Accueil | Par Catherine Tricot | 29 mars 2013

Rudy Ricciotti, architecte radical

Rudy Ricciotti est un as du béton, un homme caustique, fort en gueule. Il nous a reçus à Bandol dans son agence d’architecture.

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C’est son année. Rudy Ricciotti a réalisé le Musée
des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

(MuCEM) inauguré par le ministère de la Culture
au printemps, à Marseille. C’était déjà lui qui
avait conçu le nouveau pavillon des arts de l’Islam
au Louvre. Un bâtiment phare, un livre, une
exposition… Qui est-il – et surtout de quoi est faite
son architecture ? Quelques heures dans l’atelier
d’un des architectes les plus innovants de l’époque.

Une maison rouge accrochée sur la colline de Bandol,
face au port, au bout de la corniche, à une heure de
Marseille. Il faut du temps pour rejoindre l’agence de
Rudy Ricciotti, architecte « romantique » à qui l’on
doit de très nombreux musées et salles de spectacles.
Son lieu de travail est installé dans cette bâtisse datée
du début du XXe siècle. Elle est protégée de la rue par
un jardin foisonnant et un peu foutraque. À l’entrée,
un grand paillasson de l’artiste Rainer Ganahl vous
accueille. Il n’est pas écrit Welcome mais « Money makes
the devil dance »
. « L’argent fait danser le diable », écrit
également en arabe, italien et allemand.

Et pourtant Rudy Ricciotti ne construit pas aux quatre
coins du globe, pas plus qu’il ne donne de conférence
dans toutes les capitales. Il n’a rien à voir avec les mégas
stars de l’architecture française. « Je suis un architecte local.
Je ne vais pas d’aéroport en aéroport. “Play Time”, de Jacques
Tati est devenu réalité : partout le même monde… une réalité
épuisante. » « Je ne suis pas une star »
, insiste-t-il. Et c’est
vrai qu’il n’est pas le plus connu des architectes français
même si, parmi ses pairs, son travail est admiré : il est
un orfèvre du béton structuré, laniéré, lacéré et ses
bâtiments sont tous un mélange d’inventions formelles
et de prouesses technologiques. Rudy Ricciotti ne
participe pas au star-system de la profession. Et ça se
voit, ici, au coeur du chaudron : ce lieu n’est pas le
cadre d’une autopromotion de son être et de son
oeuvre. Nul portrait du maître, ni maquette ni photo
de ses réalisations. L’agence est un atelier de travail,
pas un show-room. En revanche, il s’entoure d’oeuvres
d’artistes amis. Dans l’entrée, un lustre en cristal hors
de proportion masque un peu le grand portrait de Lénine, oeuvre hongroise inconnue des années 1930,
qui côtoie le drapeau américain de Gianni Motti –
aussi flottant que celui planté sur une lune sans vent.
Dans l’escalier, sur un grand drap est reproduite la
Une du New York Times où s’étale une photo de la
sinistre prison irakienne d’Abou Grahib, autre oeuvre
de Rainer Ganahl. Dans le jardin, dans un cube de
verre, Rudy Ricciotti est en réunion avec des clients
d’un projet à Monte Carlo. Le pavillon est l’oeuvre d’un
autre ami, l’artiste Fred Rubin. Le haut de la façade
est composé d’éléments verriers récupérés sur l’ancien
palais de la République de RDA. On y accède par un
plateau élévateur désossé à l’arrière d’un camion 15
tonnes. La toiture est activée par des vérins de sousmarins
allemands. Tout ici est collage et télescopage
d’une modernité critique.

Papillons voraces

On nous a installés dans une pièce assez nue qui sert
sans doute de salle de réunion. Quand Rudy Ricciotti
arrive, il enlève le grand plan plus ou moins accroché
en travers de la fenêtre et découvre la vue sur le port et
la chaude lumière du premier printemps.
Pas de bla-bla. On attaque. D’emblée il est question
de politique et plus exactement du pouvoir, de la
fragilité des architectes face au pouvoir. Rudy Ricciotti
s’enflamme. Premier cigarillo. Il est l’heure de déjeuner,
mais on fera l’impasse. Sans discussion. L’homme
ne déjeune pas. Il parle, le débit est rapide, le ton
est passionné. Le monde de la culture dans lequel il
englobe évidemment les architectes en prend pour
son grade : « On est dans une suroffre culturelle qui confine à
l’abrutissement. Parce qu’on a perdu le fil. Quand on n’a pas
d’idées, on fait un centre d’art… Nous, artistes, graphistes,
architectes, sommes tous pris en flagrant délit de production de
la globalisation. Nous sommes les vecteurs les plus virulents des
comportements de la globalisation… Aussi dangereux que les
traders. Chaque matin, les fonctionnaires de la culture garent
leur vélo comme au saloon, s’installent à la terrasse du café pour
lire Libé. Ils sont tous de gauche certes mais “tous ensemble”
participent à cette mutation de la création. Ils participent à
l’esthétisation de la globalisation avec le sourire sardonique de la
Joconde. »
« Les artistes sont les papillons voraces qui viennent
frapper au coeur la mémoire du phénix. »
On apprendra
plus tard que Rudy Ricciotti cultive aussi le jardin de
la poésie. Il y a 6 ans, il a repris Al Dante, une maison
d’édition publiant poésie expérimentale et textes
libertaires. Les mots sont une matière première.

Marketing iconographique

Cette veine politique, caustique, provocatrice, parfois
savamment vulgaire, sera présente tout au long de
cette discussion autour de son travail. Elle est son
travail. Nous parlons d’une phrase mise en gras dans
le dernier numéro de Regards. Il la trouve elliptique,
élitiste, vide. Pour la flagornerie on repassera. Il
assène : « Un des naufrages de la pensée est lié à l’émergence
du conceptuel. Après Dan Graham ça ne veut plus rien
dire, l’architecture conceptuelle n’existe pas… Le concept a
inventé la distance, a détruit le récit, la narration, la figure.
Sans preuve on assène que la distanciation est la marque du
raffinement et de la tolérance. »
Il feuillette encore Regards
et éclaire son propos avec la photo du tout nouveau
bâtiment qui abrite le Louvre-Lens : « Cette architecture
participe à la destruction du sens, de la mémoire du travail et
de celle des travailleurs. Toutes ces architectures alignées sur
la mystique anglo-saxonne sont autistes au contexte. »
On
voit très bien ce qu’il veut dire. « Aujourd’hui, trois mots
techniques suffisent à décrire une façade : verre collé, raidisseur,
ouvrant pompiers… quand il en faut plus de cent pour décrire
la façade de cette maison où nous nous trouvons et qui fut
construite en 1907. »
Et d’ajouter : « Ce minimalisme est le point d’atterrissage d’un naufrage dans lequel nous sommes
particulièrement mouillés. »
« La guerre est déclarée, lance-t-il
imprudemment mais très convaincu. Je sais où sont mes
frères. Je suis vivant, debout, frontal. »
Wahoo.
Sa guerre, il la fait d’abord à son milieu, à ses évidences,
ses clichés, ses veuleries. Il tape dur sur les icônes.
Le très influent groupe d’architectes pop anglais,
Archigram, est visé, touché, coulé : « Dans leur collage, il
n’y a aucune culture critique. La ville devient supermarché, la
transparence est l’illusion de la démocratie. L’escalator inox et
son mouvement fluide, continu et linéaire, seraient le signe patent
de l’absence d’effort. Dans ces collages, le Beur ne peut être que
rappeur, le Black est un rasta, le Blanc en costard et la femme est
une bimbo blonde. Archigram a préfiguré la globalisation. Ils ont
participé comme théoriciens au consumérisme. C’est du marketing
iconographique. Comme au stade, ces images disent “quoi que tu
fasses, quoi que tu dises, on t’encule”. »

Il se détend, tire une taffe sur son cigarillo. Allonge
ses pieds sous la table. Se redresse vivement. Et
enchaîne : « Nous sommes confrontés à l’insignifiance politique.
La seule manière de reconstruire du sens est de retrouver les
productions du travail. Il faut être dadaïste et réactionnaire. »

Et concrètement ? L’architecte se fait précis. « Au
MuCEM, le nouveau musée de Marseille, tout s’est fait dans un
rayon de 50 km. La passerelle qui relie la partie neuve et l’ancien
fort a été posée par six ouvriers et défendue par treize ingénieurs.
Il y a 35 000 euros de matière et son prix de vente est d’un
million d’euros. L’écart est dans le temps de fabrication sur place,
par tous les travailleurs. Nous avons construit pour 2450 euros/
m2. Le MuCEM a couté dix fois moins cher au mètre carré que
le Louvre à Lens. Ici on est dans le fait constructif pas dans le
consumérisme. Dans ma doctrine, j’incorpore un gros coefficient
d’emplois, un gros coefficient de main-d’oeuvre sur le chantier luimême.
Le travail est la principale vertu de l’activité humaine.
Il est le moteur de la mémoire… et il résiste à la délocalisation.
Le nombre d’heures de travail créé est une clé crédible de
répartition des richesses. »

Architecte maniériste

Pourtant l’oeuvre de Rudy Ricciotti est pleine
de sophistication technologique. Il ne s’agit pas
d’extrapoler la construction ordinaire, celles des paysans ou des maçons italiens, aux grands bâtiments.
« Ce que nous faisons est particulièrement savant sur le plan
structurel. Les relations avec les ingénieurs sont très poussées.
Les architectes qui ne font pas ce travail technique se tiennent
loin de la part obscure du raisonnement constructif. Loin de la
matière en somme. »
Rudy Ricciotti raconte encore les
façades du nouveau centre culturel de Gennevilliers,
entièrement en béton découpé comme une sculpture
de Lucio Fontana, fabriquées sur place avec une
broderie d’acier enrobée de ciment. « 500 m2 qui se
lèvent sans se déformer. Il faut faire confiance. À l’entreprise,
aux ouvriers. Je me souviens de cette présentation aux habitants
de Gennevilliers. Je leur ai dit que j’avais fait un projet
“réactionnaire, maniériste et petit bourgeois”. Il y a eu un
moment de silence stupéfait dans la salle. Le maire a éclaté de
rire. Tout s’est décoincé. C’est plus juste que de dire “j’ai fait
un projet moderne, progressiste et révolutionnaire”, non ? Ceci
dit, je veux être un architecte maniériste au sens où je connais, je
pratique, toutes les manières de la construction. C’est pour cela
que le minimalisme me dégoûte. »

Durant ce long échange, Rudy Ricciotti n’a jamais
saisi un crayon. « Je ne suis pas un architecte de dessin. J’ai
la tentation d’ubiquité, être dans la question globale, urbaine
et programmatique, et en même temps être dans le détail de
l’écriture architecturale. Je pense ne pas avoir de talent. Mais
j’ai une exigence multidirectionnelle, polymorphe. Et mon
moteur est l’anxiété. Je dessine seulement quand je donne des
dessins pour des ventes en faveur d’associations humanitaires. »

Ça surprend mais c’est en fait souvent le cas : les
architectes dessinent peu. L’architecture est une activité
intellectuelle de synthèse, faite d’analyses et d’intuitions,
de positions et de pragmatismes. Et de temps…
Sur le perron, Rudy Ricciotti tape une dernière clope
à Jean, le photographe. Il souffle dans l’air un nuage
de fumée, petite bouffée qui referme le voile sur son
univers… radical et talentueux.

Prolongez cette rencontre avec la
pensée de Rudy Ricciotti en lisant
ce livre d’entretien. Ses sujets de
prédilection (le pouvoir, la chaire
de l’architecture, les poncifs du
développement durable et la
technocratie) sont développés
avec verve et esprit de polémique.
Raffinement aussi. Stimulant,
agaçant, attachant.
L’architecture est un sport de combat, éd. Textuel, avril 2013.

Monographie
L’exposition que consacre
la Cité de l’architecture au
travail de Rudy Ricciotti est
cosntruite autour d’une double
entrée : force plastique et
dimension technique. Cette
première monographie dédiée
au Grand Prix national de
l’architecture 2006 met en valeur
ses expérimentations sur le
béton. Moules de production et
éléments de construction sont
présentés à l’échelle réelle. La
cinéaste Laetitia Masson réalise
à cette occasion un portrait de
l’architecte.
« Ricciotti, architecte », du 11 avril
au 8 septembre 2013 à la Cité de
l’architecture & du patrimoine
,
Palais de Chaillot, Paris.

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  • Intérieur comme extérieur c’est une M@rde !

    Un Lys Noir Le 15 juin 2013 à 08:27
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