Accueil | Chronique par Bernard Marx | 31 janvier 2022

Le Medef présente : le programme commun des droites

Magnanime, Bernard Marx s’est tapé pour vous le programme du Medef en 2022.

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#MADMARX. Geoffroy Roux de Bézieux a présenté, le 24 janvier, les propositions du Medef pour l’élection présidentielle. « Il y a cinq ans, le tropisme très prononcé du Medef en faveur de François Fillon avait beaucoup fait parler », rappellent Les Échos de Bernard Arnault. Période révolue. Aujourd’hui le Medef formule, en quelque sorte, le programme économique commun des droites d’Emmanuel Macron à Éric Zemmour en passant par Valérie Pécresse et Marine Le Pen. Libre à elles et eux de se différencier (ou pas) sur le reste (immigration, sécurité, laïcité, croisade anti-wokisme…), sur les détails ou sur la présentation et l’emballage.

Mais pas trop quand même. Valérie Pécresse vient de modifier, fissa, sa copie sur les salaires « face aux critiques du patronat ». Elle avait prévu une hausse de 10% du salaire versé jusqu’à 2,2 fois le Smic par la suppression des cotisations salariales pour la retraite. Ce qui aurait pour effet de fragiliser encore son financement et d’imposer plus facilement son recul à 65 ans minimum. Mais comme une partie des cotisations salariales était transformée en cotisations « patronales », le Medef a dit par avance non… et Valérie Pécresse propose dorénavant, si elle est élue, une simple baisse de ces cotisations salariales de 2,4 points, soit 3% de hausse des salaires, qui interviendrait cet été et serait entièrement prise en charge par l’État. Et pour la suite, on verrait. Zéro « coût », zéro tracas pour le patronat et, mieux encore, une sacrée aubaine pour faire payer par l’État des hausses de salaires réclamées de plus en plus fortement et largement, face à l’inflation et aux profits records.

Un vrai programme « classe contre classes »

Mais revenons aux propositions du Medef publiées sous le titre « Faire Réussir la France » [1]. Le plus significatif et le plus important me parait être ceci : le réchauffement climatique, la crise écologique et les inégalités sociales insupportables et de moins en moins supportées marquent les limites atteintes par le capitalisme mondialisé et financiarisé et par les politiques néo-libérales en France, en Europe et dans le monde.

Mais le programme du Medef consiste au contraire à garder ce cap en doublant la mise. L’axe de ses propositions est que la France aille toujours plus loin et toujours plus fort et à tous les niveaux dans la mise de la puissance publique au service de l’accumulation du capital et des profits (ce qu’il appelle l’entreprise) et des marchés [2]. Pour le Medef, c’est le moment ou jamais : avec le Covid, les Français se sont – selon lui et un opportun sondage de l’Ifop commandé par ses soins – réconciliés avec « l’entreprise ». « L’occasion est donc historique pour que les candidats à cette élection présidentielle s’appuient sur les entreprises et reconnaissent leur rôle. Elles sont les nouveaux points de repère de la France dans la mondialisation, dans l’Europe, dans la transformation écologique et technologique. C’est un nouveau partenariat entre les citoyens (salariés et consommateurs), les entreprises et l’État qu’il faut imaginer. Reconnaître d’abord que les entreprises sont les acteurs incontournables de la croissance, de l’emploi et de l’innovation. Reconnaître ensuite qu’à l’heure des transformations tous azimuts, l’État a besoin de changer, de simplifier, de s’adapter ».

D’un côté il faudra :

  • la baisse des impôts de production de 35 milliards d’euros sur 5 ans.
  • le transfert de cotisations sociales « patronales » sur de nouveaux prélèvements sur les salaires et les retraites, via au choix une augmentation de la TVA ou la CSG
  • le recul de l’âge légal de la retraite à 65 ans (au rythme d’un trimestre par an) ; la suppression des régimes spéciaux
  • l’achèvement de la contre-réforme de l’assurance chômage autour d’un régime de base étatisé et d’un régime complémentaire assurantiel. Sans oublier l’abandon du bonus- malus sur les contrats courts, avant même qu’il soit effectif
  • une nouvelle extension des ordonnances de 2017 sur le dialogue social dont la CFDT elle-même a pu constater que leur mise en œuvre aboutit à accorder « une confiance aveugle aux employeurs »
  • l’allongement de la durée du travail par le recours aux forfaits jours et de nouvelles défiscalisations des heures supplémentaires (via les comptes épargne temps)
  • le plafonnement des revenus de solidarité (RSA, Aide sociale à l’enfance, APA, Allocations handicapés…) pour « chaque foyer fiscal »
  • la réduction des dépenses publiques via notamment la création d’un « Comité de réduction des dépenses publiques » comptant des chefs d’entreprises. Et la mise en place d’une « taxonomie » (sic) des dépenses publiques départageant la bonne et la mauvaise dépense. La réforme du pacte budgétaire européen devrait soutenir cette réduction.
  • la baisse des impôts sur les héritages en cas de transmission d’entreprise
  • sans surprise, côté bas salaires et grilles des salaires, le Medef ne veut pas de réévaluation du Smic [3]. Ni d’augmentation générale des salaires qui nécessiterait un repartage de la valeur ajoutée produite entre salaires (directs et indirects) et profits. Il préconise seulement la pérennisation de la prime PEPA (prime exceptionnelle de pouvoir d’achat) qui, comme on le sait, est exonérée d’impôt, de cotisations et contributions sociales. Et que des aides fiscales supplémentaires favorisent les plans d’épargne en entreprises et la distribution gratuite d’actions pour les PME.

En même temps, l’État et les autres pouvoirs publics devront :

  • rendre notre système de santé plus performant en « le pilotant plus efficacement en s’inspirant du privé : davantage de liberté contre plus de responsabilité ».
  • soutenir la réindustrialisation des territoires en améliorant leur « attractivité » via la compétition des aides et des avantages fiscaux
  • limiter « aux filières volontaires » la mise en place d’une taxe carbone aux frontières de l’Union européenne
  • compenser les contraintes écologiques imposées par les lois et les réglementations. En clair, une aide publique pour chaque règlement
  • créer un Conseil national de l’exportations sur le modèle du Conseil national de l’industrie
  • relancer la production d’électricité nucléaire et soutenir la spécialisation industrielle de la France dans l’armement et aussi l’aéronautique.

Et au milieu de tout cela, le Medef formule quelques « il faudrait » sur l’Europe, plein de bonnes intentions, si on ne creuse pas trop le contenu… Mais évidemment rien sur les paradis fiscaux, l’impôt sur les sociétés, la fiscalité des transactions financières. Il faudrait ainsi, selon le Medef, « reconquérir l’autonomie stratégique à l’échelle européenne sur les filières-clés » ; ou « refonder la relation économique globale avec les Gafam (accès aux données, fiscalité…) ». Et même excusez l’audace, « refonder le marché européen de l’électricité ».

Des slogans surréalistes

À l’heure du règne de la communication, le Medef a organisé ses propositions autour de sept objectifs :

  • l’indispensable amélioration de la productivité
  • la souveraineté comme outil de la croissance
  • la formation et l’emploi pour répondre aux besoins de l’économie
  • une relation constructive au travail
  • un capitalisme décarboné, créateurs d’opportunités,
  • la croissance au service de la cohésion sociale grâce à la solidarité, l’inclusion et l’intégration
  • la croissance au service des territoires.

C’est assez surréaliste et à chaque fois on se pince. On se dit « Sans blague ! », et quelque fois en même temps on se dit « Chiche ! »

Un capitalisme décarboné ? Sans blague ! Avec la croissance, la croissance, la croissance. Toujours plus la croissance et toujours plus de croissance, comme si c’était possible et souhaitable. Et comme si c’était compatible avec l’urgence de décarboner.

Une formation et l’emploi pour répondre aux besoins de l’économie ? Chiche ! Vive le droit à la formation et à l’emploi qui figure, selon des modalités différentes, en bonne place dans les programmes de Mélenchon, de Roussel ou de Jadot. Mais, bien entendu, il ne s’agit pas de cela pour le Medef. Mais d’augmenter les aubaines de l’apprentissage et des alternances et de donner un nouvel élan aux emplois uberisés.

Une relation constructive au travail ? Impossible sans transformer la gouvernance et les critères de gestion des entreprises grandes et moyennes. Bien entendu, pour le Medef, il n’en est pas question.

L’indispensable amélioration de la productivité ? Sans en changer le contenu économique et social ? Sans rien dire de la responsabilité des multinationales françaises et des politiques de baisse des coûts salariaux et fiscaux dans la désindustrialisation de la France. Et pour aller plus loin dans le même sens ! C’est ce qu’on appelle essayer d’occuper le terrain en position de faiblesse [4].

Il faut également souligner le silence assourdissant du Medef sur l’insoutenable croissance des inégalités, sur la pauvreté et sur tout ce qui concerne l’argent, la politique monétaire et la finance. Les dividendes records, l’inflation des actifs boursiers et financiers, les rachats d’actions à gogo, la politique de la Banque centrale, les assurances, les banques et le crédit, les fonds d’investissement, les institutions financières publiques. C’est silence dans les rangs. Pour le Medef, moins on en parle et mieux ça vaut. Signe évident qu’il s’agit au contraire de batailles essentielles.

Finalement, le programme du Medef a sans doute un mérite. Il nous dit assez clairement contre quoi, demain, nous devrons, vraisemblablement, nous battre.

 

Bernard Marx

Notes

[1Ironie de l’histoire (ou pas), le titre est le même que celui d’un livre de Jacques Attali et Julie Martinez paru début novembre chez Fayard. Livre resté suffisamment confidentiel pour que les auteurs fassent valoir leurs droits à la propriété intellectuelle.

[2Comme le rappelle de façon, à mon avis, très pertinente l’économiste Clément Carbonnier : « La pensée néolibérale ne cherche pas à promouvoir les mécanismes de marché par le laissez-faire mais au contraire peut défendre un interventionnisme relativement important. Toutefois, l’objet fondamental de cet interventionnisme n’est pas de substituer des mécanismes hors-marché à des mécanismes de marché, mais d’étendre au contraire le domaine des mécanismes de marchés. Ceci peut se faire par des "Partenariat Public-Privé" permettant la logique entrepreneuriale là où le privé seul ne serait pas rentable ; par des politiques instituant de nouveaux marchés là où les marchés sont défaillants (notamment dans la lignée des travaux de Laffont et Tirole) ; en administrant les services publics selon des modes de gestion qui imitent des mécanismes de marchés, comme avec la tarification à l’activité à l’hôpital ou la mise en concurrence des enseignants-chercheurs pour des financements au projet qui jouent le rôle de clients ».

[3Voir sur ce sujet le plaidoyer d’Henri Sterdyniak : « Pour une revalorisation du SMic ».

[4Voir notamment la récente interview de l’économiste Vincent Vicard, adjoint au directeur du CEPII : « Réindustrialisation : comment impliquer les multinationales françaises ? » et la chronique de Nadine Levratto, directrice de recherche au CNRS « Et soudain, tout le monde voulut sauver l’industrie ».

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  • Bonjour,

    Vous évoquez au début de votre article, je cite, "...les limites atteintes par le capitalisme mondialisé et financiarisé et par les politiques néo-libérales en France, en Europe et dans le monde."
    Or, au siècle dernier, le capitalisme a provoqué, en réaction à sa crise de développement, deux guerres mondiales suivies depuis, par une série de guerres régionales majeures qui lui ont permis de s’adapter et de repousser, sans cesse, les limites de son développement. Sans oublier les dépenses impliquées dans la course aux armements de plus en plus coûteuses qui, en réalité, représente pour lui un véritable et efficace ballon d’oxygène.
    Cette dynamique destructrice des richesses cumulées permet au capitalisme d’entraîner l’humanité dans une spirale -sans fin- conduisant à chaque fois à de nouveaux cycles de destructions toujours plus massives.
    Il est donc, dans ces conditions illusoire et dangereux, de parler comme vous faites de "limite".
    En sens inverse, il est plus pertinent, à mon avis, de parler de "freins" au capitalisme. Des freins concrétisés par des changements durables obtenus grâce à des luttes induites par des prises de consciences collectives toujours plus grandes allant jusqu’à impliquer l’immense majorité de l’humanité.

    Bien cordialement
    Roland RICHA

    Roland RICHA Le 31 janvier à 17:06
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