Nathalie Saint-Cricq qui encaisse mal,
elle lance : « Vous passez votre temps,
d’ailleurs ce que M. Pujadas a fait au
début aussi, à dire” On dit que…, on
dit que…, on dit que…” Commencez
par dire qui dit, et comment ! »
Autre
stratégie : dénoncer en les explicitant
les pièges qui lui sont tendus. Après 57 minutes d’émission, Pujadas lance
à l’assaut du pic d’audience et de la
garde des Sceaux « une nouveauté […]
un cas concret […] pour une meilleure
pédagogie »
 : le témoignage anonyme et
en direct de la mère d’une jeune femme
dans le coma, agressée par un multirécidiviste.
Face au visage de la ministre
en gros plan, l’image en silhouette d’un
visage de profil dont la douleur est censée
s’opposer au texte de loi insensible.
Pujadas remercie le courage de cette
femme « qui a souhaité témoigner ». Le
dispositif apparaît dans ce qu’il a de plus
obscène, l’instrumentalisation non assumée
de l’émotion d’une victime pour
bousculer l’invitée. Christiane Taubira
refuse d’engager le dialogue : « Face
aux victimes, je fais silence, je m’incline
 »
, répète-t-elle d’un ton grave. Puis
dénonce le procédé : « Par décence ni
vous ni moi ne traitons de ce cas […]
la justice se rend dans les prétoires M.
Pujadas […] demander à Madame de
répondre à des questions, c’est sans
doute ajouter à sa peine. » « C’est trop
facile ! »
, lâche la mère de famille dont
le micro est opportunément resté ouvert…
Plus tard, Taubira se gaussera du
« quizz » de Jeff Wittenberg, refusant de
répondre personnellement sur la PMA
et la légalisation du cannabis. Passons
sur Estrosi, pulvérisé lors du « duel » –
« Il fut un temps où vous faisiez un peu
l’effort de réfléchir »
– et ramené au niveau
de propos de « personnes qui sont
au coin d’un bar »
. Au moment de la séquence
finale, face aux « examinateurs »
Giesbert et Fressoz qui la trouvent
« bête de télé » mais « langue de bois »,
elle réplique à chaque approximation, à
chaque caricature, ne les jugeant ni sincères
ni à la hauteur… de sa responsabilité
de femme d’État.

Ridiplaymobilisés

Pujadas avait mis la barre assez haut
dans son intro apéritive face caméra :
« Idolâtrée ou détestée, est-elle guidée
par le courage et la hauteur de
vue ou est-elle laxiste et sectaire ? »

On peut reprocher à Christiane Taubira
une propension à marteler des phrases
sans fin et, surtout, d’être restée évasive
sur la « ligne » politique de son
ami Manuel Valls (« L’amitié ça compte
vous savez… »
). Mais elle a tenu la
distance et avait toute sa tête ce soirlà
pour ne pas la laisser rouler dans la
toile du dispositif. À la fin, au terme d’un
épisode de qualité à l’héroïne solide,
Pujadas et ses petits camarades se
sont retrouvés bien Playmobil.

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