Accueil > monde | Par Jean Sébastien Mora | 9 janvier 2012

A Bilbao, la rue se mobilise pour les prisonniers basques

Samedi, prêt de 100 000 personnes ont défilé dans les rues de Bilbao, au Pays basque espagnol, pour faire valoir les droits des prisonniers politiques et de l’ETA. Une manifestation historique. Mais Madrid et Paris semblent très peu disposés à faire évoluer leurs positions sur le sujet.

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«  Je veux que le monde entier sache ce qui se passe ici » confie Consu Mayo, mère de Gorka Mayo, détenu depuis un an pour appartenance au parti illégalisé Batasuna. « Mon fils a pris part au processus de paix, il n’a pas de sang sur les mains. Depuis un an, il est détenu sans que l’on parle encore de jugement. Je suis ici pour faire vaoir ses droits ». Répondant à l’initiative d’Egin Dezagun Bidea (« faisons le chemin », en langue basque), comme Consu Mayo qui a fait le déplacement depuis Pampelune, près de 3000 proches de prisonniers basques brandissant des drapeaux sur lesquels ont pouvait lire « euskal presoak, euskal herrira » (« prisonniers basques, au pays basque ») ont ouvert l’impressionnant cortège qui a arpenté les rues de Bilbao ce samedi 7 janvier. Rassemblant au total plus de 100 000 personnes, il s’est agit de la plus grosse manifestation de soutien aux droits des prisonniers basques des dix dernières années. Car la manifestation, qui a lieu chaque année à la même date, a pris cette fois une dimension toute particulière : elle survient quelques mois après l’annonce de la fin définitive de toute activité armée de l’ETA et après que le Parti Populaire (PP, conservateur) ait remporté haut la main les élections du 20 novembre.

La question des statuts

Par ailleurs, la solution à la question des statuts des prisonniers basques répond au carnet de route défini lors de la Conférence Internationale pour la Paix qui s’est tenue le 17 octobre dernier à San Sébastien,une rencontre menée par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan et le groupe international de contact. Enfin, avec la fin d’ETA et le succès électoral des coalitions Bildu et Amaiur, le fossé qui s’était creusé dans la gauche Abertzale a tendance à se refermer. Et la question du statut accordé aux prisonniers basques fait plus que jamais le consensus dans les revendications indépendantistes. L’ensemble de la gauche Abertzale était présente à Bilbao : la mouvance Batasuna bien sûr, mais aussi les formations légales opposées historiquement à la lutte armée, Aralar, EA et toutes les formations constitutives des coalitions Bildu et Amaiur.

«  Les gouvernements espagnols et français n’ont pas d’excuses, nos revendications sont démocratiques et répondent à des dispositions légales conformes au droit international. Elles respectent également la constitution espagnole et suppose seulement une volonté politique réelle de la part de Madrid et de Paris » explique Jon Garai, porte parole de l’initiative. On compte aujourd’hui 700 prisonniers de l’ETA, dont 150 sont détenus en France. La plupart subissent une petite politique d’exception, qui vise à les disperser à plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de kilomètres de leurs familles. Pourtant, en France notamment, la loi pénitentiaire, validée récemment par le Conseil constitutionnel, autorise le rapprochement familial des prévenus. « La dispersion n’a plus de légitimité et est à l’origine de nombreux accidents de la route, de frais considérables pour les familles des prisonniers. Il s’agit de situations graves et il est urgent d’y remédier. » explique à son tour Amaia Esnal, porte-parole de la plateforme Egin Dezagun Bidea.

L’exemple irlandais

La notion de « prisonniers politiques » est toujours ambiguë et conflictuelle. Dans la société civile espagnole, cette appellation est bannie au profit de la nomination "terroriste". A contrario, la plupart des manifestants qui se sont retrouvés samedi dans les rues de Bilbao ont tendance à considérer que les détenus d’ETA sont des militants, protagonistes d’un conflit ayant adopté une stratégie violente à replacer dans un contexte historique. Fait notable, pour Egin Dezagun Bidea, il n’était pas question d’amnistie ou de libération de tous les prisonniers condamnés pour leurs activités politiques ou militaires mais du regroupement des prisonniers dans des centres de rétention près de leurs familles en Pays Basque, de la libération immédiate de tous les prisonniers ayant fini leurs condamnations, de l’abandon des condamnations à perpétuité en cours dans l’Etat français, et de la mise en liberté des prisonniers ayant effectué les 3/4 de leurs peines. Des mesures facilement adoptables par les gouvernements français et espagnol. Mais, «  Mariano Rajoy [le nouveau chef du gouvernement espagnol, ndlr] nie la question basque, considère Adolfo Muños, secrétaire général d’ELA (Euskal Langileen Alkartasuna) syndicat majoritaire en Pays Basque avec 110 000 adhérents. L’exemple irlandais montre pourtant qu’en accordant des remises de peine aux membres de l’IRA, le gouvernement britannique a joué son rôle dans la réussite du processus de paix ».

Selon Jean-Pierre Massias, universitaire et expert pour la commission internationale « démocratie par le droit », le conflit basque reste révélateur des lacunes de la démocratisation de la société espagnole, qui impose une politique de plus en plus répressive, que ce soit au travers de l’arsenal législatif ou de pratiques policières rigoureuses [1]. Dans un territoire qui compte 3 millions d’habitants, réunir 100 000 personnes constitue un coup de force et pourtant cette manifestation risque d’avoir beaucoup moins d’échos que si elle s’était produite en Russie ou au Maghreb.

Trois jours après la manifestation du 10 décembre qui avait réunit 3 000 personnes à Bayonne, Paris avait répondu par une nouvelle mesure d’exception, arrêtant et validant le mandat d’arrêt européen contre le militant basque Josu Esparza [2]. De l’autre coté des Pyrénées, une réponse favorable aux droits des prisonniers basques risque aussi de se faire attendre. « Le gouvernement espagnol poursuit une stratégie de vengeance, payante d’un point de vue électoral à court terme. Au travers de la représentation politique et de toutes les actions militantes qui rentrent dans le champ légal, nous espérons avec le temps renverser le rapport de force » conclut Txelui Moreno, ex-membre de Batasuna et figure du mouvement indépendantiste.

Au lendemain de la manifestation, ni Paris, ni Madrid ne se sont exprimés sur la question du rapprochement des prisonniers de l’ETA.

Notes

[1Faire la paix de Jean-Pierre Massias. Préface de Michel Rocard. Editions Elkar.

[2« Comment museler les militants », article de Jean-Sébastien Mora paru dans Politis du 02/ 12/ 10.

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  • Ce texte m’a aidé à étayer mes propos pendant une discussion avec ma mère, merci ! Justine du blog sur les banque en ligne

    Justine1 Le 28 novembre 2013 à 23:03
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  • C’est le 3ème texte que je déniche sur ce chapitre, bravo pour la pertinence de vos propos. Serena du site abordant les comparateur banque en ligne

    Serena2 Le 23 décembre 2013 à 20:09
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