Accueil > actu | Par | 1er juillet 2004

1944 - 1984 - 2004 : LES TOURNANTS DE LA GAUCHE

La chronologie est ainsi faite... Les années en « 4 » rythment l’évolution de la gauche française depuis quelques décennies. Retour vers le futur. Dossier réalisé par roger martelli et clémentine autain

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Mil neuf cent quarante-quatre. La gauche sort renforcée de la guerre. Elle avait porté l’espérance en 1936, mais la débâcle de 40 avait fait oublier la joie des bals populaires et des usines occupées. En 1944, la gauche est de retour, majoritaire avec la seule addition des communistes et des socialistes. Et dans cette gauche, les communistes ont pris nettement la tête. En ce temps-là, tous les thèmes porteurs de la gauche pendant les années trente sont devenus des lieux communs nationaux. La nationalisation, le droit au et du travail, la protection sociale sont élevés au statut de « fondamentaux » de la République. La conjonction des communistes et des socialistes a obtenu, par l’impact des grèves puis par le sang des résistants, ce que les radicaux d’hier n’avaient pas obtenu ou ce qu’ils avaient même refusé. Au début du siècle, la République se suffisait à elle-même ; en 1944, on admet qu’elle vaut si et seulement si elle est sociale.

L’exception française

Le résultat est ce que l’on a pris l’habitude de désigner comme « l’exception française ». Bien sûr, le terme est outrageusement approximatif. Ce qui se passe en France n’est pas très différent, sur le fond, de ce que connaissent au même moment la plupart des pays développés. En France, comme partout ailleurs, l’Etat a conquis dans la vie économique la place centrale que le libéralisme fondateur lui refusait. Mais la coloration franchement « jacobine » de la gauche française lui donne une dimension démocratique et populaire sans équivalent. Ce n’est pas l’étatisme, mais le paritarisme qui prévaut en matière de gestion de la Sécurité sociale. Et l’institution des comités d’entreprise ouvre théoriquement au salariat le droit de contrôler la gestion...

Le marché, le gagneur

Mil neuf cent quatre-vingt-quatre. Nouveau tournant, hélas en sens inverse... A vrai dire, il est amorcé un peu plus tôt : en 1981, quand le PS prend définitivement l’ascendant électoral sur le PCF ; en 1982, quand le gouvernement Mauroy esquisse l’inflexion de la « rigueur ». Mais c’est en 1984 que tout se met en cohérence. Au printemps est scellé le sort de la sidérurgie. Il en sera des « hommes du fer » comme des mineurs britanniques : ils devront accepter d’être rayés de la carte sociale, les hauts fourneaux s’effondrent, dans la poussière et les larmes. La grève et les marches combatives n’y font rien. Le gouvernement de gauche n’use pas de la même brutalité que celui de Margaret Thatcher, mais le résultat est le même : c’est la grande défaite du mouvement ouvrier. A l’été, Pierre Mauroy cède la place à Laurent Fabius, les communistes quittent le gouvernement. Le temps est venu où le socialisme décide de s’adapter ouvertement aux lois présumées indépassables du marché. Il se met à encenser les « gagneurs », au nom de l’ainsi dite modernité. Au tout début des années 80, on avait pu croire que la France allait se placer à contre-courant de l’évolution générale. En 1981, François Mitterrand l’avait emporté alors que la droite néolibérale balayait tout sur son passage, en Angleterre, aux Etats-Unis, en Suède, en Allemagne. En 1984, la France rentre dans le rang. Mais à la différence des autres grands pays industrialisés, ce sont les socialistes qui conduisent l’ajustement.

Fin de partage

Deux mille quatre. Ce peut être le troisième tournant. Mais dans quelle direction ? Une chose est sûre : la bipolarisation est entrée dans les faits. A gauche, en tout cas... Chirac en rêvait, Hollande l’a fait : le PS, flirtant avec les 30 %, peut désormais ambitionner de couvrir tout le champ de la gauche. Fini le temps où la « gauche plurielle » mimait le partage des tâches : aux communistes le social, aux écologistes l’environnement et aux socialistes la maîtrise du grand tout ! L’horizon est clair, dégagé par la perspective de 2007. Cette année-là, nous disent les socialistes, toutes tendances réunies, la gauche ne pourra pas courir de nouveau le risque d’un nouveau 21 avril. En 2007, il lui faudra un seul candidat, et comment pourrait-il ne pas être socialiste ?

Pour la énième fois depuis 1994, alors que l’appétit socialiste allait grandissant, la frange la plus critique de la gauche est allée dispersée aux élections. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, elle s’est trouvée écrasée par l’énorme machine socialiste. Les Verts, les communistes, l’extrême gauche... 7 % plus 5 % plus 3 %, cela fait sans doute 15 %, mais cela compte pour du beurre face aux 30 % socialistes. Si chacun reste dans son coin, si le raccord ne se fait pas explicitement entre dynamique sociale : mouvement « social » et/ou « altermondialiste » : la messe est dite : la gauche n’aura qu’un seul parti. Mais y retrouvera-t-on toute la gauche ?

Ne nous y trompons pas : la page de la Libération serait alors définitivement tournée. Il ne resterait plus à la gauche d’alternative qu’à se retrouver à l’occasion de colloques célébrant le bon vieux temps. Et pourtant, les bases d’une perspective alternative existent. La droite, sur un petit nuage à l’été 2002, se heurte à une vive résistance. Les mauvais coups ont du mal à passer. Sur le fond, la tentation de l’acceptation ou de l’adaptation est contredite par la volonté persistante de voir prévaloir d’autres normes que celles de la marchandise, d’autres critères que ceux de la rentabilité immédiate. La critique de l’ordre libéral est affûtée et les propositions d’alternative sérieuse ne manquent pas. Ce qui manque encore, c’est la volonté politique de converger : pour ne pas laisser la droite à son autisme et pour ne pas succomber aux sirènes sociales-libérales.

La gauche peut encore choisir entre l’enlisement et la recomposition. Trois ans, c’est beaucoup et c’est peu. R. M.

1944. Les lendemains qui chantent

Eté 1944, la France se libère, les nouveaux pouvoirs se mettent en place. Octobre 1945, premières élections législatives : la gauche est majoritaire, le PCF devient le premier parti de France. La gauche entre dans une nouvelle phase : elle se refermera quatre décennies plus tard.

A la Libération, bien des choses laissent entendre qu’est née une France nouvelle. La gauche est largement majoritaire. Les vieux partis de droite ont explosé, pour la plupart discrédités par leur adhésion au vichysme et à la collaboration. Seul le Mouvement des républicains populaires, un tout nouveau parti, d’inspiration démocrate-chrétienne, en rupture avec la droite d’avant-guerre, est en état de reprendre le flambeau. Tous les autres sont réduits à la portion congrue. L’heure est à l’antifascisme et à la politique sociale. Le Conseil national de la Résistance exprime cette inflexion. Les mots-clés de la politique sont ceux de la gauche : progrès social, peuple, nationalisation, critique des « trusts »... La droite doit dissimuler qu’elle est à droite et la gauche « marxiste » domine l’ensemble de la scène politique française.

Car la gauche majoritaire n’est plus tout à fait la même que quelques années plus tôt. Les protagonistes, bien sûr, n’ont pas changé : radicaux, socialistes, communistes sont toujours là. Mais le rapport des forces entre eux est transformé. Dans l’entre-deux-guerres, le radicalisme continuait d’occuper sa fonction centrale, certes moins florissant qu’au temps de la IIIe République triomphante, mais toujours au cœur de toutes les combinaisons gouvernementales. Dans les années trente, on pouvait commencer à se dire que la crise du radicalisme ouvrait un boulevard à la branche française de la social-démocratie européenne. Quand s’est déclenché le second conflit mondial, les socialistes français contrôlaient la CGT, disposaient d’un solide réseau d’élus, incarnaient la voie d’un capitalisme régulé et humanisé. En 1936, pour la première fois un socialiste, Léon Blum, était devenu chef du gouvernement...

Or, en 1944, ce n’est pas le socialisme qui apparaît comme le grand rassembleur de la gauche. Contrairement à leurs attentes, les socialistes ne sont pas parvenus à jouer le rôle qu’assument ailleurs le travaillisme britannique, la social-démocratie allemande ou le socialisme scandinave. En France, le communisme a le vent en poupe. Entre-temps, il est vrai, le PCF a été la formation la plus active et la plus créative du rassemblement populaire antifasciste. Il est sorti de la guerre auréolé du double prestige de la Résistance : n’est-il pas le « Parti des fusillés » ? : et de l’Union soviétique du « maréchalissime » Staline. La secte, combative mais marginale, du début des années trente sort en tête des urnes aux élections nationales de 1945. Le « parti de la classe ouvrière » est devenu un parti de gouvernement. A la limite, par son réseau impressionnant de municipalités, par la trame des « organisations de masse » qu’il contrôle et par la densité de son influence syndicale, c’est lui qui occupe la position hégémonique dont les socialistes disposent partout ailleurs dans le mouvement ouvrier.

Les banlieues rouges

En 1944, la France penche à gauche et la gauche est largement colorée par la présence communiste et par l’irruption sur le devant de la scène de l’espace ouvrier. La Libération s’inscrit ainsi dans un vaste mouvement international marqué par la montée des régulations publiques et par le poids symbolique du salariat industriel. La classe ouvrière est juridiquement protégée et culturellement reconnue. Le temps de Germinal semble bien loin ! Le monde ouvrier est universellement exalté, lui qui, selon les mots célèbres de l’écrivain catholique et résistant François Mauriac, fut le seul à être « fidèle à la France profanée ». La banlieue, en ces temps-là, est « rouge », ostensiblement, massivement, même si le PCF en région parisienne ne retrouvera plus jamais ses scores mirifiques de 1936. Dans la gauche en expansion, c’est le PCF qui donne le ton.

Retour au modèle stalinien

Il est même à deux doigts de dessiner un modèle nouveau, différent du bolchevisme originel. Comme d’autres dans le mouvement communiste international : le Bulgare Dimitrov, l’Italien Togliatti : Maurice Thorez a l’intuition que la nouvelle phase de l’après-guerre peut laisser espérer un nouveau seuil dans l’histoire de la transformation sociale. Le choc de la guerre, le poids de l’URSS, la poussée générale des gauches dans le monde ne vont-ils pas permettre l’émergence de nouvelles dynamiques sociales, où le capitalisme ne ferait plus la loi, sans que pour autant il soit nécessaire de recourir aux méthodes rigoureuses que les bolcheviks ont testées en Russie ? Ne nous le cachons pas : si cette intuition d’une voie nouvelle de la révolution avait pu se déployer en stratégie cohérente et continue, l’histoire de la gauche en eût été bouleversée. Mais ce ne fut pas le cas. Le groupe dirigeant français n’ose pas aller jusqu’au bout de l’innovation, par peur d’y perdre une certaine identité. En outre, la guerre froide a vite remis les pendules à l’heure : l’espoir en la « démocratie nouvelle » a laissé la place au grand retour du modèle de la « dictature du prolétariat », dans sa stricte version stalinienne...

Le PCF, entre1934 et 1944, avait su occuper l’espace d’une radicalité transformatrice capable de marquer la gauche dans son ensemble. Mais il ne s’est pas doté d’un véritable projet, fondé sur la conscience claire des changements de la société et du monde. A quoi bon un projet spécifique ? Le capitalisme reste le capitalisme et sa contradiction la plus forte se trouve dans l’existence de la grande Union soviétique et d’un mouvement communiste mondial renforcé... Faute de projet, les communistes se sont donc contentés d’un modèle, toujours le même. Mais quand ce modèle a perdu sa force propulsive initiale, les communistes français se sont trouvés d’autant plus rudement fragilisés. Quant au socialisme, il s’est enlisé. La SFIO a fait corps avec la IVe République, comme le radicalisme l’avait fait avec la IIIe. Le socialisme y a gagné à l’époque une image de gestionnaire scrupuleux : le « gérant loyal du capitalisme », que voulait être Blum en 1936 : mais, malgré le marxisme revendiqué de ses dirigeants, il a perdu, dans les années cinquante et soixante, la charge critique qui était encore la sienne avant-guerre.

Le programme commun

L’équilibre à gauche de la Libération a résisté longtemps. La guerre froide aurait pu le mettre à mal. Le PCF, qui défend « inconditionnellement » l’URSS : ce sont ses mots :, est politiquement isolé. Le clivage entre la droite et la gauche semble laisser la place à l’affrontement de l’Est et de l’Ouest. Les socialistes sont dans le « camp américain », proclame le PCF ; « les communistes ne sont pas à gauche, mais à l’Est », rétorque la SFIO. Mais si la guerre froide a stoppé l’avancée du PCF, elle n’a pas érodé ses bases. Dans les années cinquante, le « communisme municipal » est à son apogée et la CGT, où les communistes sont maintenant majoritaires, reste, élection après élection, la force syndicale la plus influente dans le salariat français. La Ve République, dans un premier temps, va même conforter le rapport des forces en faveur du communisme. Alors que le radicalisme et le socialisme s’enfoncent dans une crise profonde, le PCF bénéficie de son statut de seule force cohérente d’opposition au gaullisme. Les années soixante voient bien sûr apparaître, sur la scène politique, des concurrents à la gauche du PCF. Mais le « gauchisme » sous toutes ses forces est loin de la force tranquille du PCF et, tous comptes faits, la musique des lendemains qui chantent exalte toujours la gauche. D’une manière ou d’une autre, depuis la Libération, le communisme est la force majeure, que l’on vitupère ou que l’on encense, que l’on imite ou que l’on cherche à exorciser.

Le « programme » du Conseil national de la Résistance marquait l’entrée dans la nouvelle phase ; le programme commun de gouvernement signé en 1972 par le PCF, le PS et les radicaux de gauche en est l’exacte continuation. A la fin des années soixante-dix, le cycle de la Libération ne s’est pas refermé. Il ne faudra pas bien longtemps pour qu’il le soit. R. M.

1984. LA GAUCHE NE CHANGE PAS LA VIE

En mai 1981, Mitterrand est élu président. La gauche suscite un formidable espoir. Très vite, le tournant de la rigueur marque un changement de cap libéral. En 1984, le PCF entre en opposition et en turbulences internes.

10 mai 1981. Le champagne était au frais, au cas où. J’avais sept ans. Je ne comprenais pas grand-chose mais je savais qu’à 20 heures, le visage d’un homme apparaîtrait sur l’écran de la télévision et que ce moment serait important. L’heureux vainqueur de l’élection présidentielle s’appelait François Mitterrand. Certains foyers étaient habités par l’idée que les chars soviétiques arrivaient en France... Chez nous, la victoire de la gauche, c’était plutôt une bonne nouvelle, même si l’espoir s’accompagnait déjà de la peur des désillusions. Sans le savoir, j’allais désormais faire partie de la « génération Mitterrand », qui a grandi avec la gauche au pouvoir, celle qui n’a pas changé la vie. Une gauche brandissant le « principe de réalité », avec les contraintes extérieures pour prétexte à toutes ses capitulations, le maintien au pouvoir comme objectif premier. Elle a accouché d’une génération qui se demande vraiment ce que peut la politique...

La stratégie de François Mitterrand, hissé à la tête du Parti socialiste au Congrès d’Epinay en 1971, reposait notamment sur un postulat : le PS doit devenir majoritaire au sein de la gauche. Devant le Congrès de l’Internationale socialiste, en juin 1972, François Mitterrand est d’une clarté limpide : « Notre objectif fondamental est de refaire le grand parti socialiste sur le terrain occupé par le parti communiste afin de faire la démonstration que, sur les cinq millions d’électeurs communistes, trois millions peuvent voter socialiste. » On connaît, depuis, l’énergie qu’il a pu investir pour détruire son partenaire communiste !

L’élection du président de la République au suffrage universel pousse à la bipolarisation. Convaincu que pour gagner la gauche doit se présenter unie, le PCF cherche un accord de fond avec le PS. L’enjeu est de consigner une base politique qui rende plus difficiles les habituels reniements sociaux-démocrates. En 1973, le programme commun de gouvernement lie les deux formations, auxquelles s’ajoutent les radicaux de gauche. Les thèses communistes y ont la part belle, le PCF ayant largement tenu la plume. Il s’agit de « mettre fin aux injustices et aux incohérences du système actuel » pour « ouvrir la voie au socialisme ». Pour autant, dès 1977, le constat des désaccords débouche sur un échec de l’alliance : la volonté réelle de transformation sociale des socialistes est mise en cause par le PCF. C’est notamment la question des nationalisations qui creuse le différend idéologique. Fort de sa capacité à intégrer la culture soixante-huitarde et d’un discours gauchi, le PS entame sa progression électorale, fatale au PCF qui plonge, pour sa part, dans un long processus de déclin. Le PCF paie le prix d’un certain national-populisme mâtiné d’ordre moral et d’une conception « bolchevique » du parti. Quand il bouge, dans les années 70, il ne le fait pas jusqu’au bout. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

A la différence de 1965 et 1974, PS et PCF partent chacun de son côté à l’élection présidentielle de 1981. Le nouveau rapport de force est sans appel : Georges Marchais recueille 15,3 % des voix alors que François Mitterrand atteint 37 %. Pour les communistes, le choc est brutal et l’émotion gagne les rangs militants. Il faut pourtant ranger dans sa poche aigreur et défiance pour contribuer à faire élire le candidat socialiste... La victoire au deuxième tour est tout sauf évidente. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les 110 propositions du candidat Mitterrand avaient été aussi radicales. L’homme comptait plus sur la force mobilisatrice d’un programme de rupture, visant à rassembler un « front de classe », que sur sa capacité à le réaliser. La tactique avait porté ses fruits : la gauche sort victorieuse. Mais pour quoi faire ?

Rigueur et « réalisme »

Dès 1982, le tournant de la rigueur est amorcé, confirmé en 1983, déployé en 1984. A son actif, la gauche au pouvoir compte bien l’abolition de la peine de mort, le 1 % culturel, les lois sociales dites Auroux ou encore la loi Defferre de décentralisation. Mais les choix économiques ont miné toute perspective de réelle transformation sociale. Les 110 propositions sont progressivement jetées aux oubliettes. Mitterrand a réussi un vrai tour de force : être élu sur un programme de rupture avec le capitalisme et appliquer une politique néo-libérale.

L’abandon des engagements n’a pas relevé d’une décision collective. En 1982-1983, le choix a été celui d’un seul homme, qui s’est appuyé sur les conseils de quelques proches, parmi lesquels Jean Riboud ou Jacques Attali. Le PS n’a pas été sollicité pour trancher. Et même les membres du gouvernement ont été mis devant le fait accompli, à la faveur d’une logique bien connue selon laquelle il faut « se soumettre ou se démettre »... Les socialistes sont arrivés au pouvoir avec la volonté d’y rester plus longtemps que leurs prédécesseurs, et notamment que Léon Blum. Durer constituait en soi une victoire. Le Parti socialiste était déjà une grande machine à gagner les élections, avec une base trop éloignée des classes ouvrières et populaires. Or, la coupure entre les adhérents du PS et les électeurs socialistes a joué. Une majorité d’ouvriers votait socialiste mais, dans les instances, il n’y avait qu’environ 1 % d’ouvriers. Cette faiblesse est un classique de la social-démocratie. Elle permet d’opter pour la facilité.

capitulation face au capitalisme

La première erreur, c’est probablement de ne pas avoir dévalué le franc aussitôt arrivé au pouvoir. La seconde, c’est de s’être accommodé des contraintes du Système monétaire européen. Le gouvernement a beaucoup réformé, mais sans toucher sérieusement à la fiscalité et au crédit. Mitterrand n’a pas voulu s’isoler et a cédé devant la pression de ses alliés, notamment Thatcher et Kohl. Le Président a intégré la France à l’Europe libérale, ouvrant la voie par la suite à l’Europe d’Amsterdam et de Maastricht.

La crise économique internationale, mal anticipée, donne l’argument majeur aux renoncements. La logique de planification était pourtant théoriquement en marche. Le Plan devait être le « régulateur global de l’économie ». Il est d’ailleurs significatif que le ministère ait été confié à Michel Rocard, ennemi historique de Mitterrand et naguère figure de proue de la « deuxième gauche ». Au cœur de la régulation : les nationalisations, qui doivent permettre à l’Etat d’être au cœur de l’économie. Durant l’hiver 1982, les premières nationalisations s’égrènent, au moment même où la croissance fait défaut. Mais, faute de réorientation économique, l’Etat actionnaire n’a pas les ressources nécessaires pour renflouer les caisses des entreprises anciennement nationalisées et pour assurer les besoins en investissement de celles nouvellement acquises. La planification est bien vite en berne. A quoi s’ajoute, très rapidement, une gestion des entreprises publiques copiant sur le modèle libéral. L’objectif de rentabilité a très vite été affiché et les coupes sombres d’emploi ont laissé des traces profondes. Des zones d’activité ont ainsi été transformées en désert. Les mouvements de grève ont été contournés par de vastes plans sociaux, par ailleurs très coûteux.

C’est Laurent Fabius qui incarne, en 1984, ce que l’on a appelé le tournant de la rigueur. Nommé Premier ministre après deux gouvernements Mauroy, il ne cache pas ses propensions libérales. Et en avant la baisse du pouvoir d’achat, les coupes claires sur le front de l’emploi, les mesures favorisant le travail à temps partiel... Fabius est notamment l’auteur de l’une des mesures les plus étonnantes pour un gouvernement de gauche : la baisse des impôts. Giscard avait augmenté les prélèvements et c’est donc la gauche, à l’exemple de Reagan et Thatcher, qui a diminué les recettes publiques... Dans la même veine, Mitterrand a osé la désindexation du salaire sur les prix. Une mesure quasi révolutionnaire que n’aurait jamais osé faire la droite ! Depuis 1983, la gauche a même fait mieux, dans certains domaines, que ses collègues libéraux. A tel point que Michel Rocard pouvait confier, devant un parterre de patrons : « qui sait si vous ne nous regretterez pas. »

Crise au PCF

Le PS infléchit durablement sa trajectoire. Qui peut l’en empêcher ? Le PCF aurait bien aimé mais n’en a pas eu les moyens. Car, qu’il soit en conflit ouvert avec le PS ou en union avec lui, le PCF recule, et rudement. Les européennes de juin 1984 lui laissent à peine un peu plus de 11 %. Le comité central qui suit l’élection est chaud. Si chaud que la direction n’ose pas, contrairement aux usages, faire voter sur le rapport introductif présenté au nom du Bureau politique. Georges Marchais, blême, est mis en cause. Pour lui, la réalité est simple : il y a contre lui un complot, au centre duquel se trouvent les ministres, Charles Fiterman en tête. Ebranlé en juin, le leader communiste reprend les choses en main à l’été : il faut contrer les « liquidateurs ». Il est conforté par la décision prise par le Comité central, après une nuit de négociations et de débats houleux, de ne pas participer au gouvernement Fabius. Au début juillet, le PCF jure ses grands dieux qu’il quitte le gouvernement mais pas la majorité présidentielle. En septembre, quand s’ouvre la traditionnelle Fête de l’Huma, il est dans l’opposition. Les anciens ministres n’ont plus la cote. Georges Marchais est rassuré : il garde la main sur l’appareil et sur le parti.

Mais la crise s’installe dans l’espace communiste. A l’automne 1984, Pierre Juquin lance la mouvance critique des « rénovateurs ». Charles Fiterman, déstabilisé par son départ du gouvernement, estime que le moment n’est pas venu d’entrer en opposition frontale au noyau dirigeant. Juquin et ses amis sont isolés, jusqu’à la tentative de candidature Juquin à la présidentielle de 1988. Il tente alors une coalition électorale avec l’extrême gauche et quelques déçus du socialisme. La dynamique n’est pas négligeable. L’opération se fait toutefois contre le PCF. Elle échoue, sans que les communistes en tirent profit. Le communiste dissident, Juquin, est laminé, mais le communiste officiel, Lajoinie, est au tapis. Le flux des dissidences ne s’arrêtera plus : « reconstructeurs » en 1987, « refondateurs » en 1989. Jusqu’au début des années 90, le noyau dirigeant ne bouge pas : la thèse du « complot » justifie tous les immobilismes. Mais elle n’empêche pas l’érosion des forces militantes... et la course en tête du PS.

Faute d’alternative sérieuse à gauche, le PS peut être bousculé, humilié même, aux législatives de 1993. Il garde sa crédibilité et les ressorts de son hégémonie. Le PC est voué au statut, selon les moments, d’aiguillon ou de porteur d’eau. Jamais à celui d’alternative crédible...

Panne à gauche

En 1984, le PS a accepté la logique de la rigueur. Il a ainsi entériné la victoire générale du néolibéralisme. A la limite, l’atonie populaire qu’il a provoquée lui sert en retour de justificatif. Comment voulez-vous résister aux libéraux quand le peuple lui-même se tait ? Le peuple ne sait plus où il en est, la gauche est sur la défensive. Mais au moment où le socialisme amorce une nouvelle mue, le communisme ne peut lui faire face efficacement. Quand le « mouvement social » amorce sa remontée, entre 1993 et 1995, aucune force, à la gauche du PS, n’est en état de contribuer à la définition d’une autre voie que celle de l’accommodement. La gauche française, à partir de 1984, est donc en panne. Pour combien de temps ? C.A.

Vos réactions
  • envoyer l'article par mail envoyer par mail
  • Version imprimable de cet article Version imprimable

Vos réactions

Forum sur abonnement

Pour poster un commentaire, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d'indiquer ci-dessous l'identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n'êtes pas encore enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?