Accueil > Idées | Enquête par Marion Rousset | 14 novembre 2012

Gauche populaire : « minorités visibles » contre « majorité invisible »

« La gauche au pouvoir et son rapport aux classes populaires ». Tel était le thème du premier séminaire de la Gauche populaire qui s’est tenu hier soir à l’Assemblée nationale. Le peuple, quel peuple ?

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Un nouveau mouvement, regroupant des intellectuels proches du PS et des élus socialistes, est entré dans la bataille des idées. Il organisait mardi 13 novembre son premier séminaire. A l’origine, un ouvrage collectif fondateur : Plaidoyer pour une gauche populaire, paru en 2011 aux éditions Le Bord de l’eau. Une riposte aux propositions du think tank Terra Nova, qui suggérait au Parti socialiste de préférer le concept de minorités sociales à celui de catégories populaires pour remporter la présidentielle.

François Kalfon, Conseiller régional d’Ile de France et secrétaire national du PS, Philippe Doucet, Député-Maire d’Argenteuil et Laurent Baumel, député PS d’Indre-et-Loire animent ce courant de réflexion. Ils ont leur figure emblématique : le politiste Laurent Bouvet. Et leur inspirateur : le géographe Christophe Guilluy. Le Monde daté d’aujourd’hui résume le discours porté par les principaux acteurs de ce courant de réflexion : « Tous partagent la même obsession : répondre aux attentes des "classes populaires laborieuses", dixit M. Kalfon, vaste panel de Français moyens habitant les nouveaux territoires périurbains, "qui travaillent mais vivent mal de leur travail", poursuit M. Baumel. Pour M. Doucet, c’est "la France des invisibles qui ne se sentent pas considérés, mais qui votent quand même", et plus souvent pour les extrêmes que la moyenne nationale. »

Leur devise : plutôt que la « France de demain », féminine et diverse, diplômée et urbaine, la « France périphérique », faite d’ouvriers et d’employés, de chômeurs et de temps partiels. Entre l’immigré de banlieue et le prolo du périurbain, les « minorités visibles » et la « majorité invisible », les grands ensembles et les pavillons, la Gauche populaire a choisi son camp. Le PS est sommé de trancher entre La Courneuve et la Mayenne. Une manière de monter les populations les unes contre les autres. Nous republions ici l’enquête que Regards avait réalisée sur le sujet en avril 2012.

Article publié le 17 avril 2012

À quel pauvre se vouer ?

Une compétition oppose
les banlieues aux zones
périurbaines, les « minorités
visibles » à la « majorité
invisible ». Nicolas Sarkozy
a choisi son camp. Et la
gauche ? En quête de
peuple, doit-elle trancher
entre La Courneuve et la
Mayenne ? Décryptage.

Lointains pavillons
contre grands ensembles
plus proches
du centre. Depuis le début de la
campagne présidentielle, on assiste
à une étrange compétition.
Entre l’immigré de banlieue et
le prolo du périurbain, entre les
« minorités visibles » vivant dans
des quartiers dits sensibles et
la « majorité invisible » à l’écart
des grandes villes, la gauche
est sommée de trancher. Il y
aurait donc deux peuples, l’un
à La Courneuve et l’autre en
Mayenne ? Il y a de quoi ne plus
savoir à quel pauvre se vouer…

C’est pourtant la thèse développée
par un expert en vogue,
Christophe Guilluy, directeur de
son bureau d’études géographiques
et urbaines Maps et
membre du comité scientifique
de la fondation Res Publica. Son
diagnostic, dont Le Monde
s’est fait l’écho, porte sur l’existence
d’une nouvelle géographie
sociale : les territoires les
plus éloignés du centre, parce
qu’ils sont tenus à l’écart de la
mondialisation et des processus
de métropolisation, seraient
victimes d’une relégation qui
menacerait la modeste ascension
sociale de leurs habitants
et accroîtrait leur ressentiment
envers les étrangers. De fait,
dans ces espaces-là, Marine Le
Pen est au coude à coude avec
François Hollande et Nicolas
Sarkozy en termes d’intentions
de vote. La présidente du FN
pourrait y obtenir ses meilleurs
résultats, jusqu’à 9 points de
plus que sa moyenne nationale,
voire arriver en tête au premier
tour de l’élection présidentielle.
Le souci tient moins à ces
données elles-mêmes qu’à la
manière dont le géographe
les interprète. Dénonçant une
tendance des journalistes, des
chercheurs et des politiques
à focaliser toute leur attention
sur les banlieues, il s’étonne
dans un entretien accordé à
Mediapart [1] d’un « privilège »
aussi exclusif : « Sciences Po
recrute désormais en “zones
urbaines sensibles”. Mais pourquoi
pas aussi au fin fond de la
Mayenne ?
 » Ou dans d’autres
zones situées à une quarantaine
de kilomètres des grandes villes
– lesquelles seraient moins bien
loties que les proches périphéries.
Il y aurait donc d’un côté
une « France métropolitaine »
compatible avec la mondialisation,
tendue entre gentrification
et immigration, et de l’autre une
« France périphérique » ne tirant
quant à elles aucun bénéfice de
la mondialisation, où vivraient
le peuple… « blanc ». « Les
catégories populaires d’origine
immigrée ne vivent plus où
vivent les catégories populaires
d’origine française ou européenne.
Il y a eu un grand chassé-
croisé lié à la métropolisation, avec des catégories populaires
blanches délocalisées à l’extérieur
des villes et une concentration
des flux migratoires
dans les grandes métropoles
 »,
explique le consultant. Entre les
deux, des « systèmes de valeurs
effectivement différents
 »
La géographie sociale recouperait,
selon lui, une géographie
ethnique. Et les « blancs »
seraient les vrais oubliés de
cette nouvelle cartographie
électorale. Cerise sur le gâteau,
après avoir proposé une redéfinition
ethnicisée des classes
populaires, il termine sur une
ode à la maîtrise des flux migratoires
– une des priorités du
quinquennat de Nicolas Sarkozy.

C’est pourtant au Parti socialiste
que s’adresse le géographe,
coauteur d’un ouvrage collectif
en forme de Plaidoyer pour une
gauche populaire
(éd. Le Bord
de l’eau, 2011). Original. Car
cette opposition qui commence
à résonner à gauche, entre le
peuple rugissant des cités et le
peuple aphone des périphéries,
était jusqu’alors caractéristique
de l’UMP. « Le discours sarkozien
oppose volontiers deux
figures du peuple : la France
des cités, objet de toutes les
sollicitudes à la mesure des
perturbations qu’elle cause ; la
France délaissée, qui souffre et
qui se tait
 », constatait en 2007
le sociologue Fabien Jobard [2].
Le PS va-t-il faire sienne
cette devise ? Plutôt que la
« France de demain », féminine
et diverse, diplômée et urbaine,
chère au think tank Terra Nova,
va-t-il choisir cette « France
périphérique », faite d’ouvriers
et d’employés, de chômeurs
et de temps partiels ?

Classes populaires

Le 16 mai 2011, Gaël Brustier
estimait dans l’hebdomadaire
Marianne que « la définition des
“quartiers populaires” est, sous
la plume de Terra Nova, extrêmement
restrictive. Cette idée
illustre l’impasse intellectuelle
quant à la réalité des classes
populaires en France, notamment de la France périphérique

 ». Pour conclure : « On
ne saurait trop conseiller à Terra
Nova de s’intéresser davantage
aux travaux de Christophe
Guilluy ou de Nicolas Renahy
et de considérer de manière un
peu moins restrictive la France
populaire.
 » Les médias, eux,
s’arrachent Christophe Guilluy.
On retrouve le géographe interviewé
sur Mediapart ou Causeur,
relayé dans Le Monde,
invité sur France Culture ou sur
Atlantico. Paré des vertus du
chercheur objectif et indépendant,
il travaille pour un cabinet privé,
et il est par ailleurs membre
d’une fondation proche de Jean-
Pierre Chevènement. Lequel
avait défendu le lien établi par
Éric Zemmour entre immigration
et délinquance. Cela situe
Guilly. Mais celui-ci n’est pas
seul. Il est de la même étoffe
que le journaliste au Nouvel
Observateur
Hervé Algalarrondo
(La Gauche et la préférence
immigrée
, éd. Plon) ou le très
médiatisé Hugues Lagrange
(Le Déni des cultures, éd.
Seuil). Un chœur de journalistes
et de chercheurs au regret de
constater que la gauche a perdu
le « peuple », à trop vouloir mettre
la focale sur les banlieues et
prendre la défense des minorités.
Une analyse qui fait les choux
gras de la droite en période électorale.
Ainsi Patrick Buisson,
conseiller de Nicolas Sarkozy
interviewé dans Le Monde, faisait
mine de s’interroger : « Est-ce
Nicolas Sarkozy qui se droitise
en plaçant la maîtrise des
flux migratoires au cœur de la
question sociale ou la gauche
qui se renie en substituant à
la question sociale le combat
sociétal en faveur d’un communautarisme
multiculturel ?
 »

Christophe Guilluy est même
devenu une source directe
d’inspiration pour Nicolas
Sarkozy. Les deux hommes se
sont rencontrés en tête-à-tête
dans le courant du mois de
septembre 2011. Cette information
a été révélée, le
18 mars 2012, par Le Figaro
qui juge « remarquable » l’ouvrage
du géographe Fractures
françaises
 : « Après la fracture
sociale de la campagne
de Jacques Chirac – idée
d’Emmanuel Todd – reprise
par Henri Gaino, déjà la fracture
géographique entre une
France gagnante de la mondialisation
et une autre France,
écrasée par la mondialisation,
apparaît avec force.
 »

Electorat naturel

La gauche s’est-elle « boboïsée
 » au point de se détourner
de l’égalité pour mieux
défendre la diversité ? L’hypothèse
remonte à l’arrivée de
Jean-Marie Le Pen au deuxième
tour de l’élection présidentielle,
qui a laissé sur le tapis Lionel
Jospin. On essaie à l’époque
de comprendre pourquoi le
peuple, cet électorat « naturel
 » de la gauche, a fui vers la
droite. Mais « on hésite encore,
au début des années 2000, à
faire grief à la gauche plurielle
d’avoir favorisé les “minorités
visibles” au détriment de la
“majorité invisible”
 », rappelle
le collectif Cette France-là [3].
Le grief est-il si farfelu ? Les
« Zones urbaines sensibles »
ne reçoivent-elles pas bien plus
d’aides publiques que certains
espaces reculés ? La comparaison
entre deux quartiers au
taux de chômage proche – les
Hautes-Noues à Villiers-sur-
Marne (94) et la Cité verte en
périphérie de Verdun (55) – est
éloquente. Le premier a bénéficié
d’un programme équivalent
à 12 000 euros par résident, la
seconde a reçu par l’intermédiaire
d’un « contrat de ville » signé avec l’État 12 euros
annuels par habitant. « L’écart
entre les proportions de populations
étrangères (…) distingue
les deux quartiers : 22 % et
moins de 5 %
 », constate Fabien
Jobard qui a analysé une
étude de la Revue française de
science politique. « Tout accuserait
alors la précarité de Verdun
et l’opulence des Hautes-
Noues. En 10 minutes à pied,
on a accès à tout un ensemble
d’équipements sportifs et en
15 minutes aux gigantesques
centres commerciaux de la banlieue
parisienne. En 20 minutes
et pour 2,50 euros c’est le
centre de Paris qui est accessible
par RER, en heure Lille,
en 3 h 30 Marseille, Amsterdam,
Londres. De la Cité verte, le trajet
est plus compliqué, peu aménagé,
vers le petit centre-ville
de Verdun. Les grandes surfaces
nécessitent un long trajet
en voiture (Nancy se trouve à
100 km, 46 euros en véhicule
individuel, 6,40 euros en autocar,
avec deux changements,
pour une durée de 3 heures
de trajet) ; 3 h 30, c’est le temps
nécessaire pour gagner Paris.
 »

Le sentiment d’isolement chez
les périurbains et les ruraux
s’explique, donc. Alors que
les générations précédentes
avaient connu la création du premier
hôpital ou du premier lycée,
celles d’aujourd’hui assistent à
leur fermeture. La concentration
dans les grandes villes des
moyens, des emplois, des équipements
et des services publics
se conjugue à une décentralisation
qui accentue la concurrence
entre régions riches et pauvres.
Une situation qui contribue à
laisser sur le bas-côté des dynamiques
métropolitaines des
quartiers comme la Cité verte,
dans la Meuse. Dans le feu de
la campagne, un tel diagnostic
porte. L’éditorialiste Laurent
Joffrin défendait ainsi dans Le
Nouvel Observateur
François
Hollande : « Le candidat socialiste
a truffé ses discours (…)
de protestations d’attachement
au vieux pays et d’éloges vibrants
à l’industrie et à la classe
ouvrière.
 » Quant au Monde,
on y lisait plus explicitement que
« la clé de l’élection se trouve
dans la réponse que les candidats
sauront apporter à cette
partie de l’électorat, de plus en
plus nombreuse, la “France des
invisibles”, la “France d’à côté”,
celle qu’on n’entend pas, dont
on ne relaie pas les colères et
qui se sent de moins en moins
représentée
 ». Et d’affirmer que
« pour les candidats qui veulent
reconquérir l’électorat populaire,
la conjugaison de la question
identitaire et de la question
sociale est redoutable, car celle
qui fait le lien entre les deux
problématiques est précisément
Marine Le Pen
 ».

Mauvaise réputation

Deux territoires, deux peuples,
deux cultures… Ces clivages
appellent une réponse en forme
d’impasse. Car que proposer
d’autre, aux invisibles silencieux,
qu’un protectionnisme
identitaire défendu avec ferveur
par le Front national ? Nicolas
Renahy a étudié, dans Les gars
du coin
(éd. La Découverte),
cette jeunesse ouvrière et rurale.
Or pour le sociologue, le
problème n’est pas culturel.
Il tient plutôt à la spatialisation
des politiques publiques. « La
crise économique et sociale était
visible dans les banlieues françaises,
cela a conduit à la création
d’un ministère de la Ville.
 »
Paradoxalement, c’est aussi
leur mauvaise réputation qui a valu aux banlieues ce traitement
spécifique. En décembre 1981,
le maire de Grenoble Hubert
Dubedout (PS), qui préside la
commission nationale de développement
social des quartiers,
demande à ses collègues de lister
les territoires problématiques.
La carte qui se dessine alors
repose d’abord sur la réputation
locale des quartiers. Et ce n’est
qu’ensuite qu’interviendra l’ISE
(Indice synthétique d’exclusion).
«  Les vraies divisions ne sont
pas culturelles ou géographiques,
elles sont liées au rapport
à la protection, à l’emploi
ou au chômage, aux différences
entre secteurs public et privé.
Les jeunes ouvriers ruraux que
j’ai rencontrés connaissent
les mêmes difficultés que les
populations de certaines banlieues,
sauf que chez eux, il y
a encore moins d’État et d’encadrement

 », affirme Nicolas
Renahy. « Le problème n’est pas
tant celui des banlieues ou du
périurbain. Tant qu’on raisonnera
en termes géographiques,
on montera les populations
les unes contre les autres.
 »

Les périphéries du vote

À droite comme à
gauche, la reconquête
du peuple est un enjeu
fort de la campagne
présidentielle. La thèse
en vogue : les catégories
populaires ne seraient
pas les mêmes en banlieue
et dans la France périurbaine et
rurale. Son initiateur, Christophe
Guilluy, inspire la stratégie du
candidat Nicolas Sarkozy et tente
de peser à gauche.

Notes

[1Christophe Guilluy : « Il faut parler
des classes populaires », Mediapart,
9 janvier 2012.

[2« Fractions de classe », de Fabien
Jobard, revue Vacarme n°39,
printemps 2007.

[3Xénophobie d’en haut, du collectif
Cette France-là, éd. La Découverte.

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Par Amandine Mathivet

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