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Accueil | Par Catherine Tricot | 3 avril 2013

Marseille la populaire, toujours en quête de métropole

La capitale européenne de la culture 2 013 est aussi vue comme
une étape vers plus de coopération dans un territoire divisé.
Mais quelle que soit sa forme, la métropole à venir ne pourra
se faire sans les classes populaires.

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C’est le pari de l’année qui s’ouvre : la
cité phocéenne espère faire en 2013
ce que Lille avait brillamment réussi
en 2004. Idéalement, comme pour la
cité nordiste, ce statut de capitale européenne
de la culture doit donner à voir
le dynamisme urbain, culturel, économique
de la ville, susciter des créations
multiples, rassembler les populations.
Au-delà, il pourrait aussi contribuer
à installer Marseille comme une capitale
et à construire une métropole
encore dans les limbes.

Autant dire que c’est loin d’être gagné…
Car Marseille 2 013 s’ouvre dans un climat
qui projette son ombre sur toute
la manifestation. Ces deux dernières
années, les meurtres et règlements de
comptes se sont multipliés, frappant les
esprits, amenant une maire d’arrondissement
dépitée à demander l’envoi de
l’armée. Mais l’ambiance OK Corral
n’est pas réservée aux quartiers. Dans le
Landernau politique marseillais, on s’en
donne aussi à coeur joie. Au PS comme
à l’UMP. Pour les premiers, les conflits
se règlent devant les tribunaux. Pour les
seconds, la préparation de l’après-Gaudin
génère des règlements de comptes
sans merci. Cette atmosphère délétère
traduit le mal profond qui ronge la seconde
ville française où s’entremêlent
un déficit de projet, une crise politique
et un conflit larvé autour de la place
des classes populaires.

Une vitalité populaire mal aimée

Les difficultés de Marseille sont exacerbées
par le développement d’Aix-en-
Provence à quelques encablures. Siège
du parlement de Provence sous l’ancien
régime, Aix est devenue une grande
ville universitaire et judiciaire – sa cour
d’appel est la plus importante de France
après Paris. Avec son agglomération de
400 000 habitants, la ville exerce une
attractivité considérable pour les entreprises
de la nouvelle économie. Plus largement,
l’économie de l’aire métropolitaine
marseillaise s’est développée hors
du périmètre de la ville-centre depuis la
fin de l’empire français. Cette tendance
a aussi concerné le port depuis la création
de Fos-sur-mer dans les années
1970. Marseille – comme Le Havre ou
Dunkerque – a pâti du défaut de politique
portuaire au niveau national. Mais
l’absence d’une autorité politique locale
prenant la mesure des enjeux logistiques
portuaires constitue une faiblesse
propre à Marseille. Désormais, il s’agit
de savoir si elle pourra être le grand port
méditerranéen de demain. Ce défi, central
pour la ville, pour l’aire métropolitaine
comme pour l’économie française
supposerait un fret ferroviaire et fluvial
capable de porter loin les marchandises
et un complexe industrialo-portuaire
dynamique. Où l’on voit que les grèves
répétées sur le port de Marseille sont
davantage un symptôme qu’une cause
de ces difficultés.

Car depuis 1995, Marseille est le siège
des plus grandes mobilisations syndicales,
supplantant même parfois Paris
par le nombre de manifestants : l’héritage d’un mouvement syndical vivace et radical, une conséquence
de la place importante des services publics dans l’économie du
territoire, mais aussi l’expression d’une vitalité populaire qui
persiste en dépit d’une absence de relais politique.

Face à cette réalité autant sociale que politique, la puissance
publique a fait du départ des catégories populaires du centre
de la ville un objectif organisateur de son action. Comment
expliquer autrement cette incroyable gabegie que constitue la
création d’un tramway redoublant les lignes de métro alors
que les transports en commun sont si défaillants à l’échelle
de la ville comme de la métropole ? Derrière cette politique
de valorisation immobilière liée à l’arrivée du tramway, il y a
une stratégie volontaire de reconquête du centre-ville par les
classes supérieures qui aujourd’hui n’y sont pas tout à fait chez
elles. Les milliards investis sur quinze ans dans le projet Euroméditerranée
avaient cette même finalité d’une modernisation
portée par une valorisation foncière. Ces deux projets phares
– et quelques autres encore – n’ont pas apporté les résultats
escomptés. La Canebière et les rues environnantes restent
de hauts lieux populaires. Les bâtiments modernes du pôle
Euromed ou le siège du conseil général n’ont pas eu d’effets
d’entraînement sur leur environnement immédiat. Architecture
dernier cri et poches de pauvreté continuent de cohabiter.

Les agglos contre la métropole

Problème. Car dans les schémas dominants qui cadrent
le développement de la ville mondialisée, il n’y a pas de
place pour une ville populaire. Marseille est une exception
française, une anomalie à corriger. Il conviendrait donc
de normaliser la ville, de lui redonner une modernité
bourgeoise. Le diagnostic n’est pas récent. Longtemps
il a conduit le PS local à refuser toute alliance avec les
communistes intramuros mais aussi à récuser une vision
du développement qui aurait englobé des territoires sous
influence communiste. Comme à Paris, la tension entre
la ville-centre et les territoires alentours revêt à Marseille
une expression politique.

L’absence d’organisation métropolitaine y trouve une
de ses origines. Elle se traduit très concrètement par des
lacunes en matière d’aménagement à l’échelle métropolitaine,
par exemple en matière de transport. Faute
d’avoir su inventer un modèle de développement qui
tienne compte et tire parti de ses dimensions populaires et métissées, Marseille n’a pas le dynamisme que sa taille
et sa situation devraient lui conférer.

Quelques semaines après son installation à Matignon,
Jean-Marc Ayrault a fait part de son intention de remédier à
cette situation en imposant la création d’ici 2014 d’une métropole
marseillaise. Il s’agirait de rassembler les neuf communautés
d’agglomération en une seule et d’élire son président au
suffrage universel. La crise dont la racine est politique et institutionnelle
serait, pense-t-on, ainsi résolue. Le patronat local
se réjouit et avec lui une partie des syndicats dont l’influent
Force ouvrière. Les forces politiques sont divisées tandis que
les agglomérations alentours sont toutes opposées au projet.
Consultés par référendum local en 2010, 90 % des habitants
du pays d’Aubagne ont répondu non à l’agglo marseillaise…
Les raisons à cette opposition ne manquent pas. Pragmatiques,
les élus de la communauté d’Aubagne font remarquer
qu’il leur a fallu dix ans pour mettre sur pied leur agglomération
et qu’il en faudra tout autant pour en construire une
à l’échelle de l’aire métropolitaine marseillaise. Dans l’entourage
de la présidente Magali Giovannangeli, on ne manque
pas non plus de faire remarquer qu’une telle décision imposée
depuis Paris pourrait être funeste à la gauche lors des élections
municipales de 2014 si celles-ci se transformaient en consultation
pour ou contre l’intégration dans l’agglomération marseillaise.
Un passage en force semble donc bien difficile.

Comme à Paris, la solution pourrait bien être in fine non
pas la construction d’une métropole intégrée mais plutôt la
constitution d’un pôle métropolitain, c’est-à-dire une association
libre et négociée des neuf agglomérations et du département
avec délégation de compétences et élaborations
de projets communs. Les défenseurs de cette solution pensent
que Marseille 2 013 sera un succès porté par tous les habitants et
institutions de l’espace métropolitain, comme une démonstration
en acte que l’intégration n’est pas nécessaire. Il restera aux
forces locales à trouver les voies pour construire un projet qui
réellement relance la ville de Marseille… En s’affranchissant
de cette chimère d’en faire une ville bourgeoise et en inventant
un modèle de développement qui tire parti de sa diversité
et de sa vitalité populaire.

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