Accueil | Reportage par Clément Gros | 8 avril 2022

Reportage à Bobigny : « Dimanche, on choisira le meilleur des menteurs ! »

À quelques heures du scrutin, nous sommes allés rencontrer des habitants de Bobigny en Seine-Saint-Denis, dans un quartier populaire où la défiance et le ressentiment dominent.

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« Oh franchement j’en ai marre. Ils sont déjà venus hier » clame Maria. La première personne que nous avons croisé lors de ce reportage donnait le ton. L’actualité lui donnait, hélas, raison. La presse ne s’intéresse aux quartiers populaires qu’à l’occasion des drames ou des violences. Les responsables politiques s’engouffrent souvent dans ces événements pour justifier leur dessein politique. Le cercle est vicieux et la réputation de ces quartiers restent inchangée. Les habitants souffrent de cette stigmatisation et la défiance envers les politiques comme envers les médias ne cesse de croitre.

« Allez voir là-bas y’a l’équipe de Mélenchon qui vient ce soir, vous trouverez peut être des gens intéressés pour vous répondre », lance Melinda. Alors que sa fille de 8 ans veut absolument nous donner son avis sur la politique, elle nous spécifie que ce sont les buzz autour d’Eric Zemmour qui captent son attention : « Sur Tik Tok y’a plein de vidéos qui se moquent de lui, mais du coup elle ne voit que cela. En réalité, c’est du spectacle, moi ça ne m’intéresse pas. Regardez quand le chef de la police vient ici, d’un coup ils enlèvent toutes les voitures, ils font le ménage : tout ça, c’est du cinéma ».

La défiance omniprésente envers la politique

La plupart des habitants que nous avons rencontrés n’avaient pas beaucoup de temps à nous accorder. « Je n’ai pas trop le temps mais allez-y, posez-moi vos questions. J’en ai ras-le bol, franchement j’ai toujours voté mais là je ne sais pas ce que je vais faire. Pour moi, seul Mélenchon se démarque mais je ne sais même pas si je vais voter pour lui. Je me déciderai dimanche », confie Selma alors qu’elle rentrait chez elle. Il faut dire que la défiance globale envers la politique et les institutions a encore augmenté dans le contexte de la crise sanitaire, comme le révèlent de nombreuses enquêtes d’opinion.

Dans ce quartier populaire de Bobigny, la population y est très jeune : 40 % a moins de 25 ans. Et le taux de bas revenus y est très élevé : 56,3 % des habitants gagnent moins de 1050 euros.

Junior et Alexander ne voient pas d’issue favorable à ce scrutin qui se tiendra dimanche : « On peut aller voter mais en réalité, c’est là haut que ça se passe, ça ne changera rien à notre quotidien. À la limite si le vote blanc était comptabilisé, là on pourrait parler et on aurait l’occasion de dire qu’il n’y en pas un seul pour défendre nos intérêts. Nous ne sommes pas bêtes, on sait que la plupart des lois qu’ils nous proposent pendant les élections ne sont pas réalisables. En dehors des campagnes électorales, il n’y a plus personne. C’est du bluff, on le sait », lancent-ils. Très vite, ces deux habitants reviennent sur leur « dégout » de l’institution policière : « Pourquoi ils sont jamais sanctionnés ceux-là ? Si un éboueur demain fait ne serait-ce qu’une petite faute, il est licencié dans l’instant. La police ne fait pas son boulot, il faut le dire » témoigne Junior.

Derrière cette défiance, la façon dont est dépensé l’argent public dans ce quartier de Bobigny est aussi un motif d’interrogation et de vive déception. « Ils ne pensent pas à développer les infrastructures pour les habitants. Il y a des familles qui sont obligées d’aller dans d’autres quartiers pour trouver ne serait-ce qu’une aire de jeu. Ils ont fait des routes, des logements étudiants, mais par exemple il n’y a pas de centre commercial, ils ne pensent pas à nous. On veut un vrai président qui pendant 5 ans s’attaquerait à ce chantier-là. Il faut ramener de la vie dans nos quartiers » rétorque Alexander.

La dédiabolisation de Le Pen finit par infuser

Mais le plus étonnant sans doute reste la tentation du vote d’extrême droite dans une ville qui avait largement écarté cette option en 2017. Lors du précédent scrutin présidentiel, Jean Luc Mélenchon arrivait en tête avec 43,2% quand Marine Le Pen obtenait seulement 11,79 % avec une participation d’un peu plus de 62%. Au second tour, Emmanuel Macron l’avait très largement emporté avec près de 82% - bien plus que l’ensemble des Français qui avaient voté à 66% pour Macron et 34% pour Le Pen. D’une manière générale, les quartiers populaires à l’instar de la Seine-Saint-Denis, s’étaient massivement mobilisés pour empêcher une possible victoire de Le Pen.

Si certains se disent tentés par le vote Le Pen, ça n’est pas sans naïveté. L’élan soudain de solidarité envers les ukrainiens de la candidate du Rassemblement national est souvent revenu dans nos échanges. « C’est du marketing, ils les aident car ça fait bien au niveau international de dire que la France s’est positionnée dans cette guerre pour accueillir les réfugiés ». Très vite, le terrain glisse : « On a l’impression que les Ukrainiens sont plus importants que nous. L’aide humanitaire est cruciale mais l’aide sociale plus encore. Ici on a des personnes qui travaillent et qui pourtant sont sans abris. Regardez là-bas, il y a une dame qui dort cachée derrière les poubelles », déplore Alexander, âgé d’une vingtaine d’années et qui est très rapidement contesté par son ami Johan : « Les aides c’est nous qui les avons reçues en premier quand nos parents sont arrivés en France : il ne faut pas l’oublier non plus », lui rétorque-t-il. « C’est vrai que le problème est aussi qu’on n’est pas assez soudés dans ce pays. On est tous dans le même bateau, nous vivons les mêmes galères, qu’on soit issus de l’immigration, étrangers ou pas », conclut Alexander.

La colère reste très forte, et nos deux interlocuteurs font référence à une révolte possible de leurs quartiers : « Nous, on pense en termes de territoire. Si demain toutes les banlieues se mettent d’accord pour se révolter contre l’État, à côté les gilets jaunes seraient des petits joueurs. Le jour où le bouchon va péter, par rapport au nombre qu’on est, les commissariats ne pourront rien faire. Sauf qu’on nous a aussi transmis des valeurs alors pour l’instant on se tait ».

Au final, les avis sont partagés sur l’issue du vote de dimanche. « La dernière fois j’ai voté Macron au deuxième tour. Cette fois, ça sera peut-être Le Pen ou Zemmour dès le premier tour. Je vais être franc : il faut qu’on soit aidé. Mélenchon est intéressant mais il n’a pas assez de poids. Nous en banlieue, on l’aime bien, il est parfait, il en fait même trop et je pense qu’il ment un peu », lâche Alexander. Ce à quoi son ami Johan répond : « Bien sûr qu’il ment, ce sont tous des menteurs mais il faut choisir le meilleur des menteurs ».

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