Accueil > Politique | Par La rédaction | 8 novembre 2019

Quelles répercussions sur la gauche ?

Depuis la chute du Mur, la gauche française se cherche toujours. Bilan de la crise et idées d’avenir pour une gauche qui avance en ordre dispersé.

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Cet article est extrait de notre numéro spécial « 20 ans de la chute du Mur », paru en novembre 2009.

 

« Faire son deuil d’un monde révolu »

Pierre Laurent , coordinateur national du PCF

La chute du mur de Berlin symbolise la fin – et l’échec – d’une expérience historique d’alternative au capitalisme. En ce sens, elle contraint toutes les forces dont la vocation est de contribuer à dépasser ce système à en tirer toutes les leçons. Et ce quel qu’ait été leur degré de sympathie ou d’aversion vis-à-vis des régimes en question. En effet, les conditions de l’émergence de ce système et la polarisation du monde en deux camps qui s’est ensuivi ont profondément marqué les esprits et structuré la pensée politique de générations entières.

Sortir par le haut de ce cadre piégé suppose une créativité politique qui a, jusqu’ici, souvent fait défaut dans toutes les familles de la gauche européenne. Elle suppose non seulement de faire son deuil d’un monde révolu, mais de réinventer un chemin radicalement nouveau qui ne soit pas un simple rejet de l’ancien. Et ce dans un contexte international lui-même en plein bouleversement et marqué – du moins au début – par un capitalisme ragaillardi sinon triomphant. Que la gauche se soit, pendant un temps, cherchée n’est donc, en définitive, pas étonnant.

Mais nous n’en sommes plus là ! Le capitalisme vient d’entrer, aux yeux de tous les peuples, dans une phase sans précédent de sa crise. La capacité des forces de transformation sociale à ouvrir la voie à un dépassement réussi de ce système est donc aujourd’hui LA question cruciale. Plutôt qu’à des querelles subalternes et à des ambitions à courte vue, c’est à cela que les forces concernées doivent, à mes yeux, consacrer leurs efforts.

Parmi les enseignements essentiels que, pour notre part, au Parti communiste, nous avons tirés de la faillite du modèle symbolisé par le mur de Berlin, j’en citerai trois sur lesquels je tiens à mettre l’accent.

D’abord, l’exigence de l’implication des citoyens, du mouvement social, de toute la société dans les luttes de transformation, à l’opposé du tout-Etat, et à plus forte raison des tentations autoritaires. Ensuite, la nécessité d’affronter les contradictions – « moteur du progrès » – au lieu de les ignorer ou de les émousser. La démocratie, le pluralisme, l’esprit critique appellent une vigilance de tous les instants face au danger – parfois subreptice – du formatage de la pensée. Enfin, le besoin vital d’un engagement sur des enjeux de civilisation dont l’ignorance n’a pas peu contribué à l’échec du système fruste dont nous parlons, comme le féminisme, l’écologie, la révolution informationnelle...

J’ajouterai une dernière dimension – transversale – des changements à promouvoir par la gauche dans ce nouveau contexte historique : se saisir du levier européen pour faire vivre à ce niveau déterminant ces mêmes principes que je viens d’énoncer, en rupture avec les structures actuelles, et en coopération étroite avec tous ceux qui, à travers le monde, aspirent comme nous à construire une société nouvelle.

 

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« Cette espérance ne peut être méprisée »

Philippe Stierlin, membre du conseil national du PCF

Quitte à décevoir, je crois que la lanterne de l’expérience éclaire d’abord ceux qui la portent. Et mon sentiment est que, d’une manière générale, la gauche a assez peu appris. De quelle gauche parle-t-on d’abord ? Celle des partis politiques traditionnels ? Du monde syndical ? Des associations, des collectifs, du mouvement social ? Celle des citoyens engagés mais ne se retrouvant dans aucune des composantes de la gauche (ou se reconnaissant un peu dans chacune d’elle) ? Et je ne parle pas des plus jeunes, pour qui la chute du mur de Berlin se réduit à un point d’histoire.

J’appartiens à une génération qui n’est pas orpheline de l’URSS ou de la RDA. Cela ne m’empêche pas d’avoir toujours, comme les révolutionnaires de 1917, l’envie inouïe de changer le système capitaliste et de le remplacer. Cette utopie, cette hypothèse ont survécu dans les sociétés. L’expérience du siècle précédent est celle d’un essai historique d’alternative au capitalisme. Elle a été conduite à la lumière de la révolution bolchevique d’octobre 1917, dont les watts brûlaient plus qu’ils n’illuminaient. Dans le même temps, cette espérance ne peut être méprisée.

Nous en avons besoin dans un nouvel élan commun pour sortir d’un monde sans espoir dans lequel la chute d’un grand rêve a élargi le désert. Grâce à une révolution tranquille, sociale et écologique, sous une forme ni bureaucratique, ni autoritaire avec pour chemin la démocratie politique. Regardons-nous tous dans cet univers capitaliste. Le capital travaille en double : premièrement, il sectorise ; deuxièmement, il globalise. Or celles et ceux qui veulent changer le système, la gauche pour aller vite, s’y attaquent par morceaux, y compris à distance de la politique. Je crois que les réflexions et actions dans les sphères militantes sont marquées par la prudence, voire la méfiance, de toute expérience globale. Il n’y a plus de mot valise. Or nous avons besoin d’une réponse globale, qui ne soit ni le capitalisme hard, soft ou vert, mais le postcapitalisme.

Pour les progressistes cette posture de sectorisation est légitime : elle permet une approche fine des questions, de s’investir dans son champ. Elle donne une perspective, certes limitée, mais concrète. Ainsi, lorsqu’une bataille sectorielle pour la culture, le logement, les services publics, contre les discriminations... débouche sur une loi même imparfaite, un acquis arraché... un bout de rêve est devenu réalité. La lutte sectorielle porte parfois très haut des exigences sociales et/ou sociétales. Mais elle bute sur le système. Comme elle peut être ambivalente sur les ruptures à opérer. Accepter la régulation pour ne pas faire la révolution. Plus on reste dans son domaine de prédilection, son pré carré ou entre-soi, plus la conscience de la nécessité de remplacer le système est faible. Et plus on crée les conditions pour le perpétuer. « Il y a, disait Aimé Césaire, deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’universel. »

« Un nouveau mur, entre logique européenne et logique des Etats »

Noël Mamère, député Verts

On peut voir la chute du Mur comme la victoire de tous ceux qui ont lutté contre tous les totalitarismes. Et d’une certaine manière, ce fut aussi la victoire d’une gauche non-marxiste. Mais vingt ans plus tard, cette même gauche, la social-démocratie, qui a contribué à faire tomber le Mur, en a construit d’autres. Je pense en particulier aux politiques migratoires. On envoie des troupes sur des théâtres extérieurs comme en Afghanistan, où paraît-il on importe la liberté contre l’obscurantisme et en même temps, ceux qui fuient l’obscurantisme sont renvoyés par charters dans leur pays qu’ils ont fui. L’Italie demande à un dictateur comme Khadafi de sous-traiter la question des migrants. L’Europe se ferme à ceux qui fuient le sous-développement et la tyrannie et qui viennent mourir à ses portes. Cette même Europe qui, pour nous faire manger des fraises et des tomates toute l’année, qui sont très coûteuses en tonne équivalent/pétrole, va rechercher de l’autre côté du détroit de Gibraltar des ouvriers marocains qui sont exploités comme des esclaves modernes. C’est après la chute du mur de Berlin que les accords de Schengen ont été signés, avec cette disposition inique selon laquelle c’est au premier pays d’entrée de traiter la demande des migrants, ce qui fait qu’aujourd’hui tout le monde se renvoie la patate chaude. Et il n’y a pas pour l’instant de perspectives en Europe pour un traitement humain et ouvert de la question des migrants et des réfugiés.

1989-2009. C’est aussi la chute, vingt ans plus tard, de la social-démocratie, qui a permis de faire faire un certain nombre de progrès à la société, notamment en matière de protection sociale, de santé, d’éducation, de culture, mais qui aujourd’hui se trouve en panne.

Nous étions dans un système où on pensait que la chute du mur de Berlin changerait le visage du monde et c’est vrai. L’expression de Gorbatchev, « le retour dans la maison commune », reste valide.

Mais pour le reste, vingt ans, ce n’est rien au regard du temps. On sait qu’il y a une contradiction entre le temps politique et le temps de la société. Pourtant, on peut dire que cette reconstruction de l’Europe s’est faite à une vitesse incroyable au regard de l’histoire. Et Helmut Kohl, de ce point de vue-là, a joué un rôle très important, en accrochant l’Allemagne à l’Europe, alors que Mitterrand était l’homme d’un autre siècle, qui s’est trompé sur la perestroïka, sur la réunification allemande et sur les Balkans.

En même temps, on ne peut pas demander à cette Europe de rattraper 70 ans de séparation.

Depuis très longtemps, les Verts ont plaidé pour une Europe fédérale, les Etats-unis d’Europe, et c’est inéluctable. Je ne sais pas si ma génération connaîtra l’Europe fédérale, mais un premier pas a été franchi avec la création de la monnaie unique. Mais nos institutions à un moment bloquent car elles se retrouvent face un nouveau mur, entre une logique européenne et une logique des Etats.

« Renoncer à une utopie chimérique au profit d’utopies réalistes »

Henri Weber, député européen, secrétaire national-adjoint du Parti socialiste à la mondialisation

La disparition brutale du communisme il y a vingt ans a eu des effets ambivalents pour la gauche. Effets positifs, bien sûr, de loin les plus importants. Que des despotes aussi sinistres que Brejnev, Mao, Ceausescu, Honecker..., aient pu prétendre pendant des décennies incarner le « socialisme réellement existant » a entaché gravement l’idée même du socialisme. L’effondrement de leur système donnait raison à ceux qui ont toujours refusé de sacrifier les libertés individuelles et la démocratie à l’idéal d’égalité et de révolution. Ceux pour qui la démocratie accomplie est à la fois le but et le moyen du mouvement socialiste. Il a aussi débarrassé la gauche, et même l’extrême gauche, de l’utopie communiste de la société parfaite : cette société « sans classe, sans Etat, sans guerre, sans pénurie », qu’annonçait la promesse marxiste-léniniste.

Qui ne voit dans cette représentation de l’au-delà du capitalisme, une version profane du Paradis céleste ? Edgar Morin l’a montré il y a déjà un demi-siècle : le Communisme a été une grande religion de Salut terrestre. Comme toute religion, il avait ses bons côtés : il donnait sens, dignité et intensité à la vie de ses fidèles, surtout à celle des plus humbles. Il sélectionnait et formait une élite de militants ouvriers dont beaucoup ont été des saints laïques.

On se dispensera, toutefois, d’en éprouver de la nostalgie. Ce fut un grand progrès pour la démocratie et le socialisme, que de séparer religiosité et politique. Que la gauche ait renoncé à accoucher du meilleur des mondes pour œuvrer, plus modestement, à un monde meilleur, me semble être une excellente chose.

Renoncer à l’utopie de la société parfaite, ce n’est pas, au demeurant, renoncer à toute utopie. C’est renoncer à une utopie chimérique, strictement irréalisable, au profit d’utopies réalistes, c’est-à-dire de « grands desseins », follement ambitieux, mais nullement hors de portée : inventer un « développement durable » (l’utopie écologique) ; substituer à la mondialisation libérale, une autre mondialisation, maîtrisée et solidaire (l’utopie altermondialiste) ; construire l’Europe politique et sociale (l’utopie européiste)...

L’effondrement du communisme a eu aussi des effets négatifs. La disparition du « péril rouge » a enhardi les classes privilégiées, qui ont progressivement remis en cause les compromis sociaux de l’après-Seconde Guerre mondiale. La contre-révolution conservatrice, impulsée par Thatcher et Reagan, au début des années 1980, a redoublé d’intensité et s’est internationalisée.

La chute du Communisme, enfin, a affaibli toute la gauche, indirectement, par son contrecoup idéologique : la faillite du plus ambitieux et du plus radical des projets de transformation sociale des XIXe et XXe siècles, a jeté la suspicion sur tous les projets de transformation sociale. Elle a ouvert une crise d’incrédulité, qui a affecté à la source l’énergie militante. Le repli sur la vie privée, la montée d’un individualisme égoïste, « narcissique », trouvent là un de leurs ressorts.

Ce qui a sombré, avec le rêve communiste, c’est la représentation d’une société alternative au capitalisme, d’un « au-delà » de l’ordre existant. Il en est résulté, à gauche, un « désenchantement de la politique », aggravé par sa professionnalisation et sa « starisation » ; et une crise du militantisme, dont toutes les familles de la gauche ont souffert.

« Les répercussions continuent d’être considérables »

Maya Surduts, porte-parole du Collectif national droits des femmes

1989 marque le tournant de l’échec. Je ne vais pas pleurer sur cet échec, mais aussi longtemps qu’il y avait deux blocs, l’Occident était tenu à un minium d’Etat providence. Depuis que c’est terminé, on a connu une accélération du processus de mondialisation néolibérale et du coup, une perte de repères. Les uns et les autres s’en sont saisis pour affirmer que l’histoire était finie sur le thème : « A quoi pouvez-vous prétendre de mieux ? » Les répercussions continuent d’être considérables, car on n’a pas tiré toutes les leçons de cet événement. La chute du Mur a mis en crise les partis communistes, et même la social-démocratie gestionnaire. Sur 27 pays de l’Union européenne, 24 sont à droite ! Pour que la gauche se désinhibe, il faut qu’elle construise un projet alternatif, or on en est encore au B-A-BA. Il faudra y intégrer les rapports de domination, et notamment entre les hommes et les femmes, dans un esprit de convergence au sein de la gauche de gauche, sans quoi le projet sera voué à l’échec.

« Refonder un projet qui ne soit plus associé aux horreurs du stalinisme »

Olivier Besancenot, porte-parole du NPA

La chute du mur de Berlin a été pour toute une génération soit l’écroulement d’un rêve soit la fin d’un cauchemar. Pour des dizaines de milliers de gens passés par le PCF, la RDA était un exemple, celui d’un peuple qui, après la tragédie nazie, construisait le socialisme et obtenait apparemment des résultats encore meilleurs que dans les autres pays de l’Est. La propagande officielle montrait les démonstrations de masse d’une foule heureuse. Et puis ce fut, en quelques semaines, la chute, avec des manifestations énormes contre le régime et la fuite de milliers de gens vers l’Ouest ou en Autriche en passant par la Hongrie.

La création de conseils ouvriers luttant pour plus de démocratie, s’opposant au capitalisme, allait créer quelques illusions sur l’avènement enfin d’un véritable socialisme mais tout cela fut vite balayé par le retour du capitalisme et la révélation de ce que fut cette caricature de socialisme : une véritable dictature de la police politique, la Stasi, espionnant tout le monde, l’obligation dans certaines professions d’adhérer au Parti, les procès truqués...

Pour la gauche, en Europe, les enseignements furent variés. Pour certains, notamment les sociaux-démocrates, la preuve était faite que communisme, marxisme, léninisme, révolution... tout cela ne pouvaient mener qu’à la dictature totalitaire. Et qu’il valait mieux réformer et humaniser le capitalisme. Pour les militants communistes, l’effondrement sans combat de l’URSS et des pays de l’Est va provoquer l’ouverture d’une crise d’identité sans précédent aboutissant à la marginalisation sans retour des grands partis communistes (Italie, France, Espagne etc.).

Mais pour tous ceux qui, face à une crise du capitalisme d’une ampleur exceptionnelle, n’abandonnent pas la nécessité de construire une alternative socialiste, la chute du Mur peut permettre de refonder un projet qui ne soit plus associé aux horreurs du stalinisme. C’est cette nouvelle période qui explique l’attrait et le dévelopement de nouveaux partis anticapitalistes quelle que soit encore la diversité de leur programme : Bloc de Gauche au Portugal, Die Linke en Allemagne, Alliance Rouge et Verte au Danemark ou NPA en France.

Ainsi la chute du Mur et du stalinisme a abouti provisoirement au rétablissement d’un capitalisme parfois sauvage mais elle a ouvert la voie à la reconstruction d’un mouvement révolutionnaire luttant pour un socialisme du XXIe siècle.

« La gauche réformiste est restée après la chute ce qu’elle était avant »

Arlette Laguiller, ancienne porte-parole de LO

Je suis internationaliste. Je milite pour un monde d’où auront disparu les frontières qui séparent les peuples. Le fait que les Allemands de l’Est et de l’Ouest puissent librement circuler au sein de leur pays ne pouvait que me réjouir. Mais cela n’a pas changé grand-chose de fondamental pour la gauche.

Du côté du Parti communiste, cela a peut-être fait tomber quelques illusions chez ceux qui étaient encore persuadés que la monstrueuse caricature du socialisme qui sévissait en Europe de l’Est assurait le bonheur des peuples. Mais ce ne fut pas pour ramener la direction de ce parti à renouer avec la lutte pour un monde débarrassé de l’exploitation capitaliste, qui avait été l’objectif des communistes des années 1920.

Du côté de la direction du Parti socialiste, on y vit une justification des critiques adressées à l’URSS et à ses satellites... mais en oubliant qu’il y a bien d’autres « murs de la honte », de par le monde, dont la social-démocratie s’accommode fort bien, en s’accommodant de toute l’organisation capitaliste de la société.

En quoi le mur érigé par le gouvernement israélien, et qui enferme autant le peuple israélien que le peuple palestinien, est-il moins honteux que le mur de Berlin ? En quoi le mur de 1200 kilomètres que l’administration américaine a fait construire à la frontière mexicaine est-il moins détestable que l’ex-Rideau de fer ?

Et pour ne pas être matériels, il existe bien des murs virtuels, destinés à empêcher les travailleurs des pays pauvres – c’est-à-dire des pays pillés par les grandes sociétés occidentales et par les dictatures qu’elles y entretiennent – de venir tenter leur chance en Europe occidentale. La manière dont on vient de traiter les malheureux réfugiés dans la « jungle » de Calais est tout un symbole.

Et si le Parti socialiste condamne verbalement aujourd’hui certains aspects de la politique de la droite, on ne peut pas oublier que sous le gouvernement socialiste à participation communiste dirigé par Jospin, le ministre de l’Intérieur socialiste, Chevènement, a fait adopter en 1997, huit ans après la chute du mur de Berlin, une loi qui renforçait l’arsenal juridique anti-immigrés.

La gauche réformiste est restée après la chute de ce mur ce qu’elle était avant. Elle n’aspire qu’à gérer les affaires de la bourgeoisie, et ce n’est pas sur elle qu’il faut compter pour détruire toutes les barrières qui s’opposent à la libre circulation des hommes.

« L’autre gauche a fait l’économie du bilan de la crise du modèle soviétique »

Jean-Luc Mélenchon, député européen, leader du PG

Après la chute du mur de Berlin, les socialistes ont déclaré ne pas être concernés par le désastre de l’Union soviétique et se sont crus exempts de faire le bilan des racines communes à toute la gauche du socialisme d’Etat. C’est ce qui a facilité l’extraordinaire évolution du PS vers la forme « parti démocrate » sous la houlette des Etats-Unis. Le PS français est entré de plain-pied dans le blairisme le jour où il a renoncé à son originalité, incarnée notamment par son système d’alliance à gauche et avec le programme commun. A mi-parcours de son mandat, alors même qu’il était le dernier socialiste à se réclamer de la critique marxiste et des classes sociales au cours du congrès de l’Internationale socialiste, Lionel Jospin théorise son adhésion à la social-démocratie européenne en raison même de la disparition d’un camp socialiste dont il observe, tétanisé, qu’il n’en « reste absolument rien » ! Peu après, il participe au sommet des modernisateurs avec Bill Clinton et Tony Blair, marquant ainsi un tournant décisif dans l’identité du parti. Aujourd’hui, faute de projet de rupture, le PS se contente de vouloir n’importe quelle Europe à n’importe quel prix. Fusse contre les leçons du suffrage universel et du référendum de 2005.

L’autre gauche aussi a fait l’économie du bilan de la crise du modèle soviétique. Tous ont déclaré que ce modèle n’avait aucun rapport avec leur propre vision du socialisme. Faute de révision, beaucoup ont versé dans le nombrilisme. Les communistes ont cumulé les autocritiques mais pour finir, ils n’ont rien tiré de concret du bilan des pays de l’Est. On a parfois l’impression qu’ils ont renoncé à la spécificité républicaine de la lutte socialiste en France au profit d’une espèce de spontanéisme qui ne reconnaît aucune place à l’activité de parti en tant que mouvement d’éducation populaire ou d’éclaireur collectif. Il s’agit d’une forme de mythification de la spontanéité de la créativité des masses. Comme s’il n’existait pas d’idéologie dominante ! Certes, la force de l’autre gauche est d’être en lien avec les mouvements sociaux, qui sont autant de points d’appui lui permettant de se redéployer. Cependant, elle a tendance à élever ces points d’appui au rang d’avant-garde spontanée de l’histoire qu’aucun de ces mouvements n’est capable de porter à lui tout seul en dehors d’un programme politique global. Aujourd’hui la gauche est à la recherche d’une nouvelle synthèse entre ses courants, entre son histoire et son futur, entre ses dialectiques internes et son rapport à la société. La proposition du Front de gauche est d’amorcer une dynamique plus grande que chacune des dynamiques qui la composent et d’y inclure les mouvements issus de la société qui ne trouveront jamais de place dans le cadre que la social-démocratie leur réserve.

« On peut créer des choses en petits groupes locaux »

Christophe Aguiton, chercheur, militant syndical et associatif

La chute du Mur et du bloc soviétique a été souvent perçue par la gauche, y compris celle qui ne se reconnaissait pas dans le modèle de l’Union soviétique, comme le parachèvement du libéralisme commencé dix ans auparavant avec les politiques de Thatcher et de Reagan. Et donc comme l’affaiblissement global du mouvement ouvrier. Mais du côté des mouvements sociaux, cette période est celle d’un renouveau important, basé sur des luttes, en France (des luttes des infirmières de 1988 à l’hiver 1995) ou à l’étranger, comme au Brésil, en Corée du Sud ou même aux Etats-Unis. Ces luttes vont s’accompagner des nouvelles formes d’expression et de structuration du mouvement social, en France ce sera la création de SUD et de la FSU pour ce qui est du mouvement syndical ou des mouvements des chômeurs, celui des mal-logés, ou encore Act Up pour ce qui est du monde associatif. Et tout cela donnera naissance au mouvement altermondialiste à la fin des années 1990.

Ce décalage entre ce que vivent les partis politiques et ce qui se passe dans la gauche sociale va se cristalliser sur la façon de penser la rupture avec le capitalisme. Alors que la gauche politique va rester polarisée sur le rôle de l’état, le mouvement social des années 1990 va penser d’autres alternatives. C’est d’abord la redécouverte de réponses préexistantes à la révolution d’octobre, comme par exemple le coopérativisme dans la production comme pour la consommation.

Mais c’est aussi et surtout l’émergence de réponses très différentes de ce qui pouvait exister avant la révolution d’Octobre et de ce qui s’est imposé comme le modèle dominant au cours du XXe siècle, c’est-à-dire le recours à l’Etat par les nationalisations ou la planification de l’économie. Je pense à toutes ces nouvelles expériences portées par les acteurs du logiciel libre, par tout ce qui concerne la liberté d’accès au contenu, aux savoirs, aux activités artistiques, culturelles et intellectuelles, qui portent en elles deux ruptures fondamentales. La première tient à la bataille entre la « marchandisation du monde », poussée jusqu’aux limites du possible par la mondialisation libérale et la gratuité, pensée comme une sorte de bien commun mondial. La seconde porte sur la façon de produire cette gratuité. Cela se fait sans « plan » a priori, c’est-à-dire sans réponse structurée de la production, ce qui est aussi une rupture avec le mouvement ouvrier du XXe siècle qui considérait que la planification était la seule façon de rompre avec le capitalisme et le marché. On a aujourd’hui l’idée qu’on peut créer des choses par l’action individuelle, en petits groupes locaux, collectifs qui ensemble agissent, apportant chacun sa pierre à l’édifice, et sans architecte pour organiser tout cela. Enfin le dernier élément porte sur les formes de la représentation démocratique et des procédures de décision. Les mouvements sociaux ou les acteurs du logiciel libre ne se reconnaissent plus dans des structures pyramidales, mais dans des mises en réseaux jouant sur le consensus pour avancer.

Mais toutes ces nouvelles problématiques présentes dans le mouvement social – qui ne doivent pas être prises sans critique ou questionnement – n’affectent que très peu la ou les gauches politiques. C’est un point aveugle qui mérite d’être comblé et qui doit passer par la compréhension par les partis de tout ce qui est novateur dans le mouvement social de ces 20 dernières années.

« L’effondrement du communisme a ébranlé le capitalisme »

Dany Cohn-Bendit, député européen Verts/ALE

Pour moi, il y a eu deux dimensions à la chute du communisme. D’une part, celle que l’effondrement du communisme en général a symbolisée pour les Polonais, les Tchèques, les Hongrois, etc. C’est-à-dire une nouvelle indépendance, une nouvelle souveraineté. D’autre part, ce que la réunification allemande, qui a été compliquée mais aussi bénéfique, a signifié pour les Allemands. Pour les Allemands de l’Est en majorité, la réunification, c’était l’espoir d’un mieux-vivre et d’un devenir libre. Ce qu’ils avaient par contre sous-estimé, c’est que le capitalisme de marché, c’est aussi une culture ! Ils se sont donc rapidement retrouvés face une nouvelle réalité qu’ils comprenaient mal puisque, jusque-là, ils avaient vécu dans la dépendance d’un pouvoir qui leur donnait ou leur prenait les choses à sa guise. Ils ont donc mis un certain temps avant de pouvoir s’y retrouver et s’adapter à leur nouvelle vie.

Quant à la gauche à l’Ouest de l’Allemagne, la chute du Mur lui aura permis d’en finir avec l’ambiguïté dans laquelle elle se trouvait en permanence. En effet, pendant toute la période précédant la réunification, la gauche allemande a toujours été prise à contre-pied par la droite, radicalement anticommuniste, en raison de son hésitation permanente à défendre ou non le régime de l’Allemagne de l’Est. Avec la chute du Mur, les équilibres basculent et c’est une nouvelle configuration politique qui devient enfin possible. En fin de compte, l’effondrement du communisme a paradoxalement ébranlé le capitalisme et en a relativisé les soi-disant bienfaits. C’était ça la chance d’une situation qui rendait enfin possible la définition d’une alternative au capitalisme.

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